Le briographe

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vendredi 16 janvier 2015

La Gigantesque Barbe du mal, de Stephen Collins

Un poil de subversion

La Gigantesque Barbe du mal, de Stephen Collins
Cambourakis, 248 p. N&B, 28 €

 

Sous un dessin sage et élégant, La Gigantesque Barbe du mal est un récit typiquement anglais que n’aurait pas désavoué Roald Dahl.

 

 « Ici » est une île où tout est parfait, harmonieux, ordonné. Les rues sont parallèles, les maisons identiques les unes aux autres. Les habitants d’Ici sont heureux d’y mener une vie routinière, tranquille et feutrée. Tout juste boudent-ils un peu la mer, qu’ils redoutent. Parce qu’autour d’Ici, la mer mène à « Là ». Et « Là », on préfère ne pas y penser, c’est sûrement le siège du désordre, du chaos, du mal. Dans ce monde parfait, Dave est totalement glabre, à l’exception d’un poil rebelle juste au-dessus de sa lèvre. À peine coupé ce poil repousse, exactement comme avant, ni plus court ni plus long, ni plus épais ni plus mince. Puis un jour, la barbe de Dave se met à pousser d’une façon incontrôlable, fascinante, extrême !

Une fantaisie anglaise

Dans Tintin au pays de l’or noir, quand les Dupondt tombent malades après avoir avalé le comprimé N14, leurs barbes et cheveux poussent à toute vitesse. Il s’agit là d’un simple gag. Chez Stephen Collins, le même genre de maladie prend des proportions plus surréalistes encore, tout en donnant lieu à une critique sociale narquoise et amusée. Car n’en doutez pas, « Ici » est une allégorie de l’Angleterre et de ses habitants.

On s’étonne souvent que l’Angleterre soit à la fois si conservatrice, si encline à rejouer sans cesse la partition tranquille de ses traditions, de son flegme, de sa routine ; qu’elle soit tellement Keep calm and carry on… mais qu’elle abrite tant d’artistes, de penseurs, de créateurs originaux, excentriques, capables de changer le monde. La clé de ce paradoxe de l’âme anglaise se trouve peut-être dans ce livre, dans les réactions successives des habitants d’Ici face à l’intrusion de ce grain de sable dans l’engrenage qu’est barbe de Dave.

 

 Jérôme Briot

samedi 3 janvier 2015

Jirô Taniguchi, portrait

Jirô Taniguchi, le mangaka universel

  

Une des expositions les plus attendues du FIBD 2015 est la rétrospective « L’Homme qui rêve » consacrée à Jirô Taniguchi. Publié en français depuis 1995, Taniguchi a longtemps fait figure de porte-étendard d’un manga intimiste. Son œuvre, très variée, ne se résume pas à cela.

 

Premier auteur japonais primé à Angoulême, avec le prix du meilleur scénario en 2003 pour Quartier lointain, Jirô Taniguchi a ensuite également reçu le prix du meilleur dessin, en 2005, pour Le Sommet des dieux. Si le premier titre est un manga nostalgique et intimiste, le second parle d’alpinisme, du dépassement de soi. Avec deux titres aussi différents récompensés à deux ans d’intervalle, le message est clair : Taniguchi est un grand, un immense auteur.

Les années d’apprentissage

Jirô Taniguchi nait le 12 août 1947 dans une famille modeste, à Tottori, une ville moyenne de Honshu, à huit heures de train de Tokyo. Comme de nombreux enfants de sa génération, il se passionne pour le manga, dessine beaucoup et participe aux concours organisés par les hebdomadaires comme Shônen Sunday et Shônen magazine… mais il est loin d’envisager de faire du dessin sa profession. À 18 ans, il saisit la première opportunité de quitter sa province pour une grande ville, en acceptant un emploi de bureau dans une entreprise de Kyoto… et déchante rapidement : la vie de salary man ne lui convient pas du tout. Heureusement, au bout de six mois, un ami de Tokyo lui parle d’un poste d’assistant à pourvoir chez un mangaka professionnel, Kyûta Ishikawa (un auteur inédit en France, spécialisé dans les histoires animalières dans un style réaliste et avec des décors soignés, un peu à la Tarzan). Taniguchi y fait son apprentissage pendant cinq ans. Puis il tente de dessiner ses propres récits, une première version pour enfants de la vie de Seton, le grand naturaliste américain. Il répond également à quelques commandes de mangas érotiques, puis redevient assistant, cette fois auprès de Kazuo Kamimura (l’immense auteur de Lady Snowblood, Le Fleuve Shinano, La Plaine du Kantô…). Taniguchi se souviendra de ses jeunes années, de façon romancée, dans Un zoo en hiver (Casterman, 2009). Quant à la ville de Tottori qu’il était si pressé de fuir à 18 ans, il en fera le théâtre de deux de ses romans graphiques parmi les plus fameux : Le Journal de mon père (1999) et Quartier lointain (2002).

