Le briographe

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dimanche 4 décembre 2011

Marie Curie la fée du radium

Une radioscopie de Marie Curie

 

Marie Curie, née Maria Skłodowska en Pologne, un des plus grands esprits scientifiques du XXe siècle, prouve que le mot génie se décline aussi au féminin.

 

Une bande dessinée qui retrace en vingt pages les grands moments de l’existence d’une personnalité, et un dossier érudit et richement illustré pour approfondir le portrait, tel est le concept de la collection « Biopic » lancée cet automne par les éditions Dupuis. Deux volumes sortent simultanément pour inaugurer cette collection : Jean-Paul Goude, la jungle des images, dont la bande dessinée fait intervenir Alexandre Franc et Thomas Cadène, et Marie Curie, la fée du radium, par Chantal Montellier.


Géniale !

Première femme dont les cendres furent transportées au Panthéon en 1995, son visage figurait également sur les tout derniers billets de 500 francs, avant l’arrivée de l’euro. Plus personne ne songe aujourd’hui à nier le génie de Marie Curie, récompensée à deux reprises par un prix Nobel, et dans deux domaines différents (prix Nobel de physique avec Pierre Curie et Henri Becquerel en 1903, puis prix Nobel de chimie en 1911 pour ses travaux sur le polonium et le radium), mais dans la France du début du XXe siècle, il ne faisait pas bon être une femme supérieurement intelligente, et d’origine étrangère de surcroit. Si Pierre Curie, de son vivant, a toujours agi pour que les travaux de son épouse soient reconnus, cette dernière eut, du point de vue de certains de ses contemporains, le tort de ne pas interrompre sa carrière après le décès accidentel et prématuré de Pierre Curie en 1906. Au contraire, elle devint en 1908 la première femme professeur à la Sorbonne.  Célébrée à Stockholm, véritable star outre-Atlantique, Marie Curie dut en France affronter la jalousie et le dédain d’une communauté scientifique curieusement rétrograde sur ce point, et la misogynie ordinaire des journalistes de l’époque. « La femme n’est pas un cerveau, c’est un sexe et c’est bien plus beau », écrivait par exemple Octave Mirbeau. Malgré tout cela, et avec une détermination jamais défaillante, Marie Curie créa l’Institut du radium et poursuivit inlassablement ses recherches sur la radioactivité et ses applications, notamment médicales.


Engagée !

Pour évoquer en BD le parcours et les combats de cette femme d’exception, les éditions Dupuis ont fait appel à une grande dame du 9e art : Chantal Montellier. Le choix est judicieux, il fallait effectivement une artiste aussi engagée dans sa discipline et dans sa vigilance continuelle contre tous les sexismes, telle que l’auteur des Damnés de Nanterre et de Tchernobyl mon amour, pour retracer avec sincérité et justesse le parcours de la célèbre physicienne.

 

 

samedi 3 décembre 2011

D tome 2 : Lady d’Angerès

Mon royaume pour un Vampire !

 

Sachant la passion que Maïorana voue au mythe du vampire, Ayroles lui a concocté « D », une histoire mêlant vampires de haute lignée et bonne société britannique, à l’époque victorienne.

 

Après six volumes de Garulfo, série dont le héros est une grenouille qui rêve de devenir homme (et puis, oh, finalement, non !), le tandem formé par Alain Ayroles et Bruno Maïorana a repris du service en 2009 avec une nouvelle série au titre le plus court qui soit : « D ».

Aoh, vos crocs sont plantés dans mon cou, Dear.

Le registre de D est diamétralement opposé à celui de Garulfo. Aux exagérations cartoonesques de la parodie de conte médiéval, succède le raffinement so British des salons peuplés de créatures tout en flegme, self-control et understatement. Gentlemen et ladies tirés à quatre épingles, sourires pincés et attitudes rigides, dans ce petit monde guindé un sourcil haussé est souvent le seul geste qui appuie une pique d’une ironie particulièrement mordante… Curieusement, c’est aussi un monde qui s’accommode de certaines excentricités, à condition qu’elles soient menées avec style.

Voici donc l’histoire de Richard Drake, un aventurier revenu à Londres pour tenter d’y trouver quelques mécènes disposés à financer sa prochaine expédition. Au cours d’un bal, il s’éprend de Miss Lacombe… mais se la fait littéralement souffler par Lord Faureston, riche et troublant dandy qui entraîne la demoiselle dans le jardin pour une conversation privée. Amer, Drake s’apprête à se défouler en poursuivant un laquais qu’il suspecte de s’enfuir avec l’argenterie, mais retrouve ce dernier sur le point de planter un pieu dans le cœur de Miss Lacombe évanouie ! Interrogé, l’homme prétend être un chasseur de vampires à la poursuite de Lord Faureston… et nous n’en sommes qu’à la page 12 du premier tome !

D comme Dangerous

Pour qu’une histoire soit bonne, on dit souvent que le plus important est de réussir les « méchants ». Les vampires, avec leur vie éternelle, leur force de séduction, et leur inquiétante obsession pour le sang humain, sont des méchants presque parfaits. Et pour qu’une histoire soit vraiment bonne, il peut être intéressant de bien réussir le héros. C’est ici le cas : Drake dénote dans la société très feutrée de ses compatriotes. Volcanique, pour ne pas dire sanguin, il porte une certaine part d’ombre qui ne fait que grandir dans le tome 2. À voir ce personnage gagner encore en intensité, on se souvient que le doute n’est toujours pas levé quant à la signification de l’énigmatique « D » du titre : s’agit-il d’une allusion au Comte D., dont Drake lit les mémoires, ou bien à Drake lui-même, qui est même un double D, puisque son prénom, Richard, correspond au diminutif Dick ? Le mystère reste [D]entier.

