Le briographe

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dimanche 4 septembre 2011

Le Bandit généreux, vol. 06

Le Bandit généreux, une épopée fleuve coréenne

 

Consacrée à un héros du patrimoine coréen, Le Bandit généreux est un récit-fleuve dans une Corée médiévale où des paysans se révoltent contre une noblesse corrompue et tyrannique.

 

Le « Bandit généreux » : ce titre évoque irrésistiblement un certain justicier anglais qui volait aux riches pour donner aux pauvres. La comparaison n’est pourtant pas si évidente. Le dessinateur Lee Doo Ho raconte en détails la vie de Lim Keok Jeong, héros coréen mythique. Au cours des cinq premiers tomes de la saga (qui en comptera onze), Lim aurait plutôt pour spécialité d’être un pauvre résigné à se laisser voler par les riches, préférant courber l’échine plutôt que de se rebeller contre l’injustice et la tyrannie. Et pourtant ! Lim est un Hercule, une véritable force de la nature, probablement l’homme le plus fort de son époque. Cette puissance naturelle est renforcée par un apprentissage patient du combat à l’épée auprès d’un maître de l’Art. Lim a aussi été le disciple du Moine bavard, compagnie qui n’a pas manqué de parfaire son éducation. Seulement… il a aussi eu la malchance de naître dans une famille de Baekjeongs, c’est-à-dire des ouvriers spécialisés dans l’abattage du bétail. La charge est héréditaire, et elle est méprisée par toutes les autres catégories de population de la Corée médiévale. En d’autres termes, Lim est un paria. Et quand bien même il repousse une compagnie d’envahisseurs japonais à lui seul, sauvant un capitaine coréen d’une mort certaine, il reçoit pour tout remerciement l’ordre de disparaître au plus vite, tant il est honteux pour ledit officier d’avoir été sauvé par un être de si peu de valeur.

Ce n’est qu’au tome 6 que Lim Keok Jeong, largement forcé par des circonstances fâcheuses, se résout à l’exil et devient chef des brigands de la vallée de la pierre bleue. Le destin est en marche, les Yangbans (les aristocrates coréens) ont intérêt à bien se tenir !

 

Rōnin des bois

Véritable équivalent coréen des histoires japonaises de Samouraïs ou de Rōnins, Le Bandit généreux brille par une exécution soignée, exempte de tout maniérisme. Lee Doo Ho, auteur culte dans son pays, a tout ce qu’il faut pour atteindre ce même statut dans nos frontières : un style graphique magnifique, à la lisibilité exemplaire et surtout, une inventivité narrative jamais démentie. Sur les plus de 3000 pages que comptent les six premiers tomes, on ne trouve pas un seul temps mort, pas une scène de moindre intérêt. Juste du plaisir de lecture, de la première à la dernière page. Voilà une saga ébouriffante et inoubliable, par les portraits truculents des protagonistes, et le panorama qu’elle dresse de la période historique concernée. Très clairement : un chef d’œuvre.

 

samedi 3 septembre 2011

Portugal

Cyril Pedrosa au bord de l’autofiction

 

En France, terre d’immigration, on est Français de souche dès la deuxième génération. Ce qui n’empêche pas d’entretenir des liens affectifs avec le pays de ses aïeux.

 

