Le briographe

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mardi 4 janvier 2011

Rapport ACBD 2010 : la production augmente, pas les ventes

Chaque année, Gilles Ratier réalise pour l’ACBD (l’Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée, dont il est le secrétaire général), un rapport qui établit le bilan d’ « une année de publications en Bande Dessinée »

 

 

Le fait marquant de l’année est un tassement des ventes de BD : le chiffre d’affaires du secteur serait pour la première depuis des années en baisse, d’environ 1%, tandis que l’offre a augmenté de 5,9 %. Toutefois, ces chiffres ne disent rien de la rentabilité du secteur, qui continue de bénéficier d’une flexibilité accrue. Grâce aux progrès de l’impression et de la diffusion, les éditeurs contrôlent leurs coûts, qu’ils minimisent en limitant les premiers tirages. En 2010, 5165 livres du secteur bande dessinée ont été publiés, contre 4863 en 2009. L’augmentation est équitablement distribuée entre les nouveautés (3811 livres) et les rééditions et intégrales (980 titres). 297 Art books et 77 essais sur la BD viennent compléter cette offre. Au total, la BD représente 7,9 % des quelques 65000 livres publiés dans l’espace francophone européen. Parmi les nouveautés, on dénombre 1522 mangas, dont 161 ont été tirés à plus de 20 000 exemplaires – et jusqu’à 250 000 pour chaque tome de Naruto et pour l’adaptation en manga de Twilight. La BD franco-belge s’est enrichie de 1599 titres, avec comme locomotives les nouveaux tomes de Joe Bar team, Lucky Luke, Largo Winch et Blake & Mortimer. Cette année encore, plus de 60 % des albums ayant les plus gros tirages de l’année ont été mis en place entre septembre et décembre, période où se concentrent 40 % des sorties.

 

PS : Les deux livres distingués par l’ACBD cette année ont été : Pluto de Naoki Urasawa (Kana) qui remporte le Prix Asie-ACBD 2010 et Asterios Polyp de David Mazzucchelli (Casterman), sacré Prix de la Critique 2011.

lundi 3 janvier 2011

Elmer

Quand les poules auront des droits

 

« Je me présente devant vous, représentants de toutes les nations libres de la Terre, pour vous implorer de reconnaître qu’un changement important et fondamental s’est produit sur notre planète, qui a transformé l’humanité et le cours de l’Histoire humaine »…

 

Pour bien faire, il faudrait tomber sur ce livre par hasard, sans avoir la moindre idée de son contenu. Car le début est éblouissant, d’une originalité folle et l’auteur ne dévoile les clés de son intrigue qu’après avoir consciencieusement brouillé les pistes pendant quelques pages. Interrompez dès maintenant la lecture de cette chronique, procurez vous ce bouquin et lisez-le, votre plaisir en sera démultiplié. Allez, faites-moi confiance, il s’agit de la toute première bande dessinée d’origine philippine traduite en français, et elle mérite le détour.

 

Ah. Vous n’êtes pas encore parti. Bon. Quelques arguments complémentaires pour aiguiser votre intérêt. L’auteur, un Philippin né en 1969, n’est pas un dessinateur débutant : il a participé comme encreur à certaines séries Marvel et DC Comics (X-Men, Wolverine, Batman et tout particulièrement Superman Birthright). Elmer, initialement auto-édité sous le label Komikero, puis repéré et adapté en français par les éditions Çà et Là, n’est pas une histoire de super-héros. C’est un roman graphique, situé dans un contexte contemporain, avec une pincée de fantastique. Le trait est élégant, expressif et d’une grande lisibilité. Quant au scénario, ce n'est pas le moindre des talents de l’auteur : parti d’une idée farfelue, pour ne pas dire grotesque, Gerry Alanguilan parvient à lui donner de la crédibilité, de la profondeur et mieux encore, à rendre son histoire poignante.

 

Sans entrer dans les détails ­– attention, c’est votre dernière chance de pouvoir aborder ce livre en toute innocence – le contexte est le suivant : le 12 juillet 1979, la Commission Internationale d’Urgence des Droits de l’Homme fit une déclaration solennelle qui instituait que, désormais, les membres de l’espèce Gallus Gallus (autrement dit, les poulets) faisaient partie du genre humain, et étaient protégés par les lois qui gouvernent les humains. Comment en était-on arrivé à la nécessité d’une telle déclaration ? Et quelles conséquences cela allait-il avoir pour l’humanité, désormais composée du groupe Homo Sapiens, et de l’espèce Gallus ? Voici ce que vous pourrez découvrir dans Elmer. On pourra voir dans cette authentique fable semi-animalière, une parabole sur le racisme et la tolérance. Ou une transposition décalée de l’Apartheid ; à certains égards, une évocation de différents massacres ou pogroms.

dimanche 2 janvier 2011

L’Art et le sang

Des sculptures de membres humains sanguinolents, une visite du Musée Sans Intérêt, des crimes, des évasions, tout cela, accompagné de considérations assassines sur l’Art, ses lieux et ses acteurs... Voici les aventures de Fantamas, pour qui le crime est un art, et l'Art est un crime !

