Le briographe

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mardi 8 janvier 2013

Portrait Leiji Matsumoto

Leiji Matsumoto, le maître du Space Opera

 

Invité star des Rencontres internationales à Angoulême, Leiji Matsumoto fête cette année ses soixante ans de carrière. Qu’on tire une salve d’honneur à la gloire du créateur d’Albator, du Galaxy Express et de l’Arcadia !

 

Akira Matsumoto n’a que quinze ans, en 1953, lorsqu’il remporte un concours organisé par le magazine « Manga Shônen ». S’il commence sa carrière de dessinateur à cette époque, c’est par la petite porte. Il enchaine les publications alimentaires et les jobs d’assistant. Ce n’est qu’en 1965 qu’il commence à utiliser le pseudonyme Leiji, qui signifie « guerrier Zéro ». La plupart de ses mangas restent inédits en France à ce jour, il serait donc un peu absurde d’en dresser la liste. Pour le public français, la découverte de Matsumoto passe par le petit écran, et la diffusion en 1980 d’un dessin animé de science-fiction : Albator.

Un âge d’or de la science-fiction

En 1977, La Guerre des étoiles de George Lucas et son cortège de jouets et de produits dérivés, crée une demande sidérale pour les œuvres de science-fiction, encore amplifiée en 1978 par la diffusion à la TV française de la série Goldorak de Go Nagai. C’est un véritable phénomène de société. Les producteurs français ont besoin de programmes pour satisfaire le public. Du Japon encore, ils importent San Ku Kaï (très, très inspiré de Star Wars). Puis Albator (première diffusion en France en 1980), réalisé par Rintaro d’après le manga de Matsumoto : une œuvre sombre, métaphysique, presque désespérée. L’histoire se déroule en 2977. L’humanité est en pleine décadence. Seule une poignée d’hommes réagit quand le peuple des Sylvidres, des femmes végétales extraterrestres, menace d’envahir la Terre. Ces rares résistants sont l’équipage pirate du Capitaine Albator (Herlock en version originale), embarqué à bord de l’Atlantis (connu en VO sous le nom d’Arcadia ou de Death Shadow), un galion spatial doté de l’âme de son créateur, Tochiro, ami disparu d’Albator. Quelques années plus tard, une seconde série, Albator 1984, reprend les personnages pour une antésuite, où Albator et Tochiro affrontent les Humanoïdes. Le même duo figure encore en tête d’affiche et en plein Far West dans la série Gun Frontier ; et joue les seconds rôles dans une autre saga de Matsumoto, Galaxy Express 999. Dans cette dernière (18 tomes parus chez Kana), le jeune Tetsuro embarque à bord d’un train de l’espace pour un interminable périple qui doit lui permettre d’atteindre la Métal, une planète où il pourra se faire robotiser. D’une série à l’autre, certaines scènes sont rejouées, parfois à l’identique, parfois avec des variances significatives et mystérieuses.

Opéras de l’espace

Tout cela contribue à la singularité de l’œuvre de Matsumoto : ses personnages sont des archétypes, des acteurs à qui il attribue des rôles, dans un univers qui évolue tout en étant cyclique, à la manière d’une spirale. L’exemple le plus parlant est fourni par la série L’Anneau des Nibelungen (8 mangas chez Kana ; série animée en six épisodes sous le titre Harlock Saga). Il s’agit d’une adaptation libre par Matsumoto de la « tétralogie » de Richard Wagner,  où Albator et Tochiro affrontent le dieu Wotan : l’expression space opera semble avoir été forgée pour désigner ce récit ! Un autre space opera notable de Matsumoto, cette fois en version musique électronique, est sa collaboration avec le groupe Daft Punk pour le film Interstella 5555 : the 5tory of the 5ecret 5tar 5ystem, qui met en images l’album Discovery.

Pour compléter ce panorama rapide d’une œuvre à la fois exigeante et populaire, ajoutons encore Yamato, le cuirassé de l’espace, la toute première série animée de Matsumoto à avoir connu un succès international (dans le monde anglophone…) et dont l’adaptation en manga est en cours de publication aux éditions Clair de Lune. Et la possibilité d’un long métrage « Albator 3D », dont une bande annonce avait été présentée au festival d’Annecy en 2011…

 

Jérôme Briot

lundi 7 janvier 2013

Le Guide du mauvais père - tome 1

Papa pas poule

Le Guide du mauvais père - tome 1, de Guy Delisle
Delcourt, 192 p. N&B, 9,95€

 

Consacré à Angoulême l’an dernier avec un Fauve d’Or pour ses Chroniques de Jérusalem, Guy Delisle profite de son état de grâce pour jouer non pas les sales mômes, mais le « mauvais père ».

 

En 2013, oubliez Dolto, traumatisez vos enfants ! Pourquoi faire ? Parce que ça peut être drôle. Parce que ça soulage. Parce qu’ils sont trop petits pour se défendre ! De toute façon, tôt ou tard, ils auraient fini par la connaître, la vérité sur la Petite Souris, le Lapin de Pâques… et la pénétration. Mais n’oubliez pas votre rôle éducatif : si vous ne les aidez pas un minimum, comment sauront-ils se servir d’une tronçonneuse, ou déboucher le siphon de l’évier ?

