La nef des fous T5, par Turf (Delcourt)
C'est proverbial : il ne se passe jamais rien au royaume d'Eauxfolles. Certes, il y a quelques jours le grand coordinateur Ambroise a usurpé le pouvoir de Clément XVII (ixvédeusi). Rien qui soit de nature à émouvoir les Eauxfollois. Après tout, la monarchie de la rayure ou l'empire du motif à pois, hein… Puis le climat s'est détraqué (de la pluie en Brumor !?), le sol s'est mis à trembler, des monstres ont été aperçus en ville, qui a subi une inondation. Mais à part ça, madame la marquise, tout va très bien. Comme l'Observatoire d'Eauxfolles le consigne dans son registre : "R.A.S. Pleine lune. Ciel couvert".
Avec les quatre premiers tomes, les occasions n'ont pas manqué de constater combien les protagonistes de la Nef des fous sont fous. En revanche, les indices permettant de comprendre en quoi la nef est une nef ont été servis au compte-goutte. Quelques plans larges du tome 5 devraient contribuer à dissiper les soupçons des lecteurs quant à la nature de la nef… Peu à peu, les pièces du puzzle s'assemblent ! Pour le reste, on zappe avec bonheur entre les différents personnages déjà rencontrés, sans qu'aucun ne soit tenu à l'écart. En contrepartie, l'histoire globale progresse assez peu, sans qu'on ressente de frustration.
C'est une particularité de cette série : il y a une telle virtuosité dans l'exécution, dans les idées graphiques (ah, le petit déjeuner d'Ambroise entièrement vu en reflet dans son grille-pain, dans le tome 4) ou scénaristiques (ah, l'intervention du Prince putatif à la fin du tome 2 !) que le lecteur, sous le charme, se laisse ballotter d'une scène à l'autre sans vraiment se soucier du fil directeur. Les événements suivent une logique qui n'est pas forcément expliquée, mais à aucun moment on ne doute qu'elle existe.
Auteur plus que complet puisqu'il réalise scénario, dessin et colorisation (seul le lettrage n'est pas de sa main), Turf imagina La nef des fous en 1991 pour les jeunes éditions Delcourt. A l'époque il devait s'agir d'une histoire en deux volumes. La série n'a cessé de prendre de l'ampleur au fur et à mesure que l'auteur enrichissait l'univers, la galerie de personnages et les situations. Selon la dernière estimation, le dénouement pourrait arriver au tome 7, "sauf si j'ajoute quelques ingrédients supplémentaires à mon histoire", déclare l'auteur. Chiche !
mini-interview
Pouvez-vous raconter la genèse de Puzzle ?
Turf : J'ai dessiné douze pages de ce tome 5 en 2001, mais j'ai tout arrêté pour faire Gribouillis, par besoin de dessiner une histoire vraiment différente, au fusain en noir et blanc. Le même besoin de variété m'avait déjà poussé à faire Le petit Roy, album rempli de collages, ou à participer à La fontaine aux fables. En reprenant Puzzle, j'ai ajouté six pages qui font finalement le nouveau début de l'album, puis j'ai dessiné les dernières planches parce que je les sentais bien… J'ai travaillé dans le désordre ! Mais j'ai une vision globale et assez précise de la série, de la façon d'agencer les plans.
Chacun de vos albums est plein de ruptures graphiques !
Pas trop, j'espère ? J'ai besoin que ça change souvent, ou du moins qu'il y ait une idée graphique forte dans la planche. Par exemple la frise de biberons quand la reine retrouve le roi. C'est ce qui me motive à passer les 40 heures de travail nécessaires à la réalisation de la planche.
Dans le monde extérieur à la Nef, on trouvait déjà des Schloumpfs, en hommage à Peyo… Les éphémères sont un clin d'œil à Miyazaki ?
En fait, non. J'ai retrouvé de vieux croquis réalisés en 1989, à l'époque où je faisais du dessin animé. J'avais ébauché les têtes de ces personnages transparents, sans les corps. Ce n'est qu'à la mise en couleurs que je me suis rendu compte que ça faisait penser aux sylvains de Miyazaki. Mais c'est vrai qu'il y a de nombreux clins d'œil dans la série.
