Le briographe

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jeudi 11 mars 2010

Jérôme et la route

L’inaction lui pèse. Pourtant, il faut les efforts cumulés de tout son entourage, pour décider Jérôme à reprendre la route. Sultana prétend vouloir suivre des études en ville. Bourrique a besoin de soins pour ses rhumatismes. Son patron, bourru mais efficace, prétexte une baisse d’affluence, et le vire. La série Jérôme d’Alphagraph suit un rythme qui n’appartient qu’à elle, et convie le lecteur à  une certaine langueur contemplative qui n’est pas désagréable. La lecture achevée, l’instant de calme et de méditation qui s’ensuit est encore signé Nylso et Marie Saur.

mercredi 10 mars 2010

Internal Lobster

Sa Yuki l’a quitté, et le Japon où il est expatrié a perdu tout sens. Il ne peut pourtant pas se résoudre à rentrer en Occident, tant est grand son besoin de retenir encore quelques particules d’elle… Reste à sombrer dans la folie, le refuge ultime. Laurent Colonnier, dont c’est officiellement le premier album, est un faux débutant : dessinateur de presse aguerri, il a publié quelques gags et de nombreux strips dans Fluide Glacial et Spirou HeBDo. Ce qui explique la maturité perceptible dans Internal Lobster, tant sur le plan graphique que dans la construction même du récit.

mardi 9 mars 2010

SDF - Si Doux Foyer

Comme Blake et Mortimer, Lucky Luke ou les Schtroumpfs… voilà que Reiser fait l’objet d’une reprise ! Il était temps, les fonds de tiroirs commençaient à s’épuiser, la chair était triste hélas et j’avais lu tous ses livres. Le repreneur s’appelle Christophe Le Borgne, et sa série dans Fluide se démarque fortement parmi les sorties de février : « Si Doux Foyer » brille par ses dialogues féroceset ses dessins formidables, satiriques et décalés où figurent des SDF saouls, dégueus ou filosophes, qui soliloquent, déblatèrent et fanfaronnent sans déranger la foule si distante des flâneurs…

lundi 8 mars 2010

China Girls, collectif d’auteurs chinoises

Après le succès du collectif Chroniques de Pékin édité au moment des jeux olympiques de 2008, Xiao Pan publie China Girls, qui rassemble les courts récits d’une douzaine de dessinatrices chinoises. C’est une heureuse surprise : non seulement les auteurs présentées suivent une inspiration relativement affranchie du modèle japonais, mais le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elles en ont sous le crayon ! Hormis Ji Di, dont la série My Way fait partie des best-sellers de l’éditeur, il s’agit pour les onze autres contributrices, d’une première publication en Europe. Ce qui laisse espérer de beaux livres à venir !

dimanche 7 mars 2010

Top ouf !, Les extraordinaires aventures sans Lapinot, T4

Richard à donf sur le dance floor

Lapinot, vous connaissez ? Créé à L’Association et poursuivi chez Dargaud, le héros aux chaussures taille 88 est un des rares personnages principaux de série à avoir été « tué » par son créateur. Curieusement, Lewis Trondheim avait déjà, du vivant du personnage, développé une série parallèle intitulée Les formidables aventures sans Lapinot. Formée au départ de courtes séquences autobiographiques qui préfiguraient Les petits riens, cette série change d’orientation à partir du second tome, et se met à évoquer la vie cyber-agitée des copains de Lapinot, qui carburent au défi vidéo-ludique. Lapinot hors-course, les « aventures sans » continuent : c’est Top ouf !

L’inénarrable Richard, les ludopathes Patrick et Félix et Vincent alias microbe-man (le genre de type à se désinfecter après une poignée de mains) se retrouvent liés par un pari. Chacun devra revenir à la fin du week-end avec une fille. Ce devrait être facile pour Richard. Non seulement il est déjà maqué, mais en plus il vient d’attraper un superpouvoir : il lui suffit de toucher quelqu’un pour le séduire. Seulement, Richard est tellement égocentrique et sûr de lui au naturel, que le comportement délirant des parfaits inconnus qu’il croise, lui parait tout ce qu’il y a de normal. Retournements de situations en chaine, dialogues ciselés… du pur Lewis !

