Le briographe

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vendredi 1 mars 2013

Interview Christophe Arleston

Dans l’antichambre d’Ekhö

Ekhö monde miroir, T1 : New York, d’Alessandro Barbucci et Christophe Arleston
Soleil, 48 p. couleurs, 13,95€

  

En mars 2013, le Salon du Livre de Paris consacre une grande exposition à Christophe Arleston. Lequel sort une nouvelle série, Ekhö monde miroir, avec Alessandro Barbucci aux crayons. Tout cela méritait bien une rencontre.

 

En un peu plus de 20 ans d’écriture, Christophe Arleston, pilier des éditions Soleil, a signé plus de 130 albums, dont les séries Lanfeust avec Didier Tarquin et Trolls de Troy avec Jean-Louis Mourier, mais aussi Léo Loden, Le Chant d’Excalibur, Les Maîtres cartographes, Les Naufragés d’Ithaq, Les Forêts d’Opale, pour ne citer qu’un échantillon de sa bibliographie…

 

INTERVIEW 

Une exposition vous est consacrée au Salon du Livre de Paris 2013. Avez-vous été impliqué dans son organisation ?

Christophe Arleston : Pas trop, par manque de temps. L’idée proposée par le scénographe du Salon du Livre était de faire une expo sur le principe du « cabinet de curiosités », en réalisant une sorte de fac-similé de mon bureau. Certaines parties de mon bureau ont été photographiées pour être collées aux murs en grandeur nature, d’autres éléments sont réalisés en 3D. Les trois écrans sur lesquels je travaille vont être utilisés pour montrer comment je bosse sur mes scénarios. Mais surtout, l’exposition va m’emprunter un élément fondateur de mon imaginaire : une très grande et très belle carte ancienne de l’Asie qui décore mon bureau. C’est une carte de 1756, pleine de détails, d’illustrations et de commentaires sur les peuplades qui vivent ici ou là, et qui mesure dans les 2,50 mètres par 2. Elle appartenait à ma grand-mère, qui était prof d’histoire-géo. J’ai passé des dizaines d’heures à déchiffrer cette carte en vieux français. Mon amour de la fantasy, de l’exotisme, des cultures, mon goût de la découverte des civilisations, me vient de là. C’est la pièce maîtresse de mon bureau. L’expo va aussi montrer des choses que j’utilise tous les jours, comme de ces classeurs à pochettes transparentes, dans lesquels je mets des photocopies des planches en cours. Bref, l’expo s’efforce de faire une réplique de mon cocon, de l’environnement dans lequel j’ai besoin de m’immerger pour écrire. 

 

Ces dernières années, vous avez beaucoup travaillé en collaboration avec d’autres scénaristes. L’exposition évoque aussi les collaborations avec d’autres auteurs ?

Je ne crois pas. J’ai fait pas mal de bouquins avec des coscénaristes, et j’aime bien me confronter à d’autres personnalités pour enrichir les univers. Mais j’avoue ne pas cultiver l’égalité : je reste le maître d’œuvre, celui qui garde le dernier mot, je me réserve le final cut. Travailler avec d’autres scénaristes a été une expérience intéressante et amusante, mais ces derniers temps, je me suis recentré sur des scénarios que je mène seul. C’est un sursaut de fierté. Je commençais à entendre des échos me suspectant d’être devenu une sorte de chef de studio, qui signerait le travail réalisé par ses nègres…

 

INFLUENCES

Nombre de vos livres se passent sur la planète Troy, en différents lieux et à différentes époques, mais avec cette planète comme socle commun. C’est une démarche très proche de celle de Terry Pratchett, l’auteur des Annales du Disque-Monde. Vous le lisez ?

J’ai découvert Pratchett quelques années après avoir commencé Lanfeust. Quand j’ai commencé à lire Les Annales du Disque-Monde, je m'y suis senti chez moi ! Mais il n’est pas une influence directe. À 15 ans, on est une éponge. Après 35 ans, on n’est plus influençable de la même manière. Je suis un fan inconditionnel de Terry Pratchett. Mais les auteurs qui ont marqué mon imaginaire et mon écriture sont ceux de la génération précédente, que Pratchett a sans doute lus lui aussi. Mes influences principales, c'est Jack Vance, Fritz Leiber, un peu Silverberg, Frederik Pohl… des gens comme ça. Et P.G. Wodehouse (1) ! Wodehouse écrivait des histoires de maître d'hôtel anglais en 1925, dans des milieux de petite noblesse oisive et friquée. Ça n'a rien à voir ni avec la SF ni avec la fantasy. Mais il y a un lien, dans la façon de raconter, dans l'humour, dans la façon de traiter les ellipses. Jack Vance, que j’ai rencontré et qui est un de mes pères fondateurs, me disait aussi combien la lecture de Wodehouse l’avait influencé. Je crois que Pratchett a été à la même école : sa ville d’Ankh-Morpork ressemble à celle de Lankhmar (dans Le Cycle des épées de Fritz Leiber), avec ce fleuve si lent et tellement sale qu'on ne sait pas dans quel sens il coule... Cela se recoupe. Au passage, j'ai la chance de bien connaître Patrick Couton, le traducteur de Terry Pratchett, un Nantais que je vois chaque année aux Utopiales.

