Le briographe

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samedi 8 décembre 2012

Interview d'Amruta Patil

Parva T1, L’Éveil de l’océan, d’Amruta Patil
Au diable Vauvert, 278 p. couleurs, 25 €
 


- Après Kari, un roman graphique contemporain, pourquoi avoir choisi de vous lancer dans une adaptation du Mahābhārata ?

Amruta Patil : C’était un défi personnel : m’emparer d’un univers aussi éloigné que possible de l’intimité et de la première personne de Kari. Je voulais passer d’une histoire individuelle à une histoire qui appartient à l'imaginaire collectif.

 

- Que représente le Mahābhārata pour les Indiens ?

Le Mahābhārata est l'une des deux grandes épopées mytho-historiques de l'Inde, l'autre étant le Ramayana. À l’origine, les épopées se sont transmises oralement, grâce aux conteurs. Cependant leurs thèmes ont de nombreux échos, depuis les sculptures des temples aux feuilletons à la télévision. On prétend que le Mahābhārata parle de toutes les préoccupations humaines connues – et cela semble ne pas être trop éloigné de la vérité.

 

- Qu’est-ce qui rend votre projet différent des autres adaptations ?

Avant tout, je travaille avec un médium différent. Et j’ai passé au crible un nombre incalculable de contes, pour déterminer un récit qui soit pertinent à notre époque. Cette histoire m’a toujours parue extrêmement universelle et fondée sur la base même du bon sens humain. Donc, je me suis efforcée d’éliminer consciencieusement tous les détails inutiles ou obscurs. Y suis-je parvenue ? C’est à voir !

 

- Comment réalisez-vous vos pages ? Apparemment vous utilisez différentes techniques…

Pour ce livre, le processus d’écriture et de dessin ont eu lieu simultanément. J’ai fait un storyboard de petite taille, avec des gribouillis et les grandes lignes de l’histoire. Puis j’ai travaillé sur le texte final, et j’ai peint les images.

 

- Au lieu de montrer l’auteur, le poète Vyasa, en train de dicter son poème au dieu Ganesh à tête d’éléphant, vous montrez un conteur et les personnes qui l’écoutent. C’est une manière de rendre le récit plus vivant ?

Contrairement à la tradition judéo-chrétienne, notre mythologie n’entretient pas le culte du “Livre”. La tradition orale des conteurs du sous-continent indien est une des principales influences de mon travail. Ce sont les conteurs qui ont gardé toutes ces histoires vivantes depuis des millénaires. Il me semblait important de leur rendre hommage, en montrant un conteur qui raconte l’histoire devant un public assis. Tout le monde est invité à prendre place parmi le public. Présenter un auditoire m’a aussi permis de montrer les doutes, les désaccords et les débats qui reflètent la diversité des gens. C’est un dispositif narratif bien plus vif que n’aurait été un monologue du début à la fin du récit.

 

- Peu de dessinateurs indiens ont été publiés en France jusqu’à présent. Si bien que l’existence ou l’identité de la bande dessinée indienne est très peu connue. Les indiens aiment-ils la BD ? Que lisent-ils ?

Il n’y a pas de tradition établie de création de bande dessinée en Inde. Bien que certaines traditions artistiques, comme les peintures de style Patta Chitra, ou encore les autels portatifs Kavaad [dont les portes sont peintes avec des images qui peuvent servir de support pour raconter des légendes, NDR] s’apparentent à l’art séquentiel. Ce n’est que depuis une dizaine d’année que les romans graphiques ont fait leur entrée dans l’imaginaire d’une population plutôt urbaine, et anglophone. 

