Valentine T1, par Anne Guillard (Vents d'Ouest)
Pour son entrée dans le monde BD, Anne Guillard fait très fort. Cette jeune dessinatrice née en 1981 et formée à l'école Estienne puis à l'école des Gobelins crée la surprise avec un album d'humour original à tous points de vue.
Valentine possède un physique que la plupart des femmes rêvent d'éviter. Elle est assez mince, enfin… surtout au niveau de la poitrine. Pour le reste, culotte de cheval et ventre distendu, on est assez loin des canons de la mode. Pourtant Valentine fait la une du magazine Elle & Décoloration. Oh, pas pour jouer les pin-up. Comme témoin vedette d'un numéro spécial du magazine.
Car cet album est construit à la manière d'un magazine féminin, avec d'ailleurs les mêmes rubriques : sommaire, dossiers et interviews, un indispensable test de personnalité, l'inévitable horoscope… mais aussi des pages de mode et des publicités. Au total, près d'un tiers des planches se situe dans un registre de parodie plus que de bande dessinée. Cela apporte de la densité à la lecture et des ruptures de rythme appréciables dans l'écoulement des gags qui composent le reste de l'album.
Revenons au thème et prenez une grande respiration… Elle & Décoloration est un magazine entièrement consacré à un sujet essentiel et quasi tabou : l'épilation et les poils. 48 pages pour exorciser le poil aux pattes ou sous les aisselles, la moustache féminine et les différentes formes d'épilation. Ce sujet prouve combien Anne Guillard est audacieuse. Ou inconsciente. Ou très sûre de son humour. Nous ne lui donnons pas tort, le résultat est tout simplement… euh… poilant. Elle a le goût du décalage et de la démesure ainsi qu'un recul amusé qui lui permet de percevoir les clichés et les éléments à amplifier pour en dénoncer le ridicule tout en provoquant le rire. Ah, cette page mode où les vêtements de Valentine sont listés avec leurs prix, surtout ceux qu'on ne voit pas… Et cette publicité criante de vérité pour les rasoirs Frimette ! Quant aux pages BD, elles contiennent leur pesant de phrases assassines et les expressions des personnages sont à se tordre. Mention spéciale pour le chien de la maman de Valentine qui est d'une drôlerie extraordinaire.
Pourvu que l'inspiration continue de l'accompagner (et pourquoi non ?), il faudra compter avec Anne Guillard dans la scène BD ces prochaines années… et c'est tant mieux !
Mini-interview
Comment est née Valentine ? Quelles sont vos influences ?
Anne Guillard : Valentine, c'était un gribouillis sur un coin de page. Je ne suis pas une grande consommatrice de BD. J'ai quelques auteurs fétiches comme Ptiluc en humour ou Taduc dans un style réaliste, mais c'est éloigné de mon travail. J'ai plus été influencée par le magazine 20 ans (dont j'apprécie le côté décalé et le second degré) que par d'autres séries BD.
Valentine a un problème avec les poils…Anne Guillard : Comme toutes les filles ! C'est un thème qu'on n'évoque pas beaucoup devant les garçons parce qu'ils deviennent verts dès qu'on en parle, mais râler contre les poils, c'est un sujet de conversation fréquent entre filles.
Vous êtes intervenue sur un projet publicitaire pour une marque de rasoirs féminins !?Anne Guillard : Quand une agence m'a contactée pour ce projet, j'avais déjà commencé à travailler sur Valentine. La coïncidence était tellement amusante que j'ai essayé de caser mon héroïne quelque part… mais le projet a été abandonné. Ca m'a quand même donné l'occasion de voir l'envers du décor et de découvrir qu'aux réunions publicitaires parlant de rasoirs féminins, il n'y a presque que des hommes !
Comment allez vous faire évoluer la série ?Anne Guillard : J'ai envie de mettre Valentine en situation dans une parodie de magazine de style différent à chaque volume en y associant un thème. Pour le second tome, peut-être un magazine pour adolescentes ou un magazine de fans. Ce n'est pas encore totalement décidé...