 

Une autre de vos influences marquées, c’est la mythologie : les termes de « Troy », « Odyssey », l’histoire du Voyage aux ombres qui transpose dans un univers asiatique le mythe d’Orphée…

Oui, j'en ai énormément lu dans mon enfance. Quand j'ai commencé à écrire, j'ai très vite perçu que la mythologie grecque, les contes de Grimm et de Perrault, sont des univers de fantasy. Je n'avais pas du tout la culture tolkienienne de l’Europe du nord, qui se nourrit de mythologie germanique. J'ai construit ma fantasy naïvement, à partir des éléments que j'avais. Je crois que c'est pour ça que j'ai rencontré un large public : j’utilisais des éléments qui parlaient à tout le monde, qui font partie de notre bagage culturel de méditerranéens.

 

En lisant les deux premiers Lanfeust Odyssey, on a l'impression que vous faites un retour aux tout débuts de la saga, avec Cixi-la-nièce qui est un clone de sa tante, avec Nicolède qui redevient jeune... C’était pour que le troisième tome soit encore plus surprenant ? Ou bien le troisième tome a-t-il été écrit en réaction aux deux premiers ?

Eh bien, quand on a plus de 100 albums derrière soi, il arrive encore qu'on commette de grosses erreurs ! Quand on a lancé Lanfeust Odyssey, Didier Tarquin a voulu partir sur un dessin plus comics. Et moi, j'ai voulu donner un côté plus jeune à Lanfeust, puisqu'il n'a que 18 ans, en lui faisant reprendre ses études de magie. Nous avons progressivement compris qu'on suivait une fausse bonne idée. On a fini le tome deux en préparant le fait de tout casser au début du tome trois. Après tout ce qu'il a vécu, Lanfeust est forcément marqué. Il peut assumer des histoires sombres, ce qui n’empêche pas de garder un ton « grosse déconnade ». Le tome trois a bien dynamité les erreurs des deux premiers. Et dans le tome quatre, on retrouve le bon esprit Lanfeust tel qu'il doit être. En particulier, il fallait retrouver une bonne composante féminine. Le vrai sujet de la série, c’est Lanfeust et les filles. Le reste est un peu accessoire. Et là, j’ai bien construit mon quatuor de filles !

 

On perçoit aussi votre volonté de rupture, par le traitement de déshumanisation que vous avez fait subir à Hébus, le troll…

Didier avait tendance à rendre Hébus de plus en plus humain, graphiquement. Sa dérive naturelle, c'est d’en faire une sorte de gros Schwarzenegger roux et poilu avec des mouches. Alors je lui rappelle régulièrement que les trolls sont voûtés, avec une échine. Inclure cette scène dans le scénario, c'était le contraindre à redonner de l'animalité à Hébus.

 

Votre nouvelle série s’intitule Ekhö, monde miroir. On y découvre de petites créatures, les Preshauns… Comment les décririez-vous ?

Un Preshaun, visuellement c'est une sorte de gros écureuil habillé comme un horloger bavarois du XVIIe siècle et qui a un côté très british dans sa façon de vouloir prendre le thé à heures fixes. Ce sont des créatures toutes mignonnes, on dirait des peluches. Mais on s'aperçoit très vite que c'est eux qui font tourner ce monde. Ce n'est pas un monde de fantasy totalement imaginaire comme je les fais d'habitude. Cette fois, j’ai voulu prendre la Terre, la vraie, et lui bâtir un monde miroir : Ekhö, qui comme son nom l'indique est un écho de la Terre. C'est un monde sur lequel se retrouvent certaines personnes qui allaient mourir sur Terre. À la toute dernière seconde, « on » les a fait basculer sur Ekhö. Dans le premier album, les héros se retrouvent dans un New York d’heroic fantasy, sans électricité. Les taxis new-yorkais sont toujours là mais ils sont montés sur des sauriens. Le métro fonctionne grâce à des mille-pattes. Tout le jeu dans cette série, c'est de parodier notre monde, en inventant des équivalents. C'est à la fois source de gags et de satire sociale. L'héroïne a une double personnalité, elle est habitée par quelqu'un d'autre. Dans chaque épisode, elle devra résoudre un problème qu'a eu cette personne avant de mourir, pour retrouver sa personnalité propre.

 

Comment arbitrez-vous entre la décision de compléter une série déjà lancée, et celle de créer un tout nouvel univers ?