 

 

Après avoir commis tous les crimes existants, Fantamas, génie du mal patenté, se donne une nouvelle mission : détruire l’Art. De l’intérieur, en devenant Le Plus Grand Artiste de Tous les Temps. Il a des prédispositions : André Breton ne disait-il pas que « l'acte surréaliste le plus simple consiste, revolvers aux poings, à descendre dans la rue et à tirer au hasard, tout ce qu'on peut dans la foule » ? Voilà bien la chose la plus banale qui soit pour Fantamas. Et puisque notre époque voit un artiste en chaque provocateur, ce grand maître du postiche, sous l’identité de Stéphan Thomas (un masque bien transparent…) va pousser la logique de la provocation jusqu’à un paroxysme de violence qui aurait de quoi démotiver les autres artistes – tout le monde n’a pas vocation à explorer les potentialités artistiques de l’éviscération à vif !

L’Art et le sang, sous une trame palpitante et une esthétique rétro parfaitement maîtrisée, est nourri des réflexions sur l’art de son auteur, épigone et exégète du mouvement Dada – on lui doit DADAbuk et L’écume d’écume des jours parus chez Warum, ou L’Oiseau de Francis Picabia aux éditions La cinquième couche).

La méthode n’a pas changé depuis Rabelais : pour faire passer un message, le plus efficace est de l’enrober dans une matière divertissante. La substantifique moelle, en l’occurrence, tient en quelques questions pertinentes sur les pratiques muséales : faut-il réellement tout exposer et tout conserver ? Un Picasso médiocre mérite t-il plus les cimaises qu’une œuvre plus méritante d’un artiste moins connu ? Peut-on encore aimer une œuvre après sa dissection par la critique ? Et pour quelques artistes et amateurs authentiques, combien d’imposteurs adulés par des snobs ?

Pour ce qui est du divertissement, Preteseille s’est emparé du personnage de Fantômas, créé par Pierre Souvestre et Marcel Allain il y a un siècle de cela, et lui fait éclabousser d’hémoglobine musées, visiteurs, artistes et critiques d’Art, dans une outrance pas dénuée de panache. Au cadavre encore chaud d’une femme qu’il vient d’assassiner au musée, car elle avait avoir osé dire d’un tableau « Oh, c’est joli, ça ! », Fantamas déclame : « Dans l’art, comme dans le crime, on se jette tout entier ou pas du tout. Je prends vos yeux, ils ne vous serviront plus. Si tant est qu’ils vous aient jamais servi ». Lecteur, qui possédez encore vos yeux, ne manquez pas d’accorder une lecture à cet ouvrage. Amusant et instructif, ce livre obtient une place méritée dans la sélection du festival d’Angoulême 2011.

mercredi 1 décembre 2010

Les 60 ans de Snoopy et Charlie Brown

Le chien Snoopy, son maître dépressif Charlie Brown et toute la bande des Peanuts, ont eu 60 ans le 2 octobre dernier. Le festival d’Angoulême a prévu une grande exposition en extérieur pour célébrer l’anniversaire de la création de cette série, et son auteur Charles M. Schulz.

 


Le 2 octobre 1950, un comic strip mettant en scène des enfants américains de la middle-class démarrait sa publication dans sept quotidiens, sous le titre Peanuts. L’auteur, Charles M. Schulz, avait fait ses gammes pendant trois ans dans un journal du Minnesota avec la série Li’l Folks (Les p’tiots), mettant en scène un microcosme d’enfants où apparaissait déjà un certain Charlie Brown. Mais les conditions matérielles trop précaires offertes par ce journal le persuadent de partir à New York présenter son travail à l’United Features Syndicate (UFS), une agence de placement spécialisée dans la vente de droit de publications à la presse. Les dirigeants de l’UFS acceptent de le représenter, à condition que Schulz exécute désormais sa série sous forme de strips. Autre impératif, un nouveau nom pour la série. L’auteur propose Good Ol’ Charlie Brown (Ce bon vieux Charlie Brown), mais l’UFS lui impose le titre Peanuts (à prendre dans le sens de Broutilles ou Clopinettes). Ces deux décisions le heurtent, et si Schulz s’y résigne, il en conservera une frustration durable, comme en témoignent ces propos issus d’une interview accordée 37 ans après le fameux entretien avec l’UFS : « Je leur en ai toujours voulu. Il m’a fallu digérer le fait de dessiner un strip dans un espace réduit, qui plus est, sous le titre de Peanuts, le pire titre qu’on ait jamais donné en bande dessinée (…) Donner le nom de “Peanuts” à un travail qui allait être celui d’une vie, c’était vraiment offensant ». 


