Le briographe

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jeudi 19 janvier 2006

Les gardes pourpres, Le seigneur d'ombre T3

par Dim D. et Jean-Luc Istin (Soleil)


C'est une époque sombre pour le monde du Dyfed. Fedath, le Seigneur d'Ombre, poursuit son insatiable quête du pouvoir. Il a rassemblé une armée d'orcs et de bannsheen, qu'il envoie à l'assaut du Mont Saint Ange, où les gardes pourpres veillent sur Talandar, l'épée légendaire. Pour Bran, dernier survivant de l'ordre des Ravenfeld et seul être capable de contrer Fedath, l'heure est venue de se séparer de ses compagnons et d'accomplir son destin…

Le Seigneur d'ombre est la seconde saga co-signée par Jean-Luc Istin et Dim D : avant cela, il y avait eu Aleph, un triptyque de science-fiction paru aux éditions Nucléa. En changeant de série, Dim D a également changé radicalement de technique graphique. Le Seigneur d'Ombre, entièrement composé en numérique, fait entrer la bande dessinée dans l'âge des effets spéciaux. Ici, ce ne sont pas seulement les couleurs qui sont informatiques, mais les matières, les décors, les arrière-plans… et jusqu'aux visages de certains personnages, comme Cathaar le chef des gardes pourpres, parfait sosie de Viggo Mortensen (Aragorn dans le film Le Seigneur des Anneaux réalisé par Peter Jackson). A ce niveau de photoréalisme, on ne sait plus vraiment distinguer la part de dessin et de transformation informatique de photographies dans les vignettes.
Cette technique permet sans conteste à Dim D d'atteindre un niveau de détails tout à fait inhabituel pour les décors : jamais les murs, tapis et autres moucharabiehs n'ont été aussi précis dans une bande dessinée.
Est-ce un progrès ? Pas forcément. D'abord, parce que le niveau de précision des décors n'est pas toujours homogène, pas même au sein d'une même vignette : p.25, une case en plongée juxtapose un dallage à motif géométrique qui reste précis jusqu'à perte de vue avec des murs assez flous, à la limite du pixellisé. Cette case est doublement fausse : à la fois trop précise dans sa représentation du sol (l'œil humain ne peut former une image simultanément précise sur le proche et sur le distant) et trop vaporeuse sur le reste.
De même, si la représentation des armées en marche (p.11) enflamme l'imagination, à d'autres endroits (pp.22 et 23) on repère trop facilement que la foule est formée de la répétition du même groupe de trois femmes, figées dans une immuable pose sur presque dix cases.

D'un autre côté, parfois cela fonctionne, et alors c'est du grand spectacle. La découverte de l'armée de Fedath (p. 5) est impressionnante, de même que les panoramiques des pages 46 et 47.

Au-delà du divertissement que peut susciter cette saga héroïco-mystique, le lecteur pourra s'amuser à repérer les nombreux clins d'œil cinématographiques ou littéraires dont ce livre est rempli. Pêle-mêle, entre les références à Tolkien ou au Nouveau Testament, on remarque les influences de Star Wars (Akmet ab Thelem avachi sur un monticule de coussins et entouré d'esclaves à demi nues… c'est Jabba the Huth ! Impression confirmée par une remarque considérant que Bran est "Juste de la chair à Sériaki"), de Dune (les yeux de Bran qui luisent comme ceux d'un Fremen), d'Excalibur… et peut-être même celle des Chroniques des guerres de Lodoss. Bref, le Seigneur d'ombre réjouira avant tout les adeptes d'heroic fantasy.

dimanche 4 septembre 2005

Gestus collegiem, Le collège invisible T5

Le collège invisible T5, par Ange et Régis Donsimoni (Soleil)

 

Autrefois, le monde était infesté de dragons protégés par un champ maléfique qui déformait la réalité, le Veill. Pour lutter contre cette nuisance : les Chevaliers-Dragons, un ordre mythique de guerrières qui… Attendez ! On est au Collège invisible, là ? Tout à fait, et en pleine leçon d'Histoire. Mademoiselle Vidaura ne se contente pas d'enseigner : elle est résolue à reformer les chevaliers-dragons, en les recrutant parmi les étudiants. On le constate également à la couverture de l'album : les univers imaginaires d'Ange sont ici en pleine collision. Clin d'œil parodique plus que cross-over, cette autoréférence a tout de même l'avantage de faire diversion : pour une fois, on réussit à parler du Collège invisible sans citer Harry Potter… Caramba, encore raté !

