Le briographe

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Tag - Zep

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vendredi 10 septembre 2004

Nadia se marie, Titeuf T10

Titeuf T10, par Zep (Glénat)

Les noces dare-dare

Les écoliers seront souriants pour la rentrée des classes : le dixième tome de Titeuf est arrivé ! Glénat l'a édité à deux millions d'exemplaires. C'est encore loin derrière les trois millions d'Astérix et Latraviata, mais Titeuf est encore une jeune série…

Depuis sa création en 1993, il s'en est vendu douze millions d'albums. Les aventures de Titeuf, traduites en vingt langues, dépassent l'univers BD. Il a été adapté en romans, en dessins animés et on ne compte plus les objets dérivés à son effigie (ni d'ailleurs les contrefaçons). S'il compte un public important à tous les âges, il est surtout la coqueluche des cours de récré. Son plus grand exploit ? Avoir conduit un million de gamins à réclamer un manuel d'éducation sexuelle à leurs parents : Le guide du zizi sexuel. Comme Harry Potter, Titeuf attire à la lecture toute une population qui ne lit ordinairement pas, sans pour autant déplaire à ceux qui lisent beaucoup.

La raison de cette belle unanimité : un humour débridé et des thèmes qui parlent à chacun (les lecteurs de Titeuf sont soit des enfants, soit d'anciens enfants), un langage attachant avec des jurons explosifs et fantaisistes, une bonne dose d'insolence, le tout servi par un dessin caricatural très efficace.

Lors de la sortie du tome précédent, Zep racontait avoir créé plus d'une centaine de planches non exploitées dans son album. Depuis, les lecteurs fidèles du magazine Tchô! ont eu l'occasion d'y découvrir des gags inédits en album. Mais il ne s'agissait pas de prépublication. Ou du moins, pas dans l'immédiat. Pour célébrer le tome 10, Zep crée la surprise en s'essayant au long récit, un format dans lequel il a toujours déclaré ne pas se sentir très à l'aise (visiblement, ça va beaucoup mieux), que les jeunes lecteurs lui réclamaient régulièrement. Petite concession à son public et surtout gageure de l'auteur, nous accompagnons Titeuf dans une grande histoire. Ce n'est pas une aventure exotique : nous restons dans son univers familier, avec les copains, l'école et la famille.

Dans dix jours à peine, c'est la fête de l'école et il y aura une boum. Titeuf n'est pas vraiment le favori de Nadia, mais si quelqu'un doit danser les slows avec elle, ce sera lui et pô un autre ! Il faut donc la séduire avant la date fatidique. Oui mais… sortir avec une fille, comment on fait ? Heureusement Manu accepte de jouer au coach pour aider Titeuf à déclarer sa flamme. Ou au moins, inviter Nadia au cinéma. Surmontant sa timidité et poussé par son pote, Titeuf sonne chez elle. Un garçon inconnu ouvre et explique que Nadia ira effectivement au cinéma demain : avec lui. Nadia a un amoureux ! Si ça se trouve, elle va se marier avec lui !? C'est le moment d'inventer un plan d'urgence…

Après avoir posé cette intrigue, Zep fait défiler une avalanche de situations loufoques que nous vous laissons découvrir. Libéré de la contrainte de devoir introduire, développer et conclure ses gags dans une même planche, il prend un rythme de croisière à trois strips par page au lieu de quatre dans les autres albums. Les vignettes étant plus grandes, le dessinateur a fignolé de petits détails en arrière-plan : autoportraits, caricatures de copains, personnages de BD. Nous découvrons aussi plus en profondeur quelques personnages de l'entourage de Titeuf, en particulier Manu et Julie (la cousine). Tout cela devrait vous apporter satisfaction. Les plus Titeuf-maniaques pourront compléter avec le nouveau jeu vidéo, le dictionnaire Larousse 2005 (qui comprend un cahier illustré par différents auteurs, dont Zep) et l'album collector Portraits de Titeuf, dans lequel 30 dessinateurs de renom croquent le gamin à leur manière.

 

Les albums de la série :

Dieu, le sexe et les bretelles (1993)

L'amour, c'est pô propre (1993)

Ca épate les filles (1994)

C'est pô juste (1995)

Le derrière des choses (1996)

Tchô, monde cruel ! (1997)

Le miracle de la vie (1998)

Lâchez-moi le slip (2000)

La Loi du Préau (2002)

Nadia se marie (2004)

 

jeudi 9 septembre 2004

Zep : certains l'aiment tchô !