Portugal est un livre difficile. Pas difficile à lire, au contraire. De ce point de vue, fluidité du récit, composition élégante et maîtrisée, Cyril Pedrosa a du métier et du talent, qu’il met en œuvre – au sens littéral, d’ailleurs – dans cet opus comme dans ses précédents livres. Mais Portugal est un livre qui a dû être difficile à composer. Parce qu’il traite de sentiments ténus, complexes, difficiles à aborder de front, à retranscrire. Tout a commencé en 2006, alors que l’auteur était invité pour trois jours au festival BD de Sobreda, une ville situé sur la côte portugaise à proximité de Lisbonne. Le Portugal, c’est le pays que le grand-père de l’auteur avait quitté pour s’établir en France, n’y retournant qu’une seule fois à l’occasion d’un court voyage. Et bien que Cyril Pedrosa lui-même n’y ait pas remis les pieds depuis ses dix ans, ce festival lui permit de ressentir quelque chose de particulier, comme une sorte de lien avec ce pays. L’auteur, confronté à ce sentiment, se dit alors qu’il y avait là matière à faire un livre. Pas un livre autobiographique sur son rapport personnel au Portugal, mais un livre plus universel, pour évoquer les départs sans retour, pour parler des familles que de telles émigrations séparent. Pour décrire aussi ce lien plus subtil encore que les enfants des migrants, nés en France, peuvent entretenir avec le pays de leurs ancêtres, fantasmé au travers des récits et anecdotes de famille, mais sans le connaître intimement.

 

Revenir, c’est renaître un peu

Portugal nous entraîne dans les pas de Simon Muchat. Cet auteur de BD en panne d’inspiration n’a plus goût à rien, ni professionnellement, ni sentimentalement. Pour combler le vide qu’il ressent, Simon part plus ou moins activement à la recherche de ses origines, auprès de sa famille proche puis au Portugal, terre de ses ancêtres, où il retrouve sa famille éloignée et finalement se retrouve lui-même. Légère et grave à la fois, cette histoire inventée puise sa sincérité et sa justesse dans le vécu de l’auteur, et s’en affranchit pour tout le reste, ce qui permet de multiplier les moments de rire ou d’émotion. Au total, pas moins de deux ans de travail ont été nécessaires à l’auteur pour réaliser ce récit dense et sensible, très musical dans ses altérations de style et de couleurs. Saluons pour finir la hardiesse de l’éditeur, qui s’est laissé convaincre de proposer un long récit couleurs de ce calibre sans le saucissonner en plusieurs albums.

 

 

vendredi 2 septembre 2011

Dorian Gray, d’après le roman d’Oscar Wilde

Dorian Gray ou la damnation de Narcisse

 

L’adaptation très sobre et épurée du roman d’Oscar Wilde par Stanislas Gros en 2008 (Delcourt, collection Ex Libris), laissait la place à d’autres interprétations. Enrique Corominas propose aux éditions Daniel Maghen sa propre version, flamboyante et habitée.

 

 

Dorian Gray, jeune homme de 19 ans à la beauté insurpassable, prend la pose pour Basil Hallward. Le peintre réalise son chef d’œuvre, un portrait saisissant de ressemblance. Lord Henry, esthète cynique et mondain qui prône l’hédonisme dans tous les salons qu’il fréquente, conseille à Dorian de bien profiter de sa jeunesse, car le portrait de Basil en sera bientôt le seul vestige. Tétanisé par cette évidence, le jeune Adonis formule alors le vœu solennel que le portrait vieillisse à sa place, tandis que lui-même conserverait la jeunesse éternelle. Mystérieusement exaucé, Dorian Gray entame alors une vie dissolue. En toute impunité, car ses traits conservent pureté et innocence, tandis que, dissimulé dans un bureau fermé à clé, son portrait s’avilit à sa place, marqué des stigmates que la méchanceté, le crime et l’hypocrisie tracent sur son visage. Narcisse moderne, Dorian Gray passe de longues heures à contempler cet étrange reflet de son âme, tour à tour fasciné ou horrifié des conséquences sur le portrait de chacune de ses mauvaises actions.

 

Un roman tentateur

En découvrant à 14 ans Le Portrait de Dorian Gray, unique roman et chef d’œuvre d’Oscar Wilde publié en 1890, le jeune Enrique Corominas avait songé que ce livre ferait une formidable adaptation en bande dessinée. On ne saurait lui donner tort : avec l’Angleterre victorienne pour décor, constellé de petites phrases piquantes et de philosophie provocante, le roman brille également par son intrigue sulfureuse et fantastique, qui fait naître chez le lecteur une certaine frustration, celle de ne pas voir pour de bon le fameux portrait qui donne son titre au roman… Il y a là un véritable appel à dessiner, auquel Corominas, professionnel depuis 1986, a fini par céder.

