Sans Famille, d'après le roman d'Hector Malot T1, par
Yann Dégruel (Delcourt)
Le parcours
semé d'embûches du petit Rémi, arraché à l'affection de sa mère adoptive et
vendu à un saltimbanque montreur d'animaux a fait couler des hectolitres de
larmes depuis sa première parution en 1878. Sans famille, le roman le
plus célèbre d'Hector Malot a aussi inspiré de nombreuses adaptations au
théâtre, à la radio, au cinéma (dès 1924, dans une version muette !), en
feuilleton TV, en dessin animé… L'an dernier, deux comédies musicales ont été
créées autour de cet univers, l'une au Japon, l'autre en Hollande. La bande
dessinée a désormais aussi son adaptation, prévue en 6 épisodes de 32 pages,
sous la plume et les crayons d'un jeune auteur : Yann Dégruel.
Très
logiquement, Sans famille (la BD) paraît dans une collection jeunesse. D'abord
parce que le roman original a toujours été un livre pour enfants. La seconde
raison est qu'il est a priori difficile de réussir à surprendre les
adultes avec une histoire aussi souvent évoquée.
C'est pourtant
la performance atteinte par Dégruel. Non pas qu'il ait transposé Sans
famille dans un univers inattendu : au contraire, l'album est parfaitement
fidèle au livre (avec, bien entendu, quelques coupes, mais fort justes). Non.
La surprise vient des dessins splendides et touchants, de leur colorisation
très particulière, qui apportent une poésie et un charme totalement inédits à
cette histoire.
L'utilisation
de l'informatique pour coloriser les albums devient progressivement une norme
dans l'industrie BD. Un groupe de résistants continue de travailler "à
l'ancienne" pour la plus grande expressivité que cela offre. Les albums sont
donc catégorisés entre "colorisation par ordinateur" et "couleurs directes". Le
travail de Dégruel n'entre dans aucun de ces groupes, ou plutôt, dans les deux
à la fois. En effet, ses dessins sont réalisés au crayon à papier et scannés
sans jamais passer par l'habituelle étape d'encrage. Le trait de crayon est
simplement teinté en sépia par informatique. Les couleurs sont ajoutées par
ordinateur, avec un savoir-faire très personnel déjà exploité dans son autre
série Genz Gys Khan au pays du vent. Pour compléter cela, l'auteur
réalise des aquarelles, qu'il scanne et ajoute informatiquement à
l'ensemble.
Sans
famille en bande dessinée est une belle évocation de l'enfance, qui fait
passer le lecteur par toute la palette des sentiments vécus par Rémi : joie,
tristesse, colère, révolte... sans jamais tomber dans la niaiserie. Bravo
!
Mini-interview
Sans famille et vous, c'est une longue histoire ?
Yann Dégruel :
Pas du tout ! Ma rencontre avec le roman d'Hector Malot date de décembre
2002. C'est ma princesse qui me l'a mis sous le nez, alors que je tournais en
rond en quête d'un projet. "Non j'ai un mauvais souvenir du dessin animé, et
puis c'est trop connu, c'est triste". "Lis-le, tu verras je suis sûre que ça te
plaira !".
Dès les premières lignes du roman, j'ai senti comme un déclic, comme une caméra
de papier qui commençait à tourner. Quel scénar ! C'est un vrai polar à travers
l'Europe sociale du 19ème siècle.
Un brin mélodramatique tout de même…?
Yann Dégruel :
C'est une histoire humaine, triste parce qu'elle aborde des choses vraies de la
vie, comme la mort ou la séparation. Ce sont des réalités incontournables,
c'est important de parler de ces choses-là sans tabous !
Hector Malot le fait très bien, et puis il n'y a pas que cela : l'histoire
parle aussi d'amitié, de confiance et de transmission de valeurs. Beaucoup de
gens se souviennent avoir pleuré en lisant Sans famille, et alors? Je
trouve ça plutôt bien, on se sent vivant lorsque l'on pleure. Peut-être que la
bande dessinée n'aime pas pleurer parce que cela fait gondoler le
papier?
Que devient votre autre série Genz Gys Khan ?
La série continue. Avec Delcourt, nous nous sommes entendus sur une aventure
des trois petites miettes entre deux albums de Sans famille. L'un
n'empêche pas l'autre. C'est heureux, parce que je suis très attaché à cet
univers.
paru dans Bédéka #2