C'est le hasard des rencontres avec les auteurs. Alessandro Barbucci est un copain depuis longtemps. Je lui avais demandé d'être directeur artistique pour le projet Lord of Burger. Finalement, c'est lui qui s’est chargé du dessin ; et même de tout l'album, s'agissant du dernier tome. Quand Lord of Burger s’est arrêté, nous avons cherché un nouveau projet pour continuer de travailler ensemble. Il m'a dit qu'il avait envie de faire de la fantasy. Je lui ai dit d'accord, à condition que je trouve quelque chose de totalement différents de mes séries habituelles. C'est parti comme ça !

 

 

Jérôme Briot

(1) Wodehouse est notamment le créateur de Jeeves, un majordome anglais qui passe son temps à sauver la mise à son jeune maître fantasque, inversant les rapports maître / valet.

 

 

En bonus, quelques questions non publiées dans Zoo :

Le rachat de Soleil par Delcourt

Vous étiez un collaborateur proche de Mourad Boudjellal, le fondateur des éditions Soleil. Comment avez-vous vécu le rachat de Soleil par les éditions Delcourt ?

Un collaborateur, non ! Je suis un auteur. J'ai convaincu Mourad de financer Lanfeust Mag, le journal dont je continue à m'occuper. Je n’ai jamais eu la moindre responsabilité éditoriale chez Soleil. De temps en temps, j'ai utilisé et de mon influence pour faire publier de jeunes auteurs prépubliés dans le magazine et auxquels je croyais beaucoup. Mon seul rôle éditorial s'est borné à ça : avoir poussé la publication de recueils des gags des Geeks, des Gobelins, ou du Blogustin.

Quand j'ai fait la connaissance de Mourad, il était seul dans sa librairie, il faisait la maquette de ses premiers livres en Letraset sur son comptoir. Ce n'était pas encore très structuré. Mourad m'a signé sans avoir rien lu. C’est quelqu’un qui fonctionne au feeling. On a passé un repas ensemble en parlant de tout et de rien. À la fin, il m'a demandé si j'avais un projet. J’en avais un, que je lui ai raconté au café pendant 10 minutes. Il m'a dit « C’est bon. On y va. » Je crois qu'il n’a lu mes livres qu’une fois imprimés. Et il m’a toujours accordé une confiance absolue.

Les choses continuent de la même manière avec Guy Delcourt, très naturellement. Le rachat a été vécu avec un certain soulagement, par moi et par d’autres auteurs, parce que Mourad qui est hyperactif commençait à s’ennuyer dans la bande dessinée. Quand Soleil a atteint le niveau de développement voulu, il a relancé Futuropolis ; il a constamment besoin de nouveaux défis. Par ailleurs, il était très angoissé par l’avenir, par la perspective que le livre papier soit supplanté par des supports numériques… Il avait l’impression de ne pas maîtriser cet avenir.  Cela a fait partie de sa décision de vendre. Le nouveau challenge à relever, c’était le défi du numérique, mais c’est un combat qu’il ne « sentait » pas. Une des forces de Mourad, c’est d’avoir toujours réussi, parce qu’il faisait ce qu’il connaissait bien, ce qu’il sentait.

De son côté, Guy Delcourt était très serein par rapport à cet avenir. Les changements qu’il entreprend se font en douceur, sans brusquerie. Il a beaucoup observé les difficultés que Media Participation a rencontrées lors du rachat de Dupuis, il en a tiré des enseignements. Il fait se rencontrer les équipes, mais petit à petit, en évitant les réactions identitaires d’un côté ou de l’autre.

 

Vous êtes ce qu'on peut véritablement appeler un auteur maison pour Soleil, puisque l'essentiel de vos livres sont publiés chez cet éditeur. Pourquoi avoir proposé d'autres projets chez Glénat, comme Lord of Burgers ou Chimère(s) ?

C’est Jacques Glénat qui m'avait proposé de faire quelque chose sur la grande cuisine. Dans la mesure où c’était une idée de Glénat lui-même, je n'allais pas faire cette série chez Soleil. A l'inverse, j'ai toujours dit à Jacques Glénat que je ne ferais jamais de fantasy dans son catalogue.

 

jeudi 5 janvier 2012

Nu-Men T1, Guerre urbaine

Neaud Future

Fabrice Neaud en 48 CC ! Non, ce n’est pas la nouvelle interjection destinée à détrôner « Ta mère en short ! » dans les cours de récréation. Neaud se lance, au format album, dans une grande saga de science-fiction post-apocalyptique : Nu-Men. 