samedi 6 mars 2010

Le songe de Siwel

Lewis rit de se voir Siwel en ce miroir


C’est l’histoire d’une jeune fille lancée à la poursuite d’un lapin blanc... avec Lapinot dans le rôle du lapin. Hommage à Lewis Carroll (et à quelques autres…), accompagné d’un clin d’œil à Lewis Trondheim, Le Songe de Siwel est le troisième livre du tandem Enfin Libre, formé par David Barou (au dessin) et Philippe Renaut (au scénario). Siwel, comme Alice, accomplit un voyage initiatique rempli de lieux étranges, mais surtout de rencontres placées sous le signe d’un absurde tour à tour comique ou inquiétant, poétique ou philosophique. Comme leurs deux titres précédents, Le Fluink (la rencontre entre deux peuples séparés par un fleuve d’encre) et La Rumeur (la traversée d’un village par un personnage énigmatique, qui suscitant des commentaires et ragots de plus en plus givrés au fil de sa progression), il s’agit d’un album-concept. On peut même ici parler d’un véritable livre à clés : les auteurs ont construit une narration à plusieurs niveaux, avec une révélation finale qui bouscule tellement notre perception de l’intrigue, qu’une seconde lecture s’avère immédiatement nécessaire. L’expérience est à la limite du mystique, car l’intrigue semble littéralement métamorphosée… pourtant non, bien sûr, tout était là depuis le début. Captivant.

vendredi 5 mars 2010

L’Association, année XX

 

Au cours des années 1980, la bande dessinée traverse une crise assez sévère. Nombre de magazines autrefois très suivis voient leur public s’effilocher. Tintin, Pilote, Circus ou Métal Hurlant disparaissent. Plutôt que d’encourager une explosion créative, susceptible de renouveler le marché, les éditeurs décident de faire le dos rond, en attendant des jours meilleurs. Ils se concentrent sur les savoir-faire qui les ont établis et imposent aux auteurs un certain nombre de contraintes d’ordre technique (« un album doit faire 48 pages ») ou commercial (« seuls les albums de grand format et en quadrichromie se vendent »).

C’est dans ce contexte particulier que Jean-Christophe Menu, Stanislas, Mattt Konture, Killoffer, Lewis Trondheim, David B. et Mokeït, de jeunes auteurs qui s’étaient rencontrés autour de la revue Labo de Futuropolis et du Psikopat de Carali, décident de monter leur propre structure éditoriale. L’Association « à la pulpe » naît en mai 1990. Toutes les expérimentations sont désormais les bienvenues : David B. raconte ses rêves dans Le Cheval Blême. Lewis Trondheim se lance dans une BD-fleuve de 500 pages (« pour apprendre à dessiner »), Lapinot et les carottes de Patagonie. L’OuBaPo (ouvroir de bandes dessinées potentielles) est créé sur le modèle de l’OuLiPo de Raymond Queneau, pour explorer les potentialités créatives du média.

Avec la disparition du label Futuropolis en 1994, L’Association devient le chef de file incontesté de la bande dessinée alternative, et commence à publier des auteurs qui ne font pas partie des co-fondateurs : Edmond Baudoin, Aristophane, Joann Sfar et bientôt Marjane Satrapi, dont les quatre tomes de Persepolis dépasseront le million d’exemplaires vendus… ou 324 dessinateurs de 29 pays différents, réunis dans Comix 2000, projet pharaonique au format dictionnaire.

Les différents succès de L’Association contribuent à faire évoluer l’ensemble des éditeurs en place, comme ils suscitent des vocations. JC Menu dénoncera les tentatives de récupération des gros et petits éditeurs dans Plates-bandes, un livre pamphlet paru en janvier 2005. Une certaine radicalisation du discours provoque les départs successifs de David B. et de Lewis Trondheim. Dans le même temps, une nouvelle génération d’auteurs maison voit le jour, parmi lesquels le tandem Ruppert et Mulot.

Pour ses 20 ans, L’Association annonce une exposition-anniversaire au festival Sismics à Sierre (Suisse), et un catalogue XX / MMX reprenant peu ou prou le principe de l’exposition Cent pour Cent (Cf. Zoo 23), à savoir la mise en perspective de planches d’archive avec leurs réinterprétations. Autre annonce, l’ouverture réputée prochaine, d’un site web. L’année MMX sera WWW !

jeudi 4 mars 2010

Voilà Akbar !

Petit guide zoologique à l’attention des touristes de l’extrême, décidés à entamer un safari sur le monde d’Akbar.