Propos recueillis par Jérôme Briot

vendredi 7 décembre 2012

Parva T1, L’Éveil de l’océan

Aux sources du Mahâbârata

Parva T1, L’Éveil de l’océan, d’Amruta Patil
Au diable Vauvert, 278 p. couleurs, 25 €

 

« Il est des choses que vos ancêtres ont voulu sauver de l’oubli. Aussi les transmirent-ils par le biais des conteurs, les sutradhārs. Pour savoir si un récit vaut son pesant d’or, voyez s’il trouve un écho dans le sang qui coule dans vos veines. Si l’ampleur du récit vous donne le vertige : c’est de l’or. »

 

 

 

Le Mahābhārata est aux Indiens ce que sont ensemble la Bible, L’Iliade et L’Odyssée à la culture occidentale. C’est à la fois une œuvre spirituelle, et une épopée pleine de fougue et d’action, extrêmement inspirante, qui contient un océan d’histoires, de légendes et de paraboles. Il a la réputation de rendre meilleurs ceux qui l’entendent. C’est aussi le plus grand poème jamais composé, long comme quinze fois la Bible. On résume fréquemment le Mahābhārata à la lutte fratricide pour la conquête du pouvoir entre les cinq Pandava (les fils des épouses du roi Pandu qui sont également des demi-dieux), et leurs cent cousins les Kauravas, fils du roi aveugle Dhritarashtra. L’histoire originale est infiniment plus riche.

Cosmogonie / Ouverture

C’est ce que montre Amruta Patil, une artiste indienne dont le premier roman graphique, Kari a été publié en 2008 aux éditions Au diable Vauvert. « C’était un défi personnel, explique-t-elle. Après mon premier livre, je voulais m’emparer d’un univers aussi éloigné que possible de l’intimité et de la première personne de Kari. Passer d’une histoire individuelle, à une histoire qui appartienne à l'imaginaire collectif. Le Mahābhārata est l'une des deux grandes épopées mytho-historiques de l'Inde, l'autre étant le Rāmāyana. À l’origine, les épopées se sont transmises oralement, grâce aux conteurs. Cependant leurs thèmes ont de nombreux échos, depuis les sculptures des temples aux feuilletons de la télévision. On prétend que le Mahābhārata parle de toutes les préoccupations humaines connues – et cela semble ne pas être trop éloigné de la vérité. »

Avec une technique qui mélange dessin, collages, peinture et photomontages, l’auteur raconte les différents événements qui précèdent la naissance des Pandavas et de leurs cousins. Tout commence, dans un commencement parmi d’autres, avec Vishnu, Brahma et Shiva qui se découvrent les uns et autres, et revendiquent chacun être la source et le créateur de l’univers… Plus tard, une autre histoire singulière est celle des deux favorites d’un descendant de Brahma, Vinata et Kadru, en grand rivalité. La première demande à avoir mille fils, doués de pouvoirs magiques. La seconde n’en demande que deux, mais souhaite qu’ils soient plus puissants et vertueux que les fils de Vinata… Nous voilà comme dans le morceau d’ouverture d’un opéra : les thèmes qui seront développés plus tard, sont présentés première fois, furtivement, comme pour préparer le public. « La fin de chaque histoire porte la promesse d’un nouveau commencement. Comme le multivers qu’il contient, le Mahābhārat est une fractale récursive… »

Légendes vivantes

Une originalité de Parva, L’Éveil de l’océan est de n’avoir pas montré comment le récit fut imaginé par l’ermitte Vyasa et dicté au dieu scribe Ganesh, à tête d’éléphant ; mais de convier le lecteur à rejoindre l’auditoire d’un conteur, à la veillée. « La tradition orale des conteurs du sous-continent indien est une des principales influences de mon travail. Ce sont les conteurs qui ont gardé toutes ces histoires vivantes depuis des millénaires. Il me semblait important de leur rendre hommage, en montrant un conteur qui raconte l’histoire devant un public. Présenter un auditoire m’a aussi permis de montrer les doutes, les désaccords et les débats qui reflètent la diversité des gens. C’est un dispositif narratif bien plus vif que n’aurait été un monologue du début à la fin du récit.», précise la dessinatrice. Un traitement graphique différent est utilisé pour montrer ces scènes : elles sont en noir et blanc, alors que les histoires dites par le conteur sont en couleurs. L’effet est saisissant : on en vient à penser que les légendes sont plus palpables, plus complètes, plus vraies mêmes que la réalité du conteur.