Les bonnes fées penchées sur son berceau n'ont pas lésiné sur la baguette magique : ZEP est sympa, talentueux, beau, généreux, adulé du public, reconnu par ses pairs et malgré tout modeste. Angoulême l'a consacré Grand Prix 2004, donc président du festival 2005. Il fait son entrée dans le dictionnaire Larousse illustré. Pour que la rentrée soit pô triste, il nous a préparé un nouvel album.

 

Le nouveau Titeuf étonne d'emblée : une histoire complète au lieu de gags en une planche. On ne vous attendait pas forcément sur ce terrain. C'est un virage ?
ZEP : J'avais envie d'écrire un long récit au moins une fois ; le tome 10 était l'occasion parfaite. J'ai mesuré en travaillant sur ce tome tout ce qui sépare le gag en une page du long récit. La manière de raconter est différente bien sûr, mais surtout la rythmique. Dans un des premiers essais, je racontais l'équivalent de 40 pages en huit à dix pages. Habitué à écrire des gags, j'ai l'habitude de concentrer les histoires, de beaucoup pratiquer l'ellipse. Dans un long récit, il faut au contraire laisser le climat s'installer et approfondir les personnages.

L'expérience est concluante ?
ZEP : Je suis très content de l'avoir fait une fois, mais c'est une manière d'écrire très… posée. J'aime bien avoir une idée et que deux jours plus tard la page soit terminée. Ici, il a fallu deux ans pour voir l'album fini après en avoir eu l'idée… ça me parait un peu long. Je ne me suis pas ennuyé, mais je ne suis pas sûr de continuer dans cette voie. Je suis bien trop impatient.

Cet album est entièrement consacré aux relations (ou à l'absence de relation) entre Nadia et Titeuf… qui s'en sort euh…
ZEP : Pas mieux que d'habitude. C'est toujours l'incompréhension entre eux. La motivation de Titeuf, c'est de montrer à ses copains qu'il est avec la plus belle de la classe, pas réellement de sortir avec elle. Déjà l'idée d'embrasser une fille le dégoûte. Alors passer une journée entière avec elle… En même temps, faire comme les grands, ça le travaille. Dans cet album, à cause d'un malentendu Titeuf pense que Nadia va se marier. Il fait tout pour la récupérer avec toutes sortes de stratagèmes de séduction qu'il voit chez les grands et qu'il réinterprète à sa façon. Il utilise ses copains pour monter ses plans, ce qui me permet de mettre en avant Manu, qui est souvent un faire-valoir dans les autres albums. Ici, Manu n'est pas seulement là pour donner la réplique : c'est un vrai personnage.

Titeuf va rester éternellement figé dans l'enfance et à l'école primaire ?
ZEP : Oui. C'est un âge génial, rempli de rêves. A l'adolescence, les garçons sont métamorphosés en quelques semaines : le corps change, les délires changent. Tous les rêves qu'ils avaient à dix ans, être cosmonaute, explorateur ou reporter se transforment en : baiser la fille d'à-côté. Il y a quelques années, j'avais commencé à écrire plein de scénarios pour Titeuf devenant ado. Puis je me suis rendu compte que même si c'était marrant de voir Titeuf subir ces changements et vivre l'arrivée de la puberté, de la sexualité et de tous les problèmes qu'on peut avoir durant cette période… je ne pourrais plus revenir en arrière. Si je laissais Titeuf vieillir, ne serait-ce que d'un an, il basculerait dans l'adolescence. J'ai donc utilisé ces gags avec un autre personnage, dans un bouquin qui s'appelle Les filles électriques, qui parle uniquement de l'arrivée de la puberté. Je garde Titeuf pour ce qu'il est : une série qui me permet de retrouver les rêves, projets, utopies que j'avais à 8-10 ans, qui ont été arrêtés net quand je suis passé dans le monde des grands.

Les filles électriques est très difficile à trouver. Comment expliquez-vous que Titeuf soit omniprésent en librairie et que vos autres albums soient mal ou pas réédités ?
ZEP : Oh, je crois que Les filles électriques et L'enfer des concerts sont deux albums maudits : ils ont été lancés dans une collection remaquettée trois fois avant d'être arrêtée. Ensuite, les deux albums ont été rassemblés, ce qui n'a pas vraiment de sens puisque les deux sujets ne se rejoignent pas. Ils devaient reparaître au printemps dans une nouvelle collection. Avec le rachat de Dupuis par Dargaud, je ne sais pas ce qui va se passer. C'est toujours pénible quand on est auteur, qu'on a passé du temps à créer quelque chose et que ça n'existe pas en librairie.