mercredi 6 juillet 2005

Rock'n'Troll Attitude, Trolls de Troy T8

Trolls de Troy T8, par Christophe Arleston et Jean-Louis Mourier (Soleil)

 

Une nouvelle épidémie frappe Eckmül, la principale ville des humains du monde de Troy : le rauque, cette musique gutturale chantée par des groupes de trolls enchantés, enflamme les foules. Le plus célèbre de ces groupes, les Groaring Trolls, est mené par Ynghstön, qui a le don de rendre les jouvencelles passablement hystériques. A la suite d'un accident de chasse, la passion du rauque va débarquer à Phalompe, village des indomptables Trolls. Une nouvelle occasion pour les humains de tenter un enchantement collectif, pendant le concert du Stock de Bois ?

Révisez vos classiques avant d'ouvrir cet album : une bonne connaissance du répertoire des Rolling Stones (qui ne jouaient pas à Woodstock !) ne vous sera pas inutile pour goûter aux chansons de leurs cousins trolls, des hits comme "Jacques le lumineux sautillant", "Commence-moi dessus" ou "Je peux avoir pas satisfaction". Comme à son habitude, Arleston multiplie dans cet album les références décalées à des émissions ou séries TV, à des objets à la mode. Certains clins d'œil risquent de devenir incompréhensibles dans quelques années… pour le moment, tout fonctionne à merveille.

Parmi toutes les séries qu'Arleston anime dans le monde de Troy, Trolls de Troy est un cas à part. Même si l'humour est présent dans toutes les séries, Lanfeust ou Conquérants de Troy sont avant tout des aventures heroic fantasy où le suspense domine. Trolls de Troy utilise exactement les mêmes ingrédients, mais avec des proportions complètement inversées. Ici, l'histoire importe peu : elle est un pur prétexte pour permettre au scénariste de mettre en place des situations abracadabrantes et les calembours les plus épouvantables. Le dessinateur n'est pas en reste : Mourier passe son temps à barbouiller des gags visuels partout dans les planches. Et cela fait huit tomes que ça dure !

 

vendredi 8 avril 2005

Rebirth, NemesisT6

NemesisT6, par Ange et Vicente Cifuentes (Soleil)

 

Habitués à affronter les entités d'une autre dimension libérées sur notre monde par des essais atomiques, les agents du FBI Fischer et Mallow vont cette fois devoir repousser un démon invoqué par une secte d'allumés adeptes de sacrifices humains.

Janolle, au dessin jusqu'alors, a laissé sa place à l'Espagnol Cifuentes. Sans doute préférait-il se concentrer sur la nouvelle série Babel (toujours en collaboration avec Ange)… ou peut-être était-il las de ces personnages ? En tout cas, les scénaristes ne semblent pas non plus s'être beaucoup investis dans cet ultime volume de Nemesis. Une preuve ? Dans les premiers tomes Mallow est un homme d'âge mur. Il est désormais grand, athlétique et rajeuni d'au moins quinze ans. Tant mieux pour lui, mais les lecteurs peuvent se demander si on ne les prend pas pour des truffes.

 

lundi 4 avril 2005

Qui est mon père ?, Les contes de l'Ankou T2

Les contes de l'Ankou T2, avec Istin, Liberge, Lebreton, Debois, Sorel, Stambecco & Gwendal (Soleil)

 

En marge des Contes du Korrigan ou des Contes de Brocéliande (dont le tome 2 paraît également ce mois-ci), il est certaines légendes du pays celte qui ne se chuchotent qu'à voix basse, de peur d'attirer celui dont elles racontent les aventures : l'Ankou. Abandonnons un instant toute prudence, le temps de dire combien cette série dépasse en richesse graphique et en puissance évocatrice les autres titres cités plus haut ! Avec notamment Guillaume Sorel (Algernon Woodcock) et Eric Liberge (Monsieur Mardigras-Descendres) au générique de l'album, ce festival de contes macabres serait capable de faire pâlir l'Ankou lui-même. Parions que les bédéphiles ne passeront pas à côté d'un festival d'Ankou blême !

samedi 2 octobre 2004

Les élus, Mordichaï T1

Mordichaï T1, par Jean-Luc Loyer et Vincent Sauvion (Soleil)

Dans une ville souterraine à leur mesure, des souris et des rats civilisés vivent une période sociale trouble. Les mines de lichen phosphorescent qui leur apportaient lumière et énergie sont épuisées. Le chômage flambe, l'inquiétude ronge les citoyens. Le grand Vénère lui-même (une sorte de chef religieux) ne cesse de prophétiser un drame, si "le puits de la connaissance" venait à s'éteindre. Or, cela pourrait bien se produire avant un mois. Il s'ingénie donc à constituer et former des équipes d'éclaireurs, pompeusement dénommés "les élus". Les élus ont pour mission de trouver un passage vers la surface et le monde des humains et d'aller solliciter l'aide de l'énigmatique Mordichaï. Pour l'heure, toutes les missions successives ont été des échecs : aucun élu n'est jamais revenu.