  

Jérôme Briot

jeudi 6 décembre 2012

Lou ! T6, L’Âge de cristal

Vers l’infini et au de-Lou !

Lou ! tome 6, L’Âge de cristal de Julien Neel
Glénat, 48 p. couleurs, 10,45 €

 

Au départ, Lou ! s’amusait des rapports inversés entre une petite fille plutôt mûre pour son âge, et sa mère célibataire, geek et loufdingue. Puis le ton a évolué vers la comédie sentimentale. L’Âge de cristal marque une nouvelle époque ; préparez-vous à être surpris !

 

Avec plus d’un million et demi d’albums vendus, la série Lou ! est un véritable phénomène éditorial. Le premier tome, en 2004, avait été lancé avec un tirage de 8000 exemplaires. Depuis, chaque nouveau volume a conquis un public toujours plus large, tout en relançant les ventes des albums déjà parus. Comme le tome 5 a déjà trois ans et qu’entre temps une série animée a complété encore le fan-club de la petite blonde, il n’est pas exagéré d’affirmer que le tome 6 est très attendu(1). D’ailleurs les questions en suspens sont nombreuses : Richard surmontera-t-il la crise existentielle déclenchée par l’angoisse de la paternité (et accessoirement, par une overdose de montage de meubles suédois en kit) ? Lou et Tristan, qui ont à peine eu le temps d’échanger un premier baiser, vont-ils se retrouver ? Le très fugitif papa de Lou finira-t-il par rencontrer sa fille ?

Un tome attendu. Et inattendu.

Fort du plébiscite du public, Julien Neel aurait pu concocter un album dans la continuité des précédents. Continuer de broder le feuilleton sitcom, dont chaque planche forme un épisode qui a sa propre unité narrative. Au lieu de quoi… L’auteur prend sa propre série à contrepied, avec un tome 6 qui a toutes les chances de surprendre le public ! Nous avions quitté Lou âgée de 14 ans, collégienne et fraîchement dotée d’un tout jeune frère. Nous la retrouvons en étudiante qui suit des cours à la fac. Elle porte désormais des lunettes, et son petit frère Fulgor sait déjà parler. Une simple ellipse temporelle ? Non, c’est plus compliqué, tout est décalé. La ville s’est couverte de curieux cristaux roses, qui font l’objet d’un programme d’étude gouvernemental. Ces cristaux semblent attirer les petits lapins. C’est bizarre, mais admettons.

Décalages

En revanche, que Marie-Émilie, la copine gothique-rebelle-petit-bourgeois de Lou, celle-là même qui était arcboutée dans une posture d’opposition systématique à ses parents, fasse des excursions nocturnes avec sa mère ? Que toutes deux soient désormais plus qu’amies, inséparables au point de porter les mêmes habits !? Là, aucun doute possible : on nage en pleine science-fiction. Il ne peut que s’agir d’un univers parallèle. Ou d’un rêve. Ou peut-être encore du nouveau roman de la mère de Lou. Après tout, elle s’est toujours inspirée des événements réels de sa vie, en les transposant dans ses histoires. Et si ce tome 6 était un livre dans le livre ? N’est-il pas révélateur que le père de Marie-Émilie soit désormais nommé « Monsieur Henry » avec un Y, alors qu’il avait jusque-là toujours été Henri avec un I ? Quelque chose ne tourne pas rond dans ce tome 6. Ou tourne trop en rond, au contraire. Ce qui est certain, c’est qu’il s’agit d’un récit à tiroirs. Qui ne livrera pas tous ses mystères en une seule lecture…

Little Lou in Slumberland ?

Difficile de prévoir quelle sera la réaction du public, et en particulier des jeunes lecteurs, face à un album qui ose le mystère et le décalage. L’album, du fait de la différence avec les précédents, fera débat. Mais on ne peut qu’applaudir la démarche de l’auteur, qui s’offre une réappropriation d’univers, et ose la rupture sur une série si grand public. C’est une initiative rare, même si elle n’est pas unique. Souvenons-nous par exemple de Machine qui rêve, le 46ème album de Spirou par Tome & Janry, qui osait appliquer pour la première fois un traitement réaliste à l’univers Spirou. L’expérience n’avait pas fait long feu. Souhaitons à Julien Neel d’être mieux récompensé de son audace !