Vous trouvez que les éditeurs de BD ne valorisent pas assez leur catalogue, à part les nouveautés ?
ZEP : C'est un problème qui touche surtout les one-shots. Les séries en cours sont épargnées : chaque nouveau titre permet de remettre en place la série. Mais des albums sublimes comme Ici Même de Tardi ont été indisponibles pendant des années. Les éditeurs imaginent peut-être qu'on ne vendra pas un album si on ne peut pas faire de l'actu dessus. On ne voit pas ça dans la littérature. Les classiques, même s'ils ne font pas de grosses ventes, continuent d'être réédités. En BD, si vous avez fait un classique il y a 20 ans, vous êtes considéré comme un has been, on ne trouve plus vos albums et personne ne s'intéresse à votre boulot. C'est idiot ! Le patrimoine est ce qui prouve que la BD est plus qu'un produit de variété. C'est quand même dément : un auteur comme Arnal (créateur de Pif) a créé un truc énorme… et bouquin de ses livres n'est disponible, même si vous cherchez !

Célébré grand prix d'Angoulême 2004, vous présidez l'édition 2005. Quel est le rôle d'un président du festival ?
ZEP : C'est à la carte ! Tout dépend de la manière dont chacun veut s'impliquer. Pour moi, c'est l'occasion de monter des expositions, de faire venir des auteurs importants qu'on voit rarement. Il y aura une expo patrimoniale, une expo "nouvelles tendances". L'idée est de montrer ce qui se passe dans la bande dessinée, pas de faire un festival autour de Tchô! et de mes copains. Je participe à l'organisation dans la mesure des moyens qu'on me donne. J'espère que les expos seront belles.

A qui sera consacrée cette exposition patrimoniale ?
ZEP : A Picsou et ses créateurs : Carl Barks, Don Rosa et tous ceux qui ont participé à cette aventure, comme Claude Marin. Malgré l'importance de Picsou dans la bande dessinée, on sait rarement qui s'en occupe. A mon époque c'était encore pire, les lecteurs pensaient que Walt Disney dessinait tout !

Vous trouvez que les auteurs souffrent d'un manque de reconnaissance ?
ZEP : Non, plus maintenant. Nous sommes une génération d'auteurs gâtés : on nous assimile aux milieux artistiques, la presse s'intéresse à nous. Il y a même une presse spécialisée BD. Mais il y a quelques années encore, les auteurs de BD étaient vraiment mal considérés. Convard me racontait une émission de radio avec Bilal, Schuitten et d'autres. Le présentateur commence son émission en expliquant "Aujourd'hui un plateau spécial : la bande dessinée. Pour commencer, petit tour de table. Allez, chacun va pousser le cri de guerre de son personnage !". Jamais on n'irait demander à des cinéastes d'imiter le bruit du réacteur de B52… La BD a bien sûr un côté sympa, mais ça ne justifie pas d'être pris pour des cons. Comme il y a peu d'émission littéraires, et que la BD en est presque bannie, rien ne vient infirmer cette idée.

La seule voie d'accès de la BD au petit écran se fait au travers d'adaptations en dessins animés ?
ZEP : Oui, mais ça c'est nul ! Le dessin animé, ce n'est pas de la bande dessinée ! Une émission comme le "Tac au tac" a vraiment marqué les gens. Pour faire une émission sur la bande dessinée, filmons les auteurs en train de dessiner ! Au lieu de ça, dès qu'elles veulent faire une émission sur la BD, les chaînes se cassent la tête à imaginer des scénographies compliquées pour insérer l'auteur dans son univers. On m'a fait tourner un nombre incalculable de fois dans des préaux ou dans des salles de classe. C'est stupide : je n'ai pas envie de m'installer derrière un pupitre pour parler à un journaliste, et les gens se moquent de me voir dans une salle de classe. Ils savent comment c'est, une école. Par contre, filmer quelqu'un qui dessine, c'est quelque chose de magique. C'est un acte à part, hors du temps, qu'on n'a pas l'habitude de voir à la télé. La TV est réticente par rapport à ça, parce que ça a été montré dans les années 60. C'est l'un des projets pour Angoulême : concevoir un spectacle dessiné. Pour le moment c'est encore un peu flou, mais ce sera probablement une histoire de Little Nemo dessinée en plusieurs séquences par plusieurs auteurs, en utilisant des caméras pour montrer au public ce qui se passe, en direct.