 

Montures

À lui seul, le lopvent justifie le déplacement sur Akbar. Il s’agit d’une monture ailée, capable de transporter confortablement un passager et son équipement sur des distances appréciables. Le survol de la Marche des Mille Verts en lopvent est un incontournable du tourisme sur Akbar. Le lopvent a toutefois deux inconvénients : premièrement, il n’est pas donné. Et surtout, il est assez fragile, car sa docilité et son manque d’initiative font de lui une proie facile pour de nombreux prédateurs. Pour les randonnées terrestres ou les petits trajets, des bipèdes apparentés à l’autruche autant qu’au batracien, sont à recommander. Mais évitez absolument de vous faire fourguer une bouvrelle. Cet animal domestique, sorte de vache colossale, pourrait certes vous fournir du lait pour votre voyage, mais c’est une piètre monture, plus capricieuse qu’une bourrique.

 

Mastodontes

Est-ce l’influence conjuguée de ses deux soleils ? Akbar regorge de bêtes colossales, plus féroces les unes que les autres. Le massif trivulge, par exemple, tout en muscles et en fureur, est la terreur des villageois. Plus redouté encore, à cause de sa langue dont chaque claquement fait jaillir des braises qui perforent et dévorent toute matière, le Borak est sans conteste l’animal le plus prisé des amateurs de trophée photo. Zoom puissant obligatoire, car, comme le dit un proverbe local,  utilisé pour évoquer la fatalité ou l’évidence, « nul n’est jamais sorti vivant d’une rencontre avec un Borak ». Anecdote amusante, cet animal étant doté d’une tête qui rappelle celle du tamanoir, il est totalement dépourvu de mâchoires. L’expression « par les crocs du Borak ! », que vous entendrez sans doute plus d’une fois dans votre périple sur Akbar, est une interjection qui accompagne un événement improbable, ou qui souligne la surprise, l’étonnement. C’est l’équivalent de notre expression qui évoque ce temps absurde « où les poules auront des dents ».

 

Monstres

Son biotope se limite heureusement aux déserts de la Marche des Lèvres de Sable, sur lesquels elle règne en maître absolu : la mort rampante est une gigantesque lamproie fouisseuse, qui semble nager dans le sable. Elle est capable de happer par surprise un imprudent et sa monture qui se seraient aventurés hors des chemins balisés.
Tout aussi cauchemardesque, quoique relativement moins dangereuse, la pode rouge est un genre de calmar terrestre géant, capable d’utiliser ses tentacules urticants comme autant de fouets.

 

Myriades

Tous les animaux décrits ci-dessus, aussi dangereux soient-ils, sont des solitaires. Mais il se trouve sur Akbar des créatures qui ont opté pour une autre stratégie, celle du déferlement en masse. Parmi elles, les Ch’tines, sorte de crustacés terrestres, accomplissent tous les treize ans une migration massive, à la manière des colonnes de fourmis en guerre. Ce spectacle est très prisé dans la Marche des Voiles d’écume, au pays des Palfangeux. Les places se réservent des mois à l’avance. Un conseil : arrangez-vous pour ne jamais vous trouver sur le chemin des Ch’tines, qui dévorent tout sur leur passage.

Malgré une apparence insignifiante, l’animal le plus terrifiant d’Akbar est peut-être le Ponge. Cet insecte volant et carnivore, très agressif, développe des galeries dans ses victimes pour s’en nourrir et y pondre ses œufs. Une seule piqûre de Ponge peut être fatale à celui qui la reçoit… et un essaim compte des dizaines de milliers d’individus.

 

Mythes

Quant au Fourreux et à l’Oiseau du temps, le premier est rarissime, il serait étonnant que vous en croisiez un. Et le second n’est qu’un mythe, une légende…

mardi 2 mars 2010

Africa Dreams T1, L’ombre du roi

Histoire belge...

Quatre-vingts ans après Hergé, Maryse et Jean-François Charles rouvrent le dossier  Congo, et avec lui, celui de la fortune mal acquise du roi Léopold II.


À la fin du 19e siècle, Paul, un jeune séminariste belge se rend au Congo. Il part à la recherche de son père, établi en Afrique depuis des années. Paul découvre un homme en colère, qui lui révèle les atrocités dont les gens de la « force publique » se rendent coupables, et à travers eux, le roi des belges lui-même…

 « Moi plus jamais y’en verrai boula-matari comme Tintin ! », regrette un vieux Congolais dans la dernière scène du très controversé Tintin au Congo imaginé par Hergé en 1930. Avant d’être généralisé à tous les blancs, le surnom Boula-Matari, autrement dit « le briseur de rocs » avait été donné à Henry Morton Stanley, le fameux explorateur qui aurait salué son compatriote disparu d’un flegmatique « Doctor Livingstone, I presume ? ». Aventurier sans scrupule, Stanley fut le grand émissaire du roi Léopold II, qui le chargea d’organiser ses intérêts économiques au Congo.