L'agitation sociale et l'insuccès du Grand Vénère arrangent les affaires de Carlossino, chef politique très doué pour galvaniser la foule avec des discours populistes, qui se trouve aussi à la tête d'une milice de partisans… Un vrai petit dictateur en puissance ! Armand et son beau-frère, désignés bien malgré eux comme les nouveaux élus, vont devoir surmonter bien des épreuves…

Cet album figure dans la collection Heroic Fantasy de Soleil. C'est un choix dont on pourra s'étonner, car si le dessin de Sauvion apparente effectivement cette histoire avec ce genre à la mode, le scénario très politique l'en éloigne. Le scénariste Jean-Luc Loyer, membre du fameux atelier Sanzot, réalise ici un virage à angle droit : jusqu'à présent, on lui doit essentiellement des séries destinées aux enfants. Avec Mordichaï, il démontre de façon convaincante qu'il a plus d'une corde à son arc. Le début de l'histoire bénéficie d'une belle mise en place : les auteurs prennent soin de détailler le contexte avec précision avant d'envoyer leurs héros à l'aventure.

samedi 8 mai 2004

La garde rouge, Marie des Loups T1

Marie des Loups T1, de Frédéric L'Homme et Régis Penet (Soleil)

Une jeune fille, Marie, s'ennuie dans une abbaye isolée, avec pour seule compagnie un loup domestique et le général Neredahaus, un héros de guerre qui lui sert de tuteur, de maître d'armes et parfois d'amant (quand il est bien luné). Nicolas, un policier jeune et beau leur rend visite en se faisant passer pour un naturaliste qui étudie les loups. Sa mission réelle est d'enquêter discrètement sur la loyauté de Neredahaus, qui certes a installé l'Empereur au pouvoir, mais qui est suspecté de comploter à présent pour la restauration des Saint Mathieu (l'ancienne monarchie). Justement... Marie serait l'héritière cachée des anciens monarques...

Est-ce pour conserver plus de liberté d'imagination ou pour s'affranchir de l'obligation d'une documentation historique rigoureuse que les auteurs n'ont ni situé, ni daté leur histoire ? La présence des loups, la neige omniprésente, la "Garde Rouge" et une intrigue qui se rapproche du long métrage d'animation Anastasia (la fille cachée et survivante des Romanov), imaginé par Don Bluth en 1997 : tout concourt à évoquer la Russie du début du XXe siècle. Et de fait, cette histoire policière et politique est aussi vive, mordante et glaciale qu'un hiver en Sibérie… Réchauffée tout de même par la très ardente Marie, mais pas toujours de façon pertinente. Une scène notamment est parfaitement saugrenue : Marie réalise un strip-tease face à son loup domestique pour lui montrer qu'elle n'est plus une gamine. Si c'est le passage obligé pour obtenir une place dans les très convoités albums promotionnels "Les filles de Soleil", nous accordons un bon 10/10 à Marie, qui franchit avec succès les éliminatoires sous les sifflements libidineux du jury. Incontestablement, Régis Penet dessine magnifiquement. D'un autre côté, sans les interventions de cette jeune héroïne de caractère, cet album serait bien terne. Car pour ce qui est de l'intrigue politique, tout progresse… à pas de loup.

 

vendredi 19 mars 2004

Le premier pas, Le livre des destins T1

Le livre des destins T1, par Serge Le Tendre et Franck Biancarelli (Soleil)

 

De sa mère, décédée alors qu'il avait douze ans, Roman Guénodon a hérité une passion pour la lecture et un prénom de circonstance. Mais le jeune homme est resté inconsolable, sombrant dans une mélancolie chronique que seule la lecture compulsive de nombreux romans d'aventures peut endiguer. En 1932, Roman a 20 ans et ses rêveries commencent à agacer franchement son père, qui prend des mesures draconiennes : les livres sont désormais proscrits à la maison.