Pouvons-nous revenir sur vos débuts, votre expérience d'avant le succès ?
ZEP : J'ai toujours dessiné. Enfant, j'étais le dessinateur de la classe. J'avais besoin de rire et de faire rire avec les sujets qui m'inquiétaient : le racket, l'inquiétude face au monde des grands, face à la mort… J'imaginais des strips ou des pages que j'agrafais. Ca finissait par donner une sorte de journal, intitulé Zep (comme dans Led Zeppelin) qui circulait dans la classe. C'est ainsi que j'ai commencé à signer Zep. J'ai quitté le cycle obligatoire de l'école suisse vers 14 ans pour entrer aux Arts Déco. Là, vers 1982, je me suis trouvé entouré de gens plus âgés, dont la maîtrise graphique était plus aboutie. Ils m'ont fait découvrir Métal Hurlant et des auteurs comme Chaland, Swarte, Caro… Je suis parti dans plein de directions graphiques différentes. J'ai commencé à courir les rédactions à peu près à cette époque. J'allais voir tous les journaux de Genève en essayant de placer mes dessins. Mais en 1982, toute la presse de Suisse a arrêté de publier de la bande dessinée. Avant, tous les magazines prépubliaient des albums de BD en page par page. Ils ont arrêté à ce moment. Quand j'arrivais dans les rédactions on me disait "Ah, une BD... Il fallait venir il y a deux ans !". J'ai fini par réussir à placer ma série Victor dans un magazine féminin, une page par semaine. Quand j'ai eu une cinquantaine de pages, je suis allé les présenter chez Spirou à Bruxelles. Ils m'ont engagé pour la même série. J'ai écrit environ 80 pages de Victor pour Spirou pendant deux à trois ans. A la même époque, je continuais d'essayer de placer d'autres séries ailleurs, sans grand succès. J'ai aussi publié trois albums en Suisse, avec différents éditeurs : un album de Victor avec Kesselring, le seul éditeur historique de Suisse, qui a tenu 20 ans… et qui a fait faillite quelques mois après avoir publié mon album. Puis Léon Coquillard, un album plus engagé sur le thème de l'armée, publié dans le cadre d'une votation populaire. Le troisième album s'appelait Amanite Bunker. Je participais aussi à plein de fanzines. J'avais aussi des projets chez Fluide Glacial, mais une seule page a été retenue.

Vous avez cherché dans différentes directions avant de trouver votre style graphique… A quel moment l'avez-vous trouvé ?
ZEP : On trouve son style quand on arrête de se poser la question ! Au début, on est obsédé par cette question identitaire. Adolescent, on passe beaucoup de temps à chercher comment on va se situer entre Serge Clerc et Yves Chaland… Y'a pas beaucoup de place ! Alors on travaille beaucoup la forme mais sur le fond on n'a pas grand-chose à dire. Or, c'est le fond qui fait que le style émerge. Si on a une urgence à raconter beaucoup d'histoires, on va choper un style de dessin rapide. On ne pourra pas passer des heures sur le décor. Les codes couleurs sont très liés à la personnalité. J'ai pris des choses un peu partout, et un jour je me suis retrouvé à faire des dessins qui ne ressemblaient plus à ceux des auteurs que je copiais.

Et la naissance de Titeuf ?
ZEP : C'était dans le fanzine Sauve qui peut, un projet que je ne voulais pas montrer aux éditeurs. J'étais fatigué des allers-retours sans résultat à Paris ou Bruxelles. A cette époque, au lieu de critiquer mon travail, les éditeurs me sortaient des discours marketing énervants, comme : "C'est mal ciblé". Et ils me demandaient de faire du policier parce que "le policier ça marche". Quand je revenais avec quelques pages d'essais, ils me disaient "Ah non, le policier c'est has been ! Il faut faire des histoires de pirates, maintenant !". Au bout de deux ou trois ans, dégoûté, j'ai acheté un gros cahier blanc pour faire de la BD pour moi, sans rien montrer pour être sûr qu'on me foute la paix. Et j'ai commencé à dessiner les choses qui remontaient à l'origine de mon envie de faire de la BD : les aventures d'un petit garçon qui se raconte des histoires. J'ai repris dans un de mes carnets de recherches un petit bonhomme avec une mèche sur la tête. Je l'ai appelé Titeuf à cause de sa tête en forme d'œuf. J'ai passé quelques planches de Titeuf dans Sauve qui peut, dont le tirage ne devait pas dépasser les 80 exemplaires. L'un d'eux s'est retrouvé chez Jean-Claude Camano qui travaillait chez Glénat comme directeur éditorial. Il a appelé pour me rencontrer. Ma première réaction a été de refuser : j'en avais marre de ces rencontres où me disait toujours en conclusion que mon travail n'était pas bon. Comme il insistait, je lui ai envoyé mes projets. Camano m'a rappelé pour me dire "Le reste ne m'intéresse pas du tout. Mais Titeuf, il y a quelque chose". Donc on s'est vus. Et c'est comme ça que tout a démarré.

