Un poil de subversion

La Gigantesque Barbe du mal, de Stephen Collins
Cambourakis, 248 p. N&B, 28 €

 

Sous un dessin sage et élégant, La Gigantesque Barbe du mal est un récit typiquement anglais que n’aurait pas désavoué Roald Dahl.

 

 « Ici » est une île où tout est parfait, harmonieux, ordonné. Les rues sont parallèles, les maisons identiques les unes aux autres. Les habitants d’Ici sont heureux d’y mener une vie routinière, tranquille et feutrée. Tout juste boudent-ils un peu la mer, qu’ils redoutent. Parce qu’autour d’Ici, la mer mène à « Là ». Et « Là », on préfère ne pas y penser, c’est sûrement le siège du désordre, du chaos, du mal. Dans ce monde parfait, Dave est totalement glabre, à l’exception d’un poil rebelle juste au-dessus de sa lèvre. À peine coupé ce poil repousse, exactement comme avant, ni plus court ni plus long, ni plus épais ni plus mince. Puis un jour, la barbe de Dave se met à pousser d’une façon incontrôlable, fascinante, extrême !

Une fantaisie anglaise

Dans Tintin au pays de l’or noir, quand les Dupondt tombent malades après avoir avalé le comprimé N14, leurs barbes et cheveux poussent à toute vitesse. Il s’agit là d’un simple gag. Chez Stephen Collins, le même genre de maladie prend des proportions plus surréalistes encore, tout en donnant lieu à une critique sociale narquoise et amusée. Car n’en doutez pas, « Ici » est une allégorie de l’Angleterre et de ses habitants.

On s’étonne souvent que l’Angleterre soit à la fois si conservatrice, si encline à rejouer sans cesse la partition tranquille de ses traditions, de son flegme, de sa routine ; qu’elle soit tellement Keep calm and carry on… mais qu’elle abrite tant d’artistes, de penseurs, de créateurs originaux, excentriques, capables de changer le monde. La clé de ce paradoxe de l’âme anglaise se trouve peut-être dans ce livre, dans les réactions successives des habitants d’Ici face à l’intrusion de ce grain de sable dans l’engrenage qu’est barbe de Dave.

 

 Jérôme Briot