 

INTERVIEW

Après avoir signé « le meilleur album de l’année », vous aviez envie de changer totalement de registre ?

Guy Delisle : Tout a commencé au retour d’Angoulême 2012. Avant, en rentrant du festival, on faisait des strips qui étaient publiés dans Lapin [la revue des auteurs de L’Association]. Ça permettait de connaître la vision des autres. J’ai prolongé la tradition, en commençant avec un strip que j’ai publié sur mon blog… Comme j’avais de la place, j’ai fait plus long. Et de fil en aiguille, j’ai repensé à ce Guide du mauvais père dont j’avais eu l’idée il y a quelques années. Chaque auteur a en soi des envies très différentes de narration. En fait, il y a déjà un peu de ça dans Chroniques de Jérusalem : si on enlève la partie voyage, la partie explicative, la partie politique… il reste la relation avec les enfants.

 

Comment décririez-vous le Guide du mauvais père ?

C’est un guide de choses à ne pas faire, qui sont un exutoire. Quand ma petite fille se réveille le matin et vient me voir, alors que je viens de lire un article horrible à propos d’un singe à Singapour qui a enlevé un bébé… pendant une fraction de seconde, je me demande ce qui se passerait si je lui racontais l’histoire. C’est drôle d’imaginer ce que ça donnerait, si on racontait ce genre d’histoires terribles à des enfants, comme s’ils étaient des adultes. C’est un décalage que j’aime bien. C’est peut-être la première fois de ma vie que je ris à en pleurer en faisant une histoire.

 

Vos enfants savent que vous avez un double maléfique, en bande dessinée ?

Etre papa, c’est fatigant. J’espérais être le papa un peu cool, avec les pieds sur le bureau. Le problème, c’est que si tu commences à faire ça, tes enfants mettent les pieds sur la table en mangeant. Alors il faut se tenir bien à table, ne pas dire de gros mots, montrer l’exemple tout le temps… En BD, je peux me permettre pas mal de choses. Mais dans la vraie vie, je ne compte pas faire lire cet album à mes enfants. Pas avant quelques années en tout cas !

 

 

Jérôme Briot

dimanche 6 janvier 2013

Rapport ACBD 2012

Depuis 13 ans, Gilles Ratier, secrétaire général de l’ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée), tient les comptes de la production éditoriale de la bande dessinée.

Le rapport Ratier, véritable bilan annuel de la profession, recense en 2012 pour le secteur bande dessinée un total de 5565 livres, publiés par 326 éditeurs différents. Sur ce total, près de 19%, soit 1069 titres, sont des rééditions sous une nouvelle forme (intégrales ou éditions augmentées). 311 artbooks et 76 essais sur la bande dessinée sont également comptabilisés. Les 4109 titres qui restent sont les nouveautés au sens strict : 1731 albums franco-belges, 1621 titres asiatiques, 366 comics américains et 391 bandes dessinées alternatives. C’est environ 7% de plus qu’en 2011 ! En revanche, recherche d’efficacité économique ou crainte d’un tassement des ventes, les placements des albums ont été plus prudents que les années précédentes : seuls 89 titres franco-belges et 25 mangas ont fait l’objet d’un premier tirage à plus de 50 000 exemplaires.L’année est marquée par l’acquisition de Flammarion par le groupe Gallimard : les labels Casterman, KSTR, Fluide Glacial et Jungle, rejoignent donc Futuropolis et Denoël Graphic et constituent un groupe d’envergure, quatrième du secteur derrière Média Participation (Dargaud, Dupuis, Le Lombard…), Delcourt (qui avait absorbé Soleil en 2011) et Glénat.

Jérôme Briot

 

PS : Les deux livres distingués par l’ACBD cette année sont : Une vie dans les marges, de Yoshihiro Tatsumi (Cornélius), Prix Asie de la Critique 2012. L’Enfance d’Alan, d’Emmanuel Guibert (L’Association), est pour sa part couronné du Grand Prix de la Critique ACBD 2013.

 

vendredi 4 janvier 2013

Krazy Kat, volume 1 : 1925-1929

Krazy Kat, volume 1 : 1925-1929 de George Herriman
Les Rêveurs, 274 p. N&B, 35€

(Florilège Sélection Angoulême 2013, dossier de Zoo #45) 

