Moby Dick, grand classique de la littérature d'aventure écrit par Herman Melville en 1851, a souvent été adapté en bande dessinée et pas par les premiers venus : Paul Gillon, Chico de la Fuente, Will Eisner, Dino Battaglia (notamment) ont livré leur version de cette chasse à la baleine blanche. A cause de cet historique, toute nouvelle adaptation nécessite un regard particulièrement atypique ou une exécution artistique très personnelle.
Avec une transposition dans un univers de science-fiction servie par un dessin à la fois précis et dynamique, c'est exactement ce que nous proposent Pécau et Pahek. Pour ne rien gâcher, cette fois les mammifères marins pourront rester en paix ! L'action se passe à New Bedford, gigantesque station spatiale qui gravite à proximité de la ceinture d'astéroïdes entre Mars et Jupiter. Un jeune homme (appelez-le Ismaël !) embarque à bord du Pequod. L'équipage de ce vaisseau part à la chasse aux astéroïdes, recherchés pour leurs métaux précieux. Mais Achab, le capitaine, a autre chose que des rêves de fortune à l'esprit. Depuis sa collision avec une comète blanche qui l'avait laissé à demi mort, il est à la poursuite de l'astéroïde qu'il a nommé Moby Dick. Ce dernier a naufragé des vaisseaux en trop grand nombre pour qu'on ne se pose pas des questions sur sa nature réelle…
Bien que très libre, cette adaptation sonne juste ! Mieux, on jurerait que Moby Dick a de toute éternité été une histoire dans l'espace. De fait, rien n'est plus proche d'un bateau qu'un vaisseau spatial : l'aventure humaine est la même qu'il s'agisse de conquête des océans ou d'exploration stellaire. De nombreux auteurs ont exploité cette similarité, à commencer par Leiji Matsumoto, le mangaka de Captain Harlock (Albator), qui va jusqu'à faire hisser le pavillon noir à ses pirates en plein cosmos.
Dès la première planche, Pahek et Pécau mènent leur histoire avec une exaltation communicative. Impossible de ne pas ressentir l'appel des étoiles (qui vaut bien celui du grand large) lors des scènes de chasse endiablées. Harponner les astéroïdes n'est pas un travail de tout repos : certains semblent résister à leur capture, grâce à des poches de gaz éruptifs qui, en explosant, modifient leur trajectoire. Voilà pour l'explication rationnelle… n'empêche, au cœur de l'action les hommes ne sont pas loin de prêter de la personnalité à leurs opposants, amas minéraux mais pas spécialement inertes.
Dans une scène remarquable, Achab galvanise son équipage, exigeant de ses troupes qu'elles adoptent son obsession de la grande comète. Alors qu'il promet gloire et fortune à ses hommes (aucune femme sur ce vaisseau : certaines superstitions de marins ont visiblement franchi les siècles), on comprend que le capitaine évolue à la frontière de la folie. Mais il est doté d'un tel charisme que les matelots sont littéralement subjugués : "Cap sur le quadrant du Cygne ! La grande comète ou la mort !". Réussir une telle scène tient toujours un peu du miracle : une mauvaise parole, un rictus trop forcé… et tout sombre dans le ridicule et les gros sabots. La justesse de ton et d'ambiance de ce space opéra mérite donc d'être saluée. Dépaysement et frisson garantis !
Zeljko Pahek, né en Yougoslavie en 1954, a surtout dessiné des histoires de science-fiction pour la version US de Métal Hurlant. Quelques-uns de ses courts récits sont parus en France à la fin des années 1980, dans Tintin ou Fluide Glacial. Son nom est également crédité, comme coloriste, sur deux Jeremiah juste avant qu'Hermann ne se remette aux couleurs directes. Moby Dick ressemble donc à un premier album… mais la virtuosité graphique de cet auteur ne cesse de nous rappeler qu'il n'a rien d'un débutant !