Et maintenant, le tome 10 de Titeuf tire à deux millions d'exemplaires !
ZEP : Je ne me rends pas vraiment compte. Ce n'est pas comme dans le rock, où on va jouer dans des salles puis des stades de plus en plus grands. En BD, on rencontre le public seulement pendant les dédicaces. Un beau jour, au lieu d'avoir deux personnes, il y en a dix. Puis cinquante, puis cent. Mais jamais plus, parce que c'est physiquement impossible. Donc, depuis que j'ai des séances de dédicace avec beaucoup de monde, je n'arrive plus à mesurer une évolution. Quand on m'annonce que les chiffres de vente on augmenté, je suis content mais c'est abstrait. Par contre, je suis allé au tirage de l'album. J'ai vu le hangar avec des rouleaux immenses de papier… et là, oui, tout à coup ça prend corps.

Le travail est le même quel que soit le succès de l'album ?
ZEP : Il vaut même mieux faire abstraction du succès quand on est sur un nouvel album. Il est impossible de se mettre au travail en pensant "Qu'est-ce que je vais pouvoir raconter à deux millions de personnes aujourd'hui ?". Je n'en sais rien, je ne sais même pas ce que je peux raconter à dix personnes. Je fais mes histoires de Titeuf toujours de la même manière...

La notoriété n'a pas du tout changé votre façon de travailler ?
ZEP : Pour l'organisation, si ! Je suis obligé d'avoir un agent qui filtre les demandes pour moi. Sinon, je passerais ma journée au téléphone à refuser des demandes d'affiches pour la biennale de la Pétanque. Mais autrement, tout est beaucoup plus agréable. Il faut moins d'énergie pour monter des projets, ce qui permet de se consacrer aux idées. De plus, le côté médiatique reste assez soft, à part en ce moment. Je rencontre beaucoup de gens parce que Titeuf 10 va sortir. Mais dès que je vais rentrer chez moi, après une semaine de presse et l'impression que tout le monde écoute religieusement ce que je raconte… mes gamins vont vite me faire reprendre la vie normale !

Vous avez mis Titeuf au service de grandes causes comme Handicap international…
ZEP : J'ai toujours eu l'idée d'une dîme, que 10% de ce qu'on a soit donné à la collectivité. Quand on a beaucoup de succès et beaucoup d'argent, on donne bien entendu beaucoup plus que 10% à la collectivité, sous forme d'impôts. Mais ça n'a rien à voir avec la notoriété : bien avant Titeuf, je faisais des affiches, des flyers, j'allais pousser des lits à l'hôpital. J'ai quand même vite compris qu'il était plus utile que je dessine plutôt que d'intervenir physiquement. Au tout début de Titeuf, j'ai fait un mini album servant à collecter des fonds pour des orphelinats. Handicap international est ma plus grosse collaboration, qui d'ailleurs continue. J'ai récemment dessiné une affiche pour des parents qui organisent un tournoi de sport et collectent de l'argent pour leur enfant qui a une maladie très rare. La difficulté, c'est qu'on me demande tous les jours des choses comme ça. Ce qui m'oblige malheureusement à refuser souvent : je ne peux pas faire ça à plein temps, ça n'est qu'une dîme…

En même temps, Titeuf se moque volontiers des handicapés !
ZEP : Pour avoir travaillé avec des handicapés, je me suis rendu compte qu'ils sont les premiers à adorer qu'on se moque d'eux. Qu'on les mette dans des histoires où ils sont ridicules. Parce qu'eux-mêmes rient de ça ! C'est leur vie, ils ne vont pas la passer à pleurer sur leur handicap. J'avais fait un calendrier où Titeuf est face à un handicapé moteur qui est sur sa chaise, qui tremble et qui bave. Le frère du gars dit "C'est mon frère, il est handicapé moteur". Titeuf répond "Ah ouais ? Bah son moteur, il perd de l'huile !". Les parents d'un enfant handicapé m'ont rapporté que ce gag a beaucoup plu à leur fils. Les handicapés sont des gens qui eux aussi ont besoin de rire ; les exclure du rire serait une forme d'exclusion ignoble.