  

Jérôme Briot

(1)   Ne vous inquiétez pas, il y en aura pour tout le monde : l’album bénéficie d’une grosse mise en place, 250 000 exemplaires pour le premier tirage.

mercredi 5 décembre 2012

Jim Henson’s Tale of Sand

Dans le désert depuis trop longtemps…

Jim Henson’s Tale of Sand, de Ramon K. Perez, Jim Henson et Jerry Juhl
Paquet, 160 p. couleurs, 25€

 

Trois Eisner Awards pour la BD adaptée d’un scénario perdu de Jim Henson, le créateur du Muppet Show. Les jurés ont-ils récompensé une œuvre d’exception, ou rendu hommage au concepteur d’émissions qui ont biberonné leurs enfances et leurs imaginations ?

 

 

Jim Henson est connu avant tout pour ses talents de créateur de marionnettes pour la télévision. Il a conçu les personnages de Sesame Street. C’est lui aussi qui lance le cultissime Muppet Show en 1976, ainsi que Fraggle Rock en 1983. Pour le cinéma, en plus des longs métrages du Muppet Show, il imagine et co-réalise Dark Crystal (1982) et Labyrinthe (1986).

Privé de désert

Décédé prématurément en 1990 alors qu’il n’a que 53 ans, Henson laisse dans ses tiroirs le scénario intégral d'un film jamais tourné, Tale of Sand, élaboré entre 1967 et 1974. Le projet n’avait, à l’époque, pas convaincu les producteurs… mais c’était avant que l’auteur ne devienne populaire. Oublié pendant plus de trente ans, voilà que Tale of Sand est retrouvé dans les archives de la société The Jim Henson Company, chargée d'exploiter et valoriser son héritage artistique. Très vite, les ayants-droit se mettent d’accord sur l’idée d’une adaptation en bande dessinée, et confient le projet au dessinateur Ramon K. Perez (qui entre autres travaux a participé à des comics Captain America et Star Wars).

L’histoire révèle une facette méconnue de l’imaginaire de Jim Henson. Dans un désert de Western, une ville en fête. Un  homme, probablement étranger à la foule en liesse, est pourtant choisi, porté, acclamé. Il se voit confier un sac à dos rempli d'objets hétéroclites, à première vue inutiles. « Tu as dix minutes d'avance... Si tu arrives au Pic de l’Aigle, tu pourras t’en tirer. Cours ! ».  La chasse à l'homme est lancée, dans un désert psychédélique où tout peut arriver. Y compris un lion féroce sortant d’une limousine, une charge de cavalerie ou l’étrange alliance entre une horde de farouches guerriers arabes et les quarterbacks d’une équipe de football américain. Bien sûr, chacun des objets farfelus du sac à dos trouvera un usage. L’album, totalement surréaliste, a tout du délire sous peyotl. On reconnait là un goût typiquement anglo-saxon de l’absurde et du non-sens à tendance paranoïaque.

Récompensé

L’album, publié aux Etats-Unis aux éditions Archaia – aux éditions Paquet pour la version en français –, a rafflé trois Eisner Awards 2012 : celui du meilleur roman graphique, du meilleur encrage, et de la meilleure conception graphique. De fait, Perez a accompli un travail incroyable sur cet album-défi. Ses compositions virtuoses donnent de la fluidité et même une cohérence à ce récit hallucinatoire, presque une interprétation : tout cela n’est-il pas tout simplement le bad trip d’un scénariste hollywoodien ?

