Le chien Snoopy, son maître dépressif Charlie Brown et toute la bande des
Peanuts, ont eu 60 ans le 2 octobre dernier. Le festival
d’Angoulême a prévu une grande exposition en extérieur pour célébrer
l’anniversaire de la création de cette série, et son auteur Charles M.
Schulz.
Le 2 octobre
1950, un comic strip mettant en scène des enfants américains
de la middle-class démarrait sa publication dans sept quotidiens, sous le titre
Peanuts. L’auteur, Charles M. Schulz, avait fait ses gammes
pendant trois ans dans un journal du Minnesota avec la série Li’l
Folks (Les p’tiots), mettant en scène un microcosme d’enfants où
apparaissait déjà un certain Charlie Brown. Mais les conditions matérielles
trop précaires offertes par ce journal le persuadent de partir à New York
présenter son travail à l’United Features Syndicate (UFS), une agence de
placement spécialisée dans la vente de droit de publications à la presse. Les
dirigeants de l’UFS acceptent de le représenter, à condition que Schulz exécute
désormais sa série sous forme de strips. Autre impératif, un nouveau nom
pour la série. L’auteur propose Good Ol’ Charlie Brown (Ce
bon vieux Charlie Brown), mais l’UFS lui impose le titre Peanuts (à prendre dans le sens de Broutilles ou
Clopinettes). Ces deux décisions le heurtent, et si Schulz
s’y résigne, il en conservera une frustration durable, comme en témoignent ces
propos issus d’une interview accordée 37 ans après le fameux entretien avec
l’UFS : « Je leur en ai toujours
voulu. Il m’a fallu digérer le fait de dessiner un strip dans un espace réduit,
qui plus est, sous le titre de Peanuts, le pire titre qu’on
ait jamais donné en bande dessinée (…) Donner le nom de
“Peanuts” à un travail qui allait être celui d’une vie,
c’était vraiment offensant ».
Un succès planétaire
Malgré ce
désaccord, la symbiose est parfaite entre l’auteur et son agence. Série à la
fois cérébrale et populaire, Peanuts conquiert le monde
entier. Jusqu’à 2600 magazines la publient simultanément
dans 71 pays, ce qui représente un public de plus de 350 millions de lecteurs
quotidiens. Le succès des Peanuts est également alimenté par
un merchandising extraordinaire. Plus de 20 000 produits dérivés de toutes
natures (vêtements, jouets, figurines…) sont commercialisés à l’effigie des
héros de la série, et surtout du chien Snoopy qui devient une véritable
mascotte. Depuis les années 1960, plus d’un milliard et demi de cartes de vœux
Peanuts auraient été vendues. De planétaire, la notoriété devient même
cosmique, quand en mai 1969, la NASA surnomme « Charlie Brown » le
vaisseau du programme Apollo 10, et « Snoopy » son module lunaire.
Quatre longs métrages et une quarantaine de courts transportent l’univers
Peanuts à la télévision, et plusieurs comédies musicales ou
spectacles sur glace tournent avec succès aux USA.
L’univers Peanuts
La
particularité première de la série est l’absence de représentation des adultes.
Les Peanuts ont des parents, des instituteurs ou des voisins, mais on ne devine
leur présence que dans les questions ou les réponses que leur font les enfants.
Le personnage principal, Charlie Brown, d’humeur mélancolique, est convaincu de
sa propre médiocrité. Il se sait incapable de faire voler un cerf-volant, de
remporter un match de baseball ou de déclarer sa flamme à la « petite
fille rousse » qu’il aime en secret. Cependant, il est aussi un modèle
d’opiniâtreté. Quels que soient ses échecs, il ne renonce jamais. À ses côtés,
Schroeder est un pianiste virtuose capable d’interpréter tout Beethoven (qu’il
idolâtre) sur un piano jouet. Lucy van Pelt, militante féministe au caractère
bien trempé, passe la moitié de son temps à alimenter les névroses de Charlie
Brown, et l’autre moitié à prétendre les soigner en lui proposant une
assistance psychologique. Son petit frère Linus est un petit génie, malgré son
irrépressible addiction à la couverture-doudou (la « security
blanket ») et sa foi inébranlable en la « Grande Citrouille ».
Il y a aussi le trio de l’autre côté de la ville : Peppermint Patty, qui
est un peu garçon manqué, sa copine Marcie qui l’appelle Monsieur, et leur
camarade Franklin, petit noir américain parfaitement intégré. Tous se posent
des questions existentielles typiquement adultes, à l’exception de Snoopy,
chien beagle anthropomorphe qui cultive une indéfectible joie de vivre en
s’inventant des existences héroïques : as de l’aviation de la première
guerre mondiale à la poursuite de son rival le Baron rouge, champion sportif,
avocat à la cour, écrivain, ou vautour guettant sa proie. Snoopy, du haut du
toit de sa niche, n’est jamais à court de ressources.
50 ans de strips quotidiens
Si Schulz fut
régulièrement cité dans le palmarès des dix artistes les mieux rémunérés de la
planète dans les années 1980, aux côtés de Bill Cosby, Michael Jordan et
Michael Jackson, le dessinateur ne voulut jamais s’entourer d’assistants. Il
resta donc jusqu’au bout l’artisan unique de son œuvre, ne se mettant à la
retraite qu’à regret, à la mi-décembre 1999, à l’âge de 77 ans et pour raisons
médicales graves. Il décède d’ailleurs peu de temps après, le 12 février 2000,
la veille de la publication de la toute dernière planchedes Peanuts, dans laquelle il faisait ses adieux à la série, et qu’il avait
préparée quelques semaines plus tôt. Cette fin à la Molière mettait un terme à
près de cinquante ans de parution quotidienne ininterrompue. Une rare longévité
artistique au service d’une seule œuvre, qui est à la source d’un
paradoxe : Peanuts est à la fois une des séries les plus
connues du 20ème siècle, mais aussi une des plus méconnues. Car
enfin, qui peut se targuer d’avoir lu les 17897 strips quotidiens, incluant
2506 planches du dimanche, dont elle est composée ?
En France, la
série est publiée sous deux formes aux éditions Dargaud : la collection
« Snoopy », en albums grand format et en couleurs, apporte une
sélection thématique de strips, avec une orientation tous publics. Le véritable
amateur se tournera plutôt vers l’édition de l’intégrale « Snoopy et les Peanuts », maquettée à l’origine par le dessinateur
Seth pour le compte de l’éditeur américain Fantagraphics : chaque volume,
dans un luxueux format à l’italienne, reprend deux années de strips et pages du
dimanche. Ce qui permet, alors qu’un dixième volume vient de paraître
(1969-1970), de suivre l’évolution de la série au jour le jour : l’arrivée
de nouveaux personnages, la disparition d’autres, la récurrence des running
gags au fil des saisons, tout cela se joue sur une échelle de temps patiente et
inlassable. À l’image de Charlie Brown.