 

vendredi 2 décembre 2011

Chroniques de Jérusalem

(on avait discuté de Chroniques de Jérusalem en réunion de rédaction ; et comme on ne se mettait pas d'accord, on a décidé de faire une double chronique, pour rendre compte de cette diversité d'opinion)

Zoo est attaché à la diversité des points de vue de ses contributeurs. Si par manque de place, nous ne pouvons pas offrir une tribune à chaque point de vue, il nous semble intéressant de juxtaposer de temps en temps des avis divergents sur un même album.

  

Après avoir été un globe-trotter de la mondialisation, mandaté par des studios d’animation occidentaux pour superviser le travail d’équipes asiatiques à bas coût à Shenzen (Chine) et à Pyongyang (Corée du Nord), Guy Delisle est devenu un globe-trotter de l’humanitaire.  Ses enfants et lui-même font partie des bagages de sa compagne, qui est envoyée par Médecins sans frontières sur différents théâtres d’opération pour des missions de longue durée. Après une année à Rangoon, relatée dans ses Chroniques birmanes, en août 2008 Guy Delisle pose ses valises à Jérusalem-Est, à proximité de Gaza où est établie la mission de MSF.

Les Chroniques de Jérusalem sont le compte-rendu d’un visiteur aussi désinvolte et neutre qu’on puisse l’être dans la région, quand on n’est impliqué ni religieusement ni politiquement dans les conflits entre Israël et la Palestine. « Merci mon Dieu de m’avoir fait athée », ironise Guy Delisle en songeant aux difficultés qu’éprouvent les différents groupes à vivre ensemble en des lieux considérés comme sacrés par les trois religions du Livre. Et l’auteur de croiser avec une surprise sincère autant qu’ingénue, le regard furieux de passants offensés qu’il mange une pomme en pleine rue pendant le ramadan, ou de juifs ultra-orthodoxes ulcérés qu’il ose conduire une voiture pendant le shabbat. Delisle rapporte les différentes tracasseries quotidiennes que lui cause la situation du pays, sans toutefois porter de jugement de valeur. Il faudra l’attitude des colons d’Hébron, connus pour leur radicalisme, et la connivence de l’armée israélienne à leur égard – attitude d’ailleurs dénoncée par d’anciens militaires eux-mêmes, ce qui au passage rappelle qu’Israël reste une véritable démocratie – et bientôt les bombardements de l’opération plomb durci en janvier 2009, pour pousser le dessinateur hors de sa réserve. 

jeudi 1 décembre 2011

Habibi

Les Mille et une pages de Craig Thompson

 

Craig Thomson délaisse la veine autobiographique pour un conte oriental, véritable ode aux cultures arabe et perse. Pas banal, pour un auteur américain issu d’une famille baptiste très religieuse !

 

Remarqué dès son premier album Adieu Chunky Rice, Craig Thompson a connu une consécration précoce avec le second, Blankets, manteau de neige. Ce récit autobiographique, récompensé par une avalanche de prix et d’articles dithyrambiques, charmait par un graphisme virtuose souvent comparé à ceux de Blutch ou de Frederik Peeters et étonnait par l’ampleur de ses 580 pages. Quelques mois plus tard, début 2005, Casterman publiait Un Américain en balade, un carnet des voyages de l’auteur en France et au Maroc. Et depuis, pfffuit, plus rien. Envolé, l’oiseau rare ? Bien au contraire. Il était affairé, depuis sept ans, à la création d’un nouveau roman-fleuve graphique.

Orient-omnibus

Conte d’inspiration orientale, Habibi évoque le destin de Dodola, vendue très jeune en mariage à un scribe, avant de devenir la favorite du tyrannique Sultan de Wanatolie. Et celui, non moins singulier, de Zam, son éternel amour, qui pour la retrouver au harem ira jusqu’à devenir eunuque. Autour de ce fil narratif viennent se greffer différents apartés, enchâssés à la manière des récits des Mille et une nuits, où l’auteur célèbre la culture orientale : réflexions sur l’art de la calligraphie, jeux mathématiques, explorations alchimiques et comparaisons entre certains récits du Coran et leurs équivalents dans l’Ancien Testament…

Le véritable exploit de Craig Thomson, avec Habibi, n’est pas tant d’avoir accouché d’un pavé, que d’avoir réalisé chacune des 672 pages avec une méticulosité d’illustrateur. Audace et dynamique de la composition, sophistication et variété des mises en page et des cadrages, splendeur des enluminures… Préparez-vous à un véritable choc esthétique ! Et ne prenez pas le risque de feuilleter ce livre en librairie si vous n’aviez pas prévu de dépenser 25 euros ; vous ne résisteriez pas à la tentation.

Arabesques

La lecture, une fois passé le simple feuilletage, aboutit à des sentiments plus contrastés. On a bien entendu envie d’applaudir cet auteur américain qui, dans un contexte d’islamophobie généralisée – rappelons que ce livre a été imaginé pendant les années Bush ! –, réalise une telle somme à la gloire de l’Orient éternel. Mais si le travail de Thompson est prodigieux sur le plan graphique, et intéressant dans sa volonté de mêler l’intellectuel et le charnel, l’histoire à proprement parler n’est pas totalement convaincante. Il manque à ce récit un souffle et l’envie de tourner la page. La pauvre Dodola subit différents outrages dans l’indifférence étonnée du lecteur, trop occupé à admirer les arabesques. Tout se réveille fort heureusement au chapitre 9, et Habibi devient enfin une bande dessinée… à partir de la page 430 ! D’ici là, soyez contemplatifs.