Du polar au récit littéraire…

En 1977, son tantosha (agent éditorial) lui présente l’écrivain Natsuo Sekikawa, qui devient son scénariste. Ensemble, ils vont composer des polars inspirés par le roman noir américain, notamment Trouble is my business (Kana, 2013). Le succès est modeste et en 1986 Sekikawa est prêt à jeter l’éponge. Mais leur éditeur leur donne carte blanche pour un ultime projet. Par bravade, Sekikawa propose un thème qui lui semble à contrecourant de la mode de l’époque : une grande fresque historique sur le monde littéraire et artistique pendant l’ère Meiji. L’éditeur accepte, et les cinq tomes d’Au temps de Botchan sont publiés de 1987 à 1991 (traduits au Seuil à partir de 2002, puis par Casterman en 2011). Cette fois le public est au rendez-vous, et la critique acclame la naissance du « manga littéraire ». Mais plutôt que de creuser ce sillon, Taniguchi décide de diversifier sa production. Il multiplie les collaborations avec différents scénaristes, apportant la même exigence à réaliser des mangas sportifs, des histoires animalières, des aventures d’alpinisme, des épopées de samouraïs ou des récits intimistes…

Montagne et nature

Taniguchi entreprend sa toute première saga d’alpinisme extrême en 1987, sur un scénario de Shiro Tosaki.  K (édité chez Kana en 2006) décrit les sauvetages périlleux réalisés par un alpiniste surdoué, presque irréel, dans une certaine tradition du dépassement de soi courante dans le manga. Lorsque treize ans plus tard Taniguchi adapte Le Sommet des Dieux (d’après le roman original de Yumemakura Baku), l’alpiniste Habu Jôji n’est cette fois pas infaillible.  La saga n’en est que plus crédible, elle y gagne en intensité dramatique. Taniguchi excelle à représenter les ambiances de montagne ou du grand Nord, comme dans Le Chien Blanco (1990) ou dans L’Homme de la toundra (2005). Dans la méticulosité graphique de Taniguchi, transparaît son profond amour pour la nature, les grands espaces et la faune qui les peuple. On ne s’étonne donc pas de trouver parmi ses œuvres une évocation de la vie du naturaliste Ernest Thomson Seton (2004), l’inspirateur du scoutisme, ou une Encyclopédie des animaux de la préhistoire (2006).

Registre intime et contemplatif

Une autre composante de l’œuvre de Taniguchi, primordiale dans sa conquête du public occidental, tient dans sa capacité à raconter des histoires émouvantes sans jamais verser dans le pathétique. Quartier lointain, Le Journal de mon père ou Un ciel radieux sont trois célébrations de l’existence, trois rappels de sa fragilité et de l’urgence à profiter de ses proches, tant qu’ils sont là ! Avec une économie d’expression toute asiatique, l’auteur aime aussi célébrer les petites joies fugaces. L’Homme qui marche, suite de balades contemplatives sans histoire à proprement parler, est une ode à la flânerie où le chemin compte plus que la destination. Le Gourmet solitaire reprend le même principe, mais il s’agit cette fois de balades gastronomiques. Les Années douces, adapté du roman d’Hiromi Kawakami, ajoute à la célébration du temps présent une pincée de romance.