 

Jérôme Briot

 

Les Eisner Awards sont l’équivalent des Fauves d’Angoulême. Remis chaque année lors du Comic-con de San Diego, ils sont discutés par un jury de professionnels de la bande dessinée. Ce sont donc des auteurs qui jugent leurs pairs,  ce qui leur confère une légitimité particulière. 

mardi 4 décembre 2012

Dust Bowl, livre-CD

Dust Bowl, collectif
Coédition BD BOUM & BD Music, 52 pages et 18 tracks, 25 €

Qu'ont en commun Charles Berberian, Hervé Bourhis, Ludovic Debeurme, Jean-Claude Denis, Emmanuel Guibert, Luz, Maël, Fanny Michaëlis, Emmanuel Moynot et Relom ? Oui, ce sont tous des dessinateurs de bande dessinée. Mais pas que. Ils partagent tous un même violon d'Ingres : la musique. Rock ou folk. Cette accumulation de talentd a quelque chose d'injuste, voire d'agaçant, mais c'est comme ça ! En tout cas, cela tombe très bien pour l'éditeur BD Music, dont le concept éditorial consiste précisément à mélanger la musique et la bande dessinée en proposant des CD accompagnés de livrets dessinés. Dans le cas présent, le lien BD et musique est évident, et ce sont les musiciens eux-mêmes qui illustrent leurs compositions musicales en dessins. A moins que ce soit l’inverse. En coédition et à l’initiative de ce projet, la très dynamique équipe du festival BD de Blois, le BD BOUM. Qu’on rebaptisera pour l’occasion BD BOUM BOUM TCHAC (ad lib). 

lundi 3 décembre 2012

L’Homme qui aimait les fesses

Du cul, oui, mais de Tezuka !

L’Homme qui aimait les fesses, de Osamu Tezuka
FLBLB, 488 p. N&B, 20€

 Durant son impressionnante carrière artistique, Tezuka a tâté de tous les genres, des plus sérieux aux plus frivoles. Mais même frivole, même avec des dessins exécutés à la va-vite, Tezuka est toujours intéressant.

 

Osamu Tezuka, l’homme aux 150 000 planches de manga, était un passionné de cinéma. Il appréciait notamment François Truffaut, au point de nommer Truffaut un « enfant sauvage » qui apparaît dans un chapitre de Black Jack, et qui lui fut très clairement inspiré par le film éponyme qu’il venait de voir. Aussi les traducteurs français sont-ils dans le vrai, en osant un clin d’œil coquin au cinéaste au moment de définir un titre (L’Homme qui aimait les f… – Les fquoi ? – Les fesses !) pour le recueil qui rassemble la vingtaine de nouvelles de Tezuka parues en 1970 dans Fûsuke et en 1981 dans Suppon monogatari (Histoire de tortue).

Contes grivois

Fûsuke Shimomura est un salaryman célibataire qui serait tout ce qu’il y a de banal, s’il ne lui arrivait quantité d’aventures à la fois licencieuses et fantastiques. La première de ces aventures, qui justifie le titre du recueil, est « Vive les Pecks ! ». Les Pecks sont de petits animaux. Les mâles ressemblent à des phallus sur pattes ; les femelles sont des paires de fesses. Ensemble, ils se reproduisent, ce qui est assez suggestif. Ils donnent alors naissance à plus de Pecks. Comme ces bestioles ne consomment presque rien, et font leur nid en ramassant les détritus (avec les pecks, tout est impec !), elles seraient plutôt utiles, à moins bien sûr, que les ligues de vertu ne s’en mêlent…  Dans Phallomancie, Fûsuke épouse une femme capable de révéler l’avenir grâce au sexe. Dans Foutez-moi le camp, il est hanté par un couple de fantômes nus, qui semblent venir du futur. Une autre des 21 nouvelles, L’Archipel nudiste, imagine un Japon dominé par une secte qui prône la nudité, et considère les vêtements comme obscènes.

Le style nu

Ici les dessins sont inhabituellement minimalistes, presque caricaturaux, et les décors quasi inexistants. La veine graphique est à peu près celle de Debout l’humanité (paru en 2011 chez le même éditeur), en plus dépouillé encore. Il s’agit donc probablement de ces récits de commande que le « dieu du manga » ne savait pas refuser à ses commanditaires, et que, débordé par d’autres obligations, il lui fallait expédier le plus rapidement possible… Il n’empêche, même dans ces conditions, Tezuka reste un conteur né, à l’imagination débridée, à l’aise dans tous les formats et d’une espièglerie bienveillante, gentiment caustique à l’égard de ses contemporains.