 

Une vision personnelle et inspirée

Le roman de Wilde se déroule pour l’essentiel au travers de conversations de salons. Graphiquement, cela aurait pu être quelque peu monotone. Corominas déjoue ce piège avec une mise en scène riche et variée, qui sort en ville, dans la rue, dans les jardins, au théâtre. Les décors sont raffinés et somptueux, ce qui apporte un supplément de contemplation à un texte bien mis en valeur. À peine pourrait-on reprocher au dessinateur espagnol, d’avoir surjoué certains détails : était-il indispensable de donner à Lord Henry les traits d’un diable ? Fallait-il transporter Dorian, du moins son portrait, au cœur de l’enfer ? Au moins cela a-t-il le mérite de prouver que Le Portrait de Dorian Gray, autrefois accusé d’immoralité, place au contraire le jugement moral au cœur même de son récit.

 

jeudi 1 septembre 2011

Interview Midam, pour Kid Paddle T12, Panik room

Kid Paddle T12 dans les starting Blorks !

 

Avec un tirage de 450 000 exemplaires, le tome 12 de Kid Paddle fait partie des plus grosses sorties de la rentrée. Sa particularité, c’est d’être édité par une structure indépendante, MAD Fabrik, créée en 2009 par l’auteur et consacrée aux univers de Midam. Deux tomes de Game Over et un album éducatif de GRRReeny, le tigre écolo, ont permis de rôder la machine. Reste à la voir tourner à plein régime.

 

 

Panik room est le premier Kid Paddle édité par Mad Fabrik. Qu’est-ce qui vous a fait quitter Dupuis, votre éditeur historique ?

Midam : À l’époque de la renégociation de mon contrat, Dupuis m’avait fait une proposition moins bonne que la précédente, qui datait de 2000 ! J’ai compris qu’il était temps que j’aille voir ailleurs. Je ne suis pas le premier : de nombreux auteurs de Dupuis pour la jeunesse ont quitté cet éditeur.  Franquin, Peyo, Roba, Morris… tous ceux qui ont fait la BD franco-belge d’humour sont partis. Je ne crois pas que ce soit une coïncidence. À partir du moment où un éditeur dispose d’un fond éditorial énorme, il tend à se reposer sur ses lauriers et à négliger les demandes des auteurs, qui concernent bien entendu leurs nouveaux albums. Parce que même si l’auteur part faire éditer ses nouveautés ailleurs, de toute façon l’ensemble du fond, chez l’éditeur historique, va être valorisé par chaque nouveauté.

 

Vous avez pris contact avec d’autres éditeurs ?

Avec Adam, nous avons fait un album chez Soleil : Harding was here. L’expérience n’a pas été très positive et Mourad Boudjellal m’a dit qu’il n’avait pas envie qu’on fasse un second tome. J’ai discuté avec Jacques Glénat, qui a fait une bonne proposition… mais chez les éditeurs, il y a toujours des univers prioritaires. Un effort est fait sur un personnage une année donnée, mais à l’album suivant, l’éditeur préfère soutenir une autre série. À partir du moment où mes collègues auteurs me sont présentés comme des concurrents, c’est qu’il est temps de sortir du système.

 

Finalement, vous avez donc choisi l’autoédition…

La création de MAD Fabrik me permet de mettre en pratique une vision plus aérée. Je fais un album et je l’accompagne. Je peux ne pas me mettre directement sur le travail autour du prochain tome, si je préfère me consacrer un moment aux licences, ou inventer un gadget. Quand je travaillais chez un éditeur, on ne me laissait jamais proposer d’idées hors-BD. Pourtant, il est possible de mettre autant de créativité dans une boîte de céréales que dans une planche de BD.

 

Les albums de Game Over paraissent à un rythme plus rapproché que ceux de Kid Paddle. Pourquoi ?