Roman trouve refuge à la bibliothèque. Là, il rencontre un personnage insolite qui lui remet une clé et le "livre des destins", relié en 1784 et peut-être écrit par le diable lui-même. L'ouvrage raconte dans les moindres détails la vie de Roman : passé, présent, futur. Mais il n'a pas le temps de consulter son avenir : le livre lui est subtilisé par les "hommes en blanc". Car en définitive, le livre des destins ne raconte pas spécifiquement la vie de Roman Guénodon, mais celle du lecteur, quel qu'il soit. Pouvoir connaître son avenir, c'est pouvoir le changer. Tout cela attire les convoitises.  Roman, comme bien d'autres personnes, se met sur les traces du précieux ouvrage. Il dispose d'un avantage sérieux sur ses concurrents : la clé qu'il possède est indispensable pour pouvoir consulter le livre des destins…

Le nouveau thriller de Serge Le Tendre se dévore d'une traite. Son atmosphère rappelle nettement Indiana Jones et la dernière croisade, avec même une scène de fuite en moto et side-car (lequel finit bien entendu par se désolidariser du deux-roues. A croire que les side-cars n'existent que dans ce but). A l'euphorie de la découverte succède le temps des questions : pourquoi le livre des destins est-il spécifiquement remis à Roman ? Quels sont ces autres groupes qui s'intéressent à l'objet, quelles sont leurs motivations ?

Au-delà de l'aventure, il s'agit peut-être d'une parabole sur la confusion entre réalité et imaginaire : Roman parle dans la rue à des personnages qu'il est seul à voir ; assommé et kidnappé, il est persuadé en se réveillant d'avoir franchi une dimension parallèle… Franck Biancarelli traduit parfaitement en dessins cette exaltation du héros pour la lecture : chaque livre le transporte dans un univers de fiction. Roman s'identifie aux héros dont il parcourt les aventures, et tous portent son visage : Peter Pan (son personnage favori, symbolique de son enracinement dans l'enfance, avec qui il tient un dialogue permanent), un chevalier en armure ou un aventurier de Kipling. Exception notable quand Roman lit le Livre des destins : alors qu'il s'agit du récit de sa propre existence, tous les personnages apparaissent sous la forme d'ombres. Encore un mystère à éclaircir. Quand sort le tome 2 ?

paru dans Bédéka #2

dimanche 14 mars 2004

Astralum Cauchemardem, Le collège invisible T3

Le collège invisible T3, par Ange et Régis Donsimoni (Soleil)

 

Guillaume étudie la magie au Collège Invisible. Oui, comme Harry Potter dans son collège anglais. A cette différence près que Guillaume est plutôt du genre cancre… ce qui ne l'a pas empêché de se distinguer par son héroïsme dans les deux premiers tomes de la série.

Le voyage astral, voilà une matière qui devrait lui plaire. Surtout que la nouvelle prof qui anime ce cours, Stéphanie Etrange, est super mignonne.  "– Elle s'appelle Etrange ? – Bizarre, hein ? Surtout qu'elle est docteur en magie… – Elle doit être bonne. – Oui, je l'ai déjà dit !". Comble de bonheur, les formules de magie que Guillaume n'a pas su apprendre dans le monde normal ne fonctionnent de toute façon pas dans l'Astral. Vraiment, cette dimension parallèle mérite le voyage… à condition de ne pas oublier le chemin de retour vers son corps physique. A condition aussi qu'un petit peuple à fourrure ne se mette pas en tête que vous êtes le Sauveur, celui annoncé par la prophétie, qui doit les libérer du joug de la méchante Kalika…

L’atmosphère du Collège Invisible est plaisante, avec de bonnes idées (les projections mentales dans l’Astral donnent de précieuses indications sur le caractère des personnages) et quelques bons dialogues. Tout cela habille heureusement un scénario qui sinon serait un peu mince : la grande scène de la méchante Kalika ou la libération des Drims sont finalement assez peu passionnantes, bien moins que les relations prof-élèves ou les amitiés et rivalités entre camarades de classe.

Le couple de scénariste Ange (Anne et Gérard Guero) s'est librement inspiré de Harry Potter pour ce Collège Invisible. Est-ce à blâmer ?  Non. Il serait regrettable qu’un seul auteur puisse faire vivre une idée riche d’un potentiel aussi vaste. Cela étant, le fait de nommer le collège anglais de magie "Péquaure", voilà qui rend peu hommage à la série qui les a inspirés. Quel manque de fair-play… Shocking !

paru dans Bédéka #2