Un succès planétaire

Malgré ce désaccord, la symbiose est parfaite entre l’auteur et son agence. Série à la fois cérébrale et populaire, Peanuts conquiert le monde entier. Jusqu’à 2600 magazines la publient simultanément dans 71 pays, ce qui représente un public de plus de 350 millions de lecteurs quotidiens. Le succès des Peanuts est également alimenté par un merchandising extraordinaire. Plus de 20 000 produits dérivés de toutes natures (vêtements, jouets, figurines…) sont commercialisés à l’effigie des héros de la série, et surtout du chien Snoopy qui devient une véritable mascotte. Depuis les années 1960, plus d’un milliard et demi de cartes de vœux Peanuts auraient été vendues. De planétaire, la notoriété devient même cosmique, quand en mai 1969, la NASA surnomme « Charlie Brown » le vaisseau du programme Apollo 10, et « Snoopy » son module lunaire. Quatre longs métrages et une quarantaine de courts transportent l’univers Peanuts à la télévision, et plusieurs comédies musicales ou spectacles sur glace tournent avec succès aux USA.


L’univers Peanuts

La particularité première de la série est l’absence de représentation des adultes. Les Peanuts ont des parents, des instituteurs ou des voisins, mais on ne devine leur présence que dans les questions ou les réponses que leur font les enfants. Le personnage principal, Charlie Brown, d’humeur mélancolique, est convaincu de sa propre médiocrité. Il se sait incapable de faire voler un cerf-volant, de remporter un match de baseball ou de déclarer sa flamme à la « petite fille rousse » qu’il aime en secret. Cependant, il est aussi un modèle d’opiniâtreté. Quels que soient ses échecs, il ne renonce jamais. À ses côtés, Schroeder est un pianiste virtuose capable d’interpréter tout Beethoven (qu’il idolâtre) sur un piano jouet. Lucy van Pelt, militante féministe au caractère bien trempé, passe la moitié de son temps à alimenter les névroses de Charlie Brown, et l’autre moitié à prétendre les soigner en lui proposant une assistance psychologique. Son petit frère Linus est un petit génie, malgré son irrépressible addiction à la couverture-doudou (la « security blanket ») et sa foi inébranlable en la « Grande Citrouille ». Il y a aussi le trio de l’autre côté de la ville : Peppermint Patty, qui est un peu garçon manqué, sa copine Marcie qui l’appelle Monsieur, et leur camarade Franklin, petit noir américain parfaitement intégré. Tous se posent des questions existentielles typiquement adultes, à l’exception de Snoopy, chien beagle anthropomorphe qui cultive une indéfectible joie de vivre en s’inventant des existences héroïques : as de l’aviation de la première guerre mondiale à la poursuite de son rival le Baron rouge, champion sportif, avocat à la cour, écrivain, ou vautour guettant sa proie. Snoopy, du haut du toit de sa niche, n’est jamais à court de ressources.


50 ans de strips quotidiens

Si Schulz fut régulièrement cité dans le palmarès des dix artistes les mieux rémunérés de la planète dans les années 1980, aux côtés de Bill Cosby, Michael Jordan et Michael Jackson, le dessinateur ne voulut jamais s’entourer d’assistants. Il resta donc jusqu’au bout l’artisan unique de son œuvre, ne se mettant à la retraite qu’à regret, à la mi-décembre 1999, à l’âge de 77 ans et pour raisons médicales graves. Il décède d’ailleurs peu de temps après, le 12 février 2000, la veille de la publication de la toute dernière planchedes Peanuts, dans laquelle il faisait ses adieux à la série, et qu’il avait préparée quelques semaines plus tôt. Cette fin à la Molière mettait un terme à près de cinquante ans de parution quotidienne ininterrompue. Une rare longévité artistique au service d’une seule œuvre, qui est à la source d’un paradoxe : Peanuts est à la fois une des séries les plus connues du 20ème siècle, mais aussi une des plus méconnues. Car enfin, qui peut se targuer d’avoir lu les 17897 strips quotidiens, incluant 2506 planches du dimanche, dont elle est composée ?

En France, la série est publiée sous deux formes aux éditions Dargaud : la collection « Snoopy », en albums grand format et en couleurs, apporte une sélection thématique de strips, avec une orientation tous publics. Le véritable amateur se tournera plutôt vers l’édition de l’intégrale « Snoopy et les Peanuts », maquettée à l’origine par le dessinateur Seth pour le compte de l’éditeur américain Fantagraphics : chaque volume, dans un luxueux format à l’italienne, reprend deux années de strips et pages du dimanche. Ce qui permet, alors qu’un dixième volume vient de paraître (1969-1970), de suivre l’évolution de la série au jour le jour : l’arrivée de nouveaux personnages, la disparition d’autres, la récurrence des running gags au fil des saisons, tout cela se joue sur une échelle de temps patiente et inlassable. À l’image de Charlie Brown.