  

Jérôme Briot

dimanche 2 décembre 2012

Hunter x Hunter, bilan au vol. 29

Hunter x Hunter, la quintessence du shônen !

Hunter x Hunter no 29, de Yoshihiro Togashi
Kana, 208 p. N&B, 6,85€

 

Si vous ne devez lire qu’un seul shônen, lisez Dragon Ball ! Mais si vous devez lire deux shônen, lisez aussi Hunter x Hunter, pour sa virtuosité scénaristique et pour la densité de son histoire.

 

Malgré un rythme de publication relativement lent, à peine plus d’un volume par an en moyenne depuis que l’édition française a rattrapé l’édition japonaise en 2006, Hunter x Hunter (HxH pour les intimes) reste dans le palmarès des séries les plus appréciées et les plus attendues du public. Les raisons de ce succès durable ? Un scénario très inventif, et une galerie de personnages fascinants, où même les antagonistes ont quelque chose d’attachant.

Epreuves initiatiques

Les Hunters sont une organisation de chasseurs patentés. Ils sont mercenaires, explorateurs ou justiciers. Certains se consacrent à la recherche. Tous ont accès à des bases d’information, des financements, et même à une impunité judiciaire totale, quelles que soient leurs actions. Le titre est donc particulièrement prisé. Mais si Gon, 12 ans, s’inscrit à l’examen d’entrée des Hunters, c’est pour retrouver son père Jin Freecs, qui fait partie de cette corporation. Les épreuves vont être nombreuses et difficiles, et Gon devra faire preuve d’une détermination sans relâche et compter sur ses amis pour les surmonter. Pas de doute, nous sommes dans un récit initiatique, tendance baston.

Agilité

Oui, mais attention ! HxH n’est pas n’importe quel shônen de baston. C’est le premier, peut-être le seul, dans lequel les héros sont confrontés à des adversaires tellement plus puissants qu’eux, que le combat est sans espoir, perdu d’avance. Il leur faut donc trouver d’autres façons de remporter la victoire. Ou plutôt, d’éviter la défaite. Pour commencer, trouver une astuce pour ne pas se battre. Utiliser son imagination et son intelligence, plutôt que ses poings. Le ton est donné dès le premier volume, alors que Gon est en chemin vers le centre d’examen des Hunters. La présélection fait intervenir une vieille dame, qui anime une épreuve, un simple quizz : « Toute réponse autre que 1 ou 2 est éliminatoire. Tu as cinq secondes pour répondre. Un monstre a capturé 1) ta mère et 2) ta petite amie. Tu ne peux en sauver qu’une seule. Laquelle ? ».

Créativité

Togashi, auteur de la série, semble avoir fait sien le slogan « Think different ». Ainsi, Gon participera à une épreuve où, parfait contrepied des tournois d’arts martiaux à la Dragon Ball, le but est d’éliminer un seul candidat. Après chaque duel, le vainqueur est qualifié. Le vaincu continue le tournoi et rencontre un nouvel opposant…  Ce genre d’audaces scénaristiques, la série en est truffée. Par exemple ? HxH est peut-être le premier shônen aussi grand public, à oser publier quatre pages de pur texte, dans un arc narratif où les personnages sont transportés dans un jeu de cartes magiques en grandeur nature : quatre pages pour expliquer les règles du jeu et les cartes utilisables dans cet univers. Plus tard encore, le tome 25 se déroule tout entier dans l’espace-temps incroyablement compressé d’une poignée de secondes…