Dans le désert hallucinatoire de Coconino, Krazy Kat le chat est amoureux(-se ?) d’Ignatz la souris. Cette dernière ne cesse de l’éconduire en lui jetant des briques, mais Krazy prend cela pour des preuves d’amour. L’officier Pupp, un flic bouledogue peut-être épris de Krazy, rétablit l’équilibre en s’acharnant à mettre Ignatz sous les verrous. Décliné à l’infini et dans une extravagance surréaliste, le triangle animalier imaginé par George Herriman dans les années 1910, et paru jusqu’en 1944dans les journaux du magnat de la presse William Randolph Hearst, acquiert au fil des années le statut d’œuvre culte pour les anglo-saxons (preuve du goût de ces derniers pour les univers non-sensiques) et d’œuvre mythique pour le public francophone. Car si Krazy Kat a souvent été décrit comme « la meilleure bande dessinée de tous les temps », les éditeurs ne se sont pas bousculés pour en proposer une adaptation française. Un premier volume de Sunday pages en couleurs avait bien été proposé aux éditions Futuropolis en 1990 mais la vente de cette structure aux éditions Gallimard avait signé le glas du projet. Depuis, ni L’Association, ni Cornélius (souvent considérés comme les héritiers spirituels du Futuropolis de Robial et Cestac), ni les éditeurs patrimoniaux comme Horay, ni les grandes maisons d’édition n’ont cherché à publier Krazy Kat. Le public français ne méritait-il pas qu’on lui propose ce jalon du comic strip ? Était-il véritablement impossible de restituer en français cet univers si particulier, aux mille inventions et facéties de langage ? N’y avait-il de salut que dans la (splendide) édition américaine maquettée par Chris Ware et parue dans les années 2000 chez Fantagraphics ? Heureusement non ! Les Rêveurs, maison d’édition fondée par Nicolas Lebedel et Manu Larcenet, ont confié le job à Marc Voline, et sortent un premier volume de pages du dimanche de Krazy Kat. Grand format et dos toilé, le livre est très beau sans être trop cher, le boulot d’adaptation et de notes culturelles est à la hauteur de l’œuvre, et l’objet pèse le poids d’une brique, c’est dire si la cohérence a été soignée. Ce volume est en sélection Patrimoine du FIBD 2013 ; aussi méritoires soient les autres candidats de cette catégorie, pour le Fauve Patrimoine, les jeux sont faits, ce sera Krazy ! Ki d’autre ?

 

Jérôme Briot

jeudi 3 janvier 2013

L’Enfance d’Alan

L’Enfance d’Alan, d’Emmanuel Guibert
L’Association, 160 p. N&B, 19 €

(Florilège Sélection Angoulême 2013, dossier de Zoo #45) 

 « Alan est mort l’été dernier. Huit mois après, le premier livre paraît à L’Association. Il raconte la préparation militaire d’Alan, aux États-Unis, entre 1943 et 1945. Je raconterai ensuite sa guerre et son occupation de l’Allemagne. Plus tard, son enfance. » Ces mots d’Emmanuel Guibert datent de 2000, et sont extraits de la préface du premier volume de La Guerre d’Alan. Douze ans plus tard, nous y voilà : le dessinateur poursuit son projet avec un quatrième volume de la biographie dessinée d’Alan Ingram Cope, consacré aux jeunes années de cet ami américain, entre 1925 et 1936. Racontée avec à la fois le sens du détail et celui de l’essentiel, L’Enfance d’Alan nous transporte dans une Californie d’avant-guerre, plus exactement sauvage mais qui n’a pas encore totalement basculé dans la modernité. Comme il n’a plus le cadre dramatique de la seconde guerre mondiale comme décor, le récit se fait peut-être plus virtuose encore, avec une formidable intelligence dans la mise en scène, tout en subtilité et en émotions. Sélectionné à Angoulême, lauréat du Prix de la Critique 2013 remis par l’ACBD (Association des critiques et journalistes de bande dessinée), L’Enfance d’Alan est un des ouvrages qui auront marqué l’année 2012.

 

Jérôme Briot

mercredi 2 janvier 2013

Demain, demain – Nanterre Bidonville de la Folie 1962-1966

Demain, demain – Nanterre Bidonville de la Folie 1962-1966, de Laurent Maffre
Actes Sud BD / Arte Editions, 160 p. N&B, 23,40€

(Florilège Sélection Angoulême 2013, dossier de Zoo #45) 


À Nanterre, là où allait être construit le quartier de la Défense et la préfecture des Hauts de Seine, s’étendait de 1950 à 1971 un des plus grands bidonvilles de France. Entre 8000 et 10000 personnes, des familles algériennes, vivaient là dans des baraques de fortune. Sans électricité, sans égouts, avec un seul point d’eau pour cette ville dans la ville. C’étaient des ouvriers du bâtiment ou de l’automobile, venus participer à l’essor et à la reconstruction de la France, aux « Trente Glorieuses ». Laurent Maffre raconte le quotidien de ces familles vivant dans une précarité et une insalubrité entretenue par les autorités de l’époque, incapables de les reloger, mais leur interdisant d’améliorer leurs baraques pour que le bidonville ne devienne pas un quartier définitif. Le mariage cauchemardesque de Kafka et de Steinbeck. On n’y croirait pas totalement, s’il n’y avait la postface de Monique Hervo, 14 pages de photographies et de témoignages pour se souvenir de cette réalité honteuse.