Pour Game Over, je me suis entouré de scénaristes et d’un assistant pour le dessin, Adam. Je me contente de superviser l’ensemble. Ce système n’est pas transposable à Kid Paddle. La série est trop personnelle pour que je puisse être content du travail d’un autre. En quinze ans un certain nombre de confrères talentueux m’ont proposé des idées de scénario. Je n’en ai accepté que de très rares, car les propositions ne me semblaient jamais totalement dans l’esprit de Kid Paddle. Je n’ai pas beaucoup d’idées d’avance, et je ne veux pas m’astreindre à réaliser un scénario par an, car cela m’obligerait à laisser passer des gags de qualité moyenne.

 

C’est pourtant un rythme qui a longtemps été le vôtre !

J’ai tenu huit ans, jusqu’au huitième album. Puis je n’y suis plus arrivé. L’obligation de trouver un gag pour le lundi suivant, c’est quelque chose de formateur, mais c’est aussi un stress, une angoisse. Tout dépend bien sûr de la hauteur à laquelle vous placez la barre de votre contentement. Certains auteurs sont vite contents, et peuvent faire trois ou quatre gags par semaine. Pour ma part je n’ai jamais réussi à me satisfaire de grosses ficelles. Donc je prends mon temps. Ce qui ne signifie pas que je ne me donne pas d’échéance. Nous avons d’ailleurs déjà fixé la date de sortie du prochain tome. Nous avons trouvé un vendredi 13 en septembre 2013. Comme Kid Paddle aime les films d’horreur, ce sera donc la date de sortie du tome 13.

 

Le tome 12 se distingue par la présence inhabituelle de gags avec des filles… Kid évolue ?

Contrairement à une conviction que j’avais au début de la série, j’ai senti qu’il était finalement possible que Kid soit confronté à des filles. Mais à condition que ce soit à sens unique. Ce qui me parait amusant, c’est de jouer sur un quiproquo. On peut imaginer qu’une petite fille soit intéressée par Kid Paddle, mais lui ne s’en rend pas du tout compte, il s’en fiche complètement. Cela permet d’ajouter un élément sans déformer l’univers et sans faire mentir la bible de départ.

 

Diriez-vous que Kid Paddle est une série plutôt destinée aux garçons ?

C’est ce que j’imaginais, mais c’est contredit par le public qui vient en dédicace : il y a autant de filles que de garçons. Apparemment, les filles aiment beaucoup Horace. Peut-être à cause de son côté naïf. Il y aurait peut-être matière à faire un spin-off consacré à Horace, si j’avais la bonne idée de départ. Il y a bien longtemps, j’avais imaginé faire un album sur Rikiki le canard, qui est son jouet préféré. On ne sait pas grand-chose de ce jouet, mais on se doute que son univers est tout petit et un peu ridicule...

 

Quand on s’adresse à des enfants, y a-t-il une angoisse à ne pas réussir à passer d’une génération à l’autre ?

C’est une question fondamentale. L’humour évolue, ce qui fait rire aujourd’hui ne fera peut-être pas rire demain. Pour donner toutes les chances à mon personnage, je lui donne un univers qui lui est complètement personnel. Par exemple, peu importe qu’il n’ait pas une télévision qui ressemble aux TV de 2011, qui sont toutes plates. Parce que si je commence à dessiner des TV de 2011, en 2014, la série sera complètement has been. Il en va de même pour tous les objets, téléphones, consoles ou bornes d’arcade qui n’existent que dans cet univers parallèle au nôtre qui est celui de la série. Je suis convaincu qu’il serait fatal d’essayer de moderniser l’univers en essayant de se rapprocher de la mode et des designs actuels. J’essaie d’être intemporel et de marquer le moins possible les décors, pour cette raison.

 

 

PS : le titre fait bien entendu référence aux « Blorks », créatures monstrueuses qui pullulent dans les jeux vidéos favoris de Kid Paddle, et même dans sa chambre (sous forme de figurines).