Coopérations

Fasciné très tôt par sa découverte des revues Heavy Metal et Métal Hurlant, Taniguchi revendique l’influence des dessinateurs occidentaux sur son œuvre. Il en retire une ouverture aux collaborations avec les auteurs français relativement inédite, même si la distance géographique ou les différences culturelles ne facilitent pas les choses. Icare, sur un scénario de Moebius, ne tient pas les promesses qu’un tel choc des titans laissait espérer. Mon année, projet sur un scénario de Jean-David Morvan, semble aujourd’hui interrompu au premier tome sur quatre. Au-delà des coopérations avec des auteurs occidentaux, Taniguchi s’est vu proposer des expériences par des éditeurs occidentaux, donnant lieu à des albums pas toujours publiés au Japon, comme La Montagne magique au format album (Casterman 2007), ou plus récemment Les Gardiens du Louvre (coédition Futuropolis et Louvre éditions) ou un carnet de voyage sur Venise dans la collection « Travel books » de Louis Vuitton.

Big in France

Que reste-t-il à conquérir à cet auteur touche-à-tout ? Son propre public, peut-être. Taniguchi fait partie des mangakas favoris des français,  mais au Japon son succès est plus modeste : il s’est vendu dix fois plus d’albums Quartier lointain en France qu’au Japon. Pour ce qui est de la gageure artistique, parmi les genres qu’il n’a pas encore traités, il lui reste éventuellement à tenter l’aventure du manga pour enfants... il y songe, selon le livre d’entretiens avec Benoît Peeters Jirô Taniguchi, L’Homme qui dessine (Casterman, 2012). Taniguchi envisagerait également une adaptation en manga des haïkus du poète Bashô ! En attendant ces hypothétiques travaux futurs, il reste quantité de livres que 20 ans d’adaptation en français ont laissés inédits.

 

Jérôme Briot

vendredi 2 janvier 2015

L’Encyclopédie des débuts de la Terre

Mille et une nuits polaires

L’Encyclopédie des débuts de la Terre, d’Isabel Greenberg
Casterman,  176 p. couleurs, 24 €

 

Aèdes, bardes, conteurs, troubadours… accueillent dans leurs rangs une nouvelle recrue prometteuse, la dessinatrice britannique Isabel Greenberg et ses légendes des mers gelées.

 

Si on vous dit qu’il s’agit du tout premier livre de son auteur, vous n’allez pas le croire ! Et pourtant, c’est le cas. Amateurs de mythologie, de contes et légendes, lecteurs de David B., ce livre est fait pour vous ! Le spectacle commence dès la couverture : un homme habillé à la façon des Inuïts, avec son chien, se tient sur la banquise d’une planète à peine plus grande que celle du Petit Prince de Saint Exupéry. Au-dessus de lui dans un ciel d’encre, flottent des étoiles, constellations et personnages dessinés en vernis sélectif, c’est-à-dire transparents, fantomatiques ; de face on ne les voit pas, on ne les découvre qu’en lumière rasante. L’effet est superbe, et en plus, il est très évocateur de cette longue nuit d’hiver polaire, où la lumière du soleil n’atteint jamais directement la surface du sol.

Cet homme sur la couverture, le héros du récit, c’est le Conteur du Pays du Nord. Il a quitté son pays glacé, à la poursuite d’un fragment de son âme. Dans son périple, il rencontre des peuples plus ou moins amicaux, se fait raconter les légendes locales, raconte sa propre histoire et les légendes de son pays. Il ne doit souvent son salut à son art du récit… mais parfois au contraire, ce talent lui attire des ennuis. Soit parce qu’il aura raconté l’histoire de trop, soit parce qu’un puissant parmi les auditeurs aura trop apprécié la prestation, et voudra s’attacher ses services coûte que coûte, même sous la contrainte.