Profitant de la rivalité entre Français et Britanniques, le roi des Belges avait obtenu, lors de la conférence de Berlin de 1885, la propriété exclusive de ce territoire grand comme 80 fois la Belgique, regorgeant de caoutchouc. Pour récolter cette matière première indispensable à une industrie automobile en plein essor, un véritable système de travail forcé de la population est mis en place à l’échelle du pays, accompagné des pires sévices et brimades. Vingt-cinq ans de ce régime auraient fait, selon certaines estimations, quatre à dix millions de victimes parmi les Congolais. Dans le même temps, Léopold II devint une des plus grosses fortunes de son époque, sans avoir jamais posé les pieds en Afrique. Responsable mais pas coupable ? Le débat continue de faire rage.

Ce quasi génocide par cupidité, qui avait provoqué un véritable scandale international dans les années 1900, avait depuis été relativement oublié… ou peut-être savamment occulté, comme le suggèrent Maryse et Jean-François Charles qui rappellent que l’Histoire officielle belge, jusqu’à une période relativement récente, inculquait aux écoliers l’image d’un roi Léopold II généreux et civilisateur, un « roi bâtisseur » qui avait apporté modernité et opulence à son pays, en offrant le Congo et ses ressources à la Belgique…

Africa Dreams, superbement dessiné par Frédéric Bihel, est une sorte d’anti Tintin au Congo crépusculaire. En plus d’y révéler un pays magnifique et sauvage, ce livre rappelle les pages sanglantes qui y ont été écrites, au nom de la « civilisation ».

lundi 1 mars 2010

Pierre Duba, les crayons du subconscient

Racines, de Pierre Duba
SIX PIEDS SOUS TERRE, 164 P. COULEURS, 29,50 €

« Pendant que je dessinais, mes images se sont mises à raconter une autre histoire, à mon insu, comme si j’avais rusé avec moi-même… »


Son parcours, Pierre Duba le résume d’une formule lapidaire : « Au début, je voulais être auteur de BD. Puis j’ai laissé tomber. Et ensuite, j’ai commencé à en faire ! ». Né en 1960, Duba quitte l’école très tôt et entre en apprentissage en tant qu’ajusteur à 14 ans. De ce métier, il gardera une rigueur et le souci de la précision. Il reprend ses études et entre aux Arts déco de Strasbourg, avec l’ambition de devenir auteur de bande dessinée. Après quelques titres réalisés dans un trait qui hésite entre la ligne claire et Jacques Tardi, se mettant à douter de l’intérêt de sa production, il arrête totalement la BD pendant cinq ans. Puis il y revient, avec un style et des envies radicalement différents, et se met à composer (aux éditions 6 pieds sous terre) des œuvres autobiographiques, où se mêlent introspection et questionnement artistique.

S’il cultive la picturalité avec un soin méticuleux, Pierre Duba refuse le rapprochement avec la peinture. « En peinture, il y a une sacralisation de l’image, qui n’est pas présente dans mon travail. Je produis des images qui ne sont pas finies, et ce n’est pas grave puisqu’il y en a une avant et une après. C’est tout l’intérêt de la bande dessinée. Le besoin de passer d’une image à l’autre, d’être dans une dynamique, est très présent chez moi. ». N’en reste pas moins que ses livres, tout en utilisant le langage de la bande dessinée, emploient une narration contemplative ; ils se parcourent et s'interprètent plus qu'ils ne se lisent.

Son dernier titre, Racines, est le fruit de deux ans de travail. L’histoire (ou plutôt le prétexte narratif) est celle d’un écrivain qui se rend compte que son œuvre n’existe qu’à cause de son besoin de succès. Cette prise de conscience provoque un écroulement. Des torrents de lettres, de mots non formés, s’échappent de lui, déferlent et se répandent en une sorte de soupe primitive. Une sorte de monstre lovecraftien en émerge et le poursuit dans différentes visions. Puissamment onirique et donc très psychologique, ce livre est décrit par Pierre Duba comme sa réalisation la plus fictionnelle, la moins autobiographique. On peut en douter. D’abord, parce qu’un livre intitulé Racines, qui dès la couverture fait une évocation de l’enfance, ne peut pas être totalement innocent, ni même être simplement neutre. Et puis, nos rêves et nos cauchemars sont-ils moins l’expression de notre personnalité que nos actes ou nos paroles ?