Arcs narratifs

Très peu répétitive, la série change fréquemment d’ambiance, au gré des épreuves rencontrées par les protagonistes. HxH a successivement pour cadre un tournoi d’arts martiaux, une vente aux enchères d’objets extraordinaires, une course au trésor pimentée par des cartes magiques, une partie de balle au prisonnier à la sauce Shaolin. Depuis la fin du tome 18, les Hunters sont en conflit avec les Kimera-ants, des fourmis humanoïdes dont le roi est probablement le guerrier ultime. Mais comme rien n’est jamais joué d’avance avec Togashi, l’issue de la guerre ne se décidera pas forcément sur le champ de bataille, mais peut-être sur l’échiquier d’une variante du shôgi (le jeu d’échec japonais)…

 

Jérôme Briot

  

PS : Après une première série animée Hunter x Hunter de 62 épisodes, complétée par trois vagues d’OAV réalisés entre 1999 et 2004 par Nippon Animation, un reboot complet est en cours depuis 2011, avec une nouvelle série réalisée cette fois par le studio Madhouse. Cette nouvelle mouture, particulièrement bien soignée, est diffusée en France par Kana Home Vidéo. Deux coffrets collectors sont disponibles à ce jour, incluant les 20 premiers épisodes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

samedi 1 décembre 2012

Il était une fois en France, T6

Quand Joanovici tente de se refaire ailleurs

Il était une fois en France, T6, La Terre promise, de Sylvain Vallée et Fabien Nury
Glénat, 66 p. couleurs, 14,95€

  

Veuf, renié par ses enfants, poursuivi par la justice et le fisc, Joanovici le ferrailleur milliardaire va tenter une dernière fois de reconstruire sa fortune et de s’acheter une respectabilité. Peine perdue : nul homme n’est assez riche pour racheter son passé.

 

Récompensée à Angoulême en 2011 par le Fauve de la meilleure série, succès à la fois public et critique, Il était une fois en France s’achève sur un sixième tome aussi palpitant que les précédents. C’est l’heure du procès pour Joseph Joanovici. Les soupçons de collusion avec l’ennemi qui pèsent sur lui sont difficiles à dissiper. Il a indéniablement fait fortune pendant l’Occupation en vendant des métaux aux Allemands. D’un autre côté, il a utilisé une partie de son argent pour faire libérer des Juifs. Et il a financé un réseau de résistance. L’avocat de Monsieur Joseph est donc tout à fait confiant. C’est compter sans l’opiniâtreté du juge Legentil, déterminé à faire payer Joanovici pour ses crimes. Quant à ce dernier, même banni de Paris, sa capacité de rebond est intacte. Et si ce n’est pas en Province, le salut viendra-t-il de la Terre promise ?

Il était une dernière fois en France…

Fabien Nury a découvert Joseph Joanovici en s’intéressant à l’histoire du crime organisé en France. La documentation sur  Joanovici, abondante et contradictoire, révèle un personnage ambigu et contrasté. Nury décide, et c’est là un des intérêts de la série, de ne pas choisir entre les éléments à charge et à décharge, mais d’adhérer aux deux points de vue : « Je crois, et il y a de nombreux témoignages à cet appui, qu’il a sauvé environ 150 personnes des camps de la mort. Ce qui n’est pas rien. Je crois aussi qu’il a fait tuer des gens, et qu’il a participé directement à un meurtre. Ce qui n’est pas rien non plus ».

Au dessin, Sylvain Vallée emploie un style réaliste, légèrement caricatural : « Je cherche à parler à la conscience collective des gens, qui est liée au cinéma de ces années-là, avec des films comme La Traversée de Paris, L’Armée des ombres ou Paris brûle t-il ? Je cherche un traitement proche du réel. Ce qui me pousse à éviter les onomatopées, les compositions très BD,  les inserts, les superpositions de cases… Je privilégie la simplicité, je pose juste un cadre sur le réel. Comme au cinéma ». Le cinéma, il en est question, car une adaptation de la saga en long-métrage pourrait avoir lieu. Mais ce n’est pas une fin en soi. Sous sa forme livresque, avec toute la sincérité, le talent et la complémentarité de deux très grands auteurs, Il était une fois en France est une œuvre marquante de la décennie écoulée. Avec le parfum des grands classiques du panthéon de la bande dessinée.

Jérôme Briot