La force des mythes

L’Encyclopédie des débuts de la Terre est un livre sur la puissance des contes. Il s’inspire des plus grands classiques du genre, qu’Isabel Greenberg a visiblement bien assimilés, et en revisite certains chapitres de façon décalée : on y trouve des échos de l’histoire d’Abel et Caïn, de la tour de Babel ou de la baleine de Jonas empruntés à la Bible, la rencontre d’un cyclope et de sirènes en hommage à Homère. Des Mille et une nuits, il reprend la forme des récits enchâssés : l’épopée principale, celle du Conteur, est régulièrement interrompue par d’autres histoires, qu’il raconte ou qu’on lui raconte, et dont les protagonistes sont à leur tour susceptibles d’avoir une histoire à raconter… Au-delà des clins d’œil, Isabel Greenberg a aussi mis dans ce livre une fantaisie personnelle, un humour et une légèreté admirables, servis par un dessin simple et lisible, dont les grands aplats noirs et quelques rehauts de couleurs pures soulignent la dimension onirique. C’est beau et captivant, c’est touchant et épique ; c’est tout nouveau et pourtant ça a la force des grands classiques, le seul défaut de ce livre, c’est qu’on voudrait qu’il dure plus longtemps. Il devrait : si Schéhérazade avait vécu au Pôle Nord, les mille et une nuits auraient duré des siècles !

  

Jérôme Briot

jeudi 1 janvier 2015

Rapport ACBD sur la production de bande dessinée en 2014

Rapport ACBD – 2014 : l’année des contradictions

 

Dans son « Rapport », Gilles Ratier le secrétaire général de l’ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée) recense toutes les parutions du secteur et décrit les tendances éditoriales.

  

En 2013, pour la première fois depuis que le Rapport Ratier existe, c’est-à-dire depuis 2001, le nombre de bandes dessinées publiées dans l’année avait été inférieur à celui de l’année précédente… Qu’en est-il de 2014 ? Malgré des ventes qui, selon les données Livres Hebdo/I+C se sont tassées de 0,7% sur les 9 premiers mois de l’année, la production est globalement repartie à la hausse. 5410 bandes dessinées ont été publiées en 2014, dont 3964 strictes nouveautés, soit une augmentation de 4,64%. Cette tendance est alimentée par les groupes Média Participations et Glénat, en revanche le groupe Delcourt a significativement continué de diminuer le nombre de ses parutions en 2014 (-5.6%, soit 778 titres parus), tout en restant le principal producteur en nombre de titres.

L’évolution des publications par genre montre que les éditeurs ont choisi en 2014 de privilégier les séries historiques (+7%) et surtout les albums pour enfants, avec 307 nouveautés proposées au public contre 221 en 2013, soit +38%. La BD jeunesse représente désormais près de 20% des nouveautés francobelges. Cette part n’était que de 5% des nouveautés en 2001… C’est peut-être la meilleure nouvelle de ce rapport 2014 : une offre jeunesse plus variée, c’est la perspective de recruter de nouveaux lecteurs ! À condition bien sûr, que cette variété d’offre trouve son public. C’est là que se trouve la contradiction économique du secteur. Car si l’offre est devenue pléthorique, les niveaux de vente ne suivent pas. Et les tirages moyens ne cessent de s’effondrer. Même les plus gros tirages sont moins gros qu’avant, et ils sont moins nombreux : 98 titres (dont Blake et Mortimer, Joe Bar Team, Largo Winch, Le Chat) ont bénéficié d’un premier tirage à plus de 50 000 exemplaires en 2014, contre 117 un an plus tôt. La situation est plus préoccupante encore pour les éditeurs de manga : le recul des ventes, pour le manga, est selon Ipsos de 7,4% sur les 5 premiers mois de l’année 2014… La faute aux tablettes et au piratage ? L’offre numérique légale, de son côté, en reste à des niveaux symboliques : il se serait vendu environ 300 000 volumes en version numérique pour toute l’année, tous albums confondus. C’est très peu. Malgré les investissements réalisés dans ce domaine, le numérique n’a toujours pas prouvé sa capacité à incarner un nouveau modèle.

 

 

Jérôme Briot

 

PS : Les deux titres distingués par l’ACBD cette année sont : Wet Moon d’Atsushi Kaneko (Casterman) qui décroche le Prix Asie de la Critique ACBD 2014, et Moi, assassin d’Antonio Altarriba et Keko (Denoël Graphic), couronné du Grand Prix de la Critique ACBD 2015.

Lien :  Rapport ACBD-Ratier 2014