 

Fabrice Neaud, le pape de l’autobiographie dessinée (en tout cas le pape orthodoxe, car on peut voir en Lewis Trondheim un pape hétérodoxe de cette discipline), se détourne de son grand-œuvre, Journal – probablement un des dix travaux les plus importants de l’histoire de la BD européenne, avec quatre tomes parus chez Ego comme x. Il s’en explique en préface de la réédition de Journal (1) et (2), désormais rassemblés sous une même couverture : notre époque de « respect du droit à l’image » et son pendant de menaces judiciaires, rendent tout à fait impossible publication d’un tome 5 dans l’esprit originel du projet. Réalisme graphique et autobiographie minutieuse ne sont pas compatibles. Contraint de trouver exil hors du réel, Neaud se projette dans le futur et crée Nu-Men, saga qui mélange politique fiction et science fiction.


Akira chez les Men In Black

En 2022, une série de catastrophes naturelles d’ampleur globale a totalement redistribué les cartes du pouvoir mondial. L’Amérique du Nord n’est plus, l’Afrique a été ravagée… Une trentaine d’années plus tard la situation reste chaotique, et la guerre d’Ukraine a laissé des séquelles. Ce qui n’a pas changé, ce sont les luttes de pouvoir entre différentes agences plus ou moins occultes et les rivalités entre les forces officielles de l’exécutif et celles, officieuses, des officines. Au cœur de toutes les convoitises, le programme expérimental Nu-Men, fruit de la recherche yocto-technologique d’avant la catastrophe, qui avait permis l’émergence d’individus aux facultés surhumaines… Ce programme et ses membres ont-ils véritablement disparu ? Et quand bien même, n’est-il pas envisageable de reprendre les recherches ?


Nu-Men’s land

Tout l’enjeu, dans ce premier tome d’installation de l’univers et de l’intrigue, consiste pour l’auteur à en révéler suffisamment pour éveiller la curiosité, mais de cacher l’essentiel pour faire naître un véritable suspense. On croisera donc nombre de personnages aux motivations énigmatiques, qui agissent sans qu’on puisse véritablement comprendre la portée de leurs actions. C’est compensé par un univers rendu dense et cohérent par l’impeccable trait réaliste de Neaud, et par une multitude de détails saupoudrés dans le récit. Jusqu’au langage, qui a très légèrement évolué en cinquante ans. Et malgré son naturel plutôt cérébral, l’auteur a su profiter du supplément de liberté que lui offre la fiction pour quelques pétages de plomb. Les lecteurs de Journal s’amuseront à chercher parmi les protagonistes de Nu-Men quelques ressemblances avec des personnages déjà croisés… Ressemblances fortuites, bien entendu.

 

 

PS : L’expression « 48 CC » désigne les albums de 48 pages cartonnés couleurs, c’est-à-dire le format le plus standard de la bande dessinée mainstream, par opposition aux formats supposés moins industriels de l’édition alternative.

 

dimanche 2 novembre 2008

Lanfeust des étoiles T8

Lanfeust des étoiles T8 : Le sang des comètes, de Christophe Arleston et Didier Tarquin (Soleil)

Lanfeust et ses amis ont arraché Glin, contre son gré, à sa captivité dorée chez Thanos. Pour sauver la galaxie et tenter de renverser le tyrannique Prince Delhuu (ou du moins, la créature qui se fait passer pour lui), ils vont devoir s’en approcher. Mais nos rebelles sont déclarés hors-la-loi sur tous les systèmes planétaires connus, ce qui ne facilite ni leurs déplacements, ni leurs projets. Même l’indestructible Hébus souffre de maux d’estomac, c’est dire si la situation est critique. À l’heure du dénouement, les jeux sont loin d’être faits, et le happy end n’est pas garanti !

Action, rebondissements multiples, calembours redoutables, humour potache et personnages déjantés… on retrouve dans Lanfeust des étoiles tout ce qui faisait le charme de Lanfeust de Troy, un soupçon d’innocence en moins. Dans ce second cycle, Arleston fait basculer ses héros dans un univers space-opéra, et se frotte aux pièges des paradoxes temporels. Magie et science font rarement bon ménage, aussi a-t-il fallu recourir à différentes astuces pour priver Lanfeust de sa toute-puissance. Un certain nombre de détails feront lever le sourcil aux lecteurs soucieux d’une cohérence parfaite entre les deux séries… mais à quoi bon ? Mieux vaut considérer Lanfeust des étoiles pour sa dimension comique, pour le dépaysement et la dynamique des dessins de Tarquin, et apprécier le théâtre des relations interpersonnelles. Par une ultime pirouette, Arleston crée un contexte favorable au lancement d’un troisième cycle (jamais deux sans Troy), qui verra Lanfeust de retour sur sa planète d’origine. 

vendredi 4 juillet 2008

Harding was here

Harding was here, par Adam et Midam (Soleil Quadrants)

Après 450 gags de Kid Paddle, et deux albums de la série dérivée Game Over, Midam ressentait le besoin de changer