Titeuf est parfois cité comme le témoin ou le symbole d'une génération. Pourtant, il existe depuis dix ans. C'est une grosse génération ?
ZEP : Effectivement, les premiers lecteurs de Titeuf ont aujourd'hui 20 ans. Je ne suis pas sûr qu'ils aient continué de le lire pendant leur adolescence. Par contre, il y a beaucoup de lecteurs adultes, qui y retrouvent leurs enfants ou leur propre enfance. Titeuf n'est pas un phénomène depuis dix ans… six ans peut-être. Je ne sais pas si on peut parler de symbole d'une génération. C'est quand même des trucs de journalistes, ça !

Disons que les enfants aiment s'identifier à Titeuf…
ZEP : Oui, je le constate sans l'expliquer. Je ne m'y attendais pas : j'ai commencé Titeuf à une époque où on déplorait que les enfants ne lisaient plus de BD. Ils lisaient du manga, mais la BD, c'était un truc de vieux. De plus, quand le premier album est sorti, les libraires ne le présentaient pas en rayon jeunesse. Le dessin avait un côté enfantin, mais le propos n'était pas celui de la BD familiale. L'album a démarré avec un public adulte. Depuis le schéma s'est inversé : les parents découvrent la série grâce à leurs enfants.

Après Titeuf 10, quel sera le prochain album ? Un nouveau Captain Biceps avec Tébo au dessin ?
ZEP : Oui, le deuxième tome est déjà écrit en partie et sortira en janvier prochain, du moins en début d'année. On avait commencé avec les personnages Marvel (ou leurs archétypes, parce qu'on n'a pas toujours le droit de les utiliser). et maintenant on invente des écolo-man etc, ce qui est encore plus rigolo. Il reste encore énormément de super-héros exploitables. Surtout que Tébo est un fou furieux encyclopédique sur les comics : il connaît tout. Il me sort des trucs incroyables, comme Krypto, le chien de Superman. Et moi, je suis fou du dessin de Tébo. J'adore faire du story-board pour lui et le voir dessiner après. Je ne sais pas si on écrira dix albums de Captain Biceps, mais les super-héros sont vraiment un bon sujet comique !

samedi 1 mai 2004

Captain Biceps l'invincible

par Zep et Tebo (Glénat, Tchô ! la collec)

Les lecteurs du mensuel Tchô! connaissent bien Captain Biceps : ce héros tout en muscle, dans son costume rouge et jaune, y affronte chaque mois de nouveaux adversaires. Captain Biceps ne cherche pas à sauver la planète ni défendre la veuve (sauf si elle est bien roulée genre mannequin avec de gros nénés). Sa seule quête : prouver à tous ses confrères super-héros que c'est lui le plus balèze ! Adepte du bourre-pif en béton et du coup de pied dans les parties, Captain Biceps affronte des célébrités : Hulk, Daredevil, Spiderman ou Michael Jackson. Pas sectaire, il défie aussi des héros moins super et pas très connus, comme Pacific Man (trop facile), Glu-Man (trop collant), Végétal-man etc. Du moment qu'il y a des baffes à distribuer !

Si Captain Biceps est invincible, c'est qu'en plus de ses muscles, il a de la ressource. Auriez-vous imaginé qu'on pouvait vaincre la Chose en l'oignant de crème pour peau sèche ? Qu'on terrasse la torche humaine en lui pissant dessus ? Que pour faire pleurer Batman, il suffit de rayer la Batmobile !?

En plus de ces combats parfaitement gratuits, une rubrique "Le saviez-vous ?" achève de tourner en dérision les différents adversaires de Captain Biceps : une démarche absolument salutaire ! Depuis plus de cinquante ans, Marvel, DC Comics et consort nous montrent des super-héros incroyablement sérieux malgré leurs costumes moulants et bariolés, toujours affairés à éviter les pires catastrophes, à mettre leurs vies en danger au service de l'humanité. Il faudrait rebaptiser ces histoires des "dramatics", ce serait plus adéquat ! Captain Biceps, c'est enfin du comics comique, un créneau qu'il dispute à Super Dupont (on rêve d'une confrontation !), avec un style des plus direct. Agressif et régressif, il n'est pas certain que Captain Biceps soit héroïque. Mais il est incontestablement super.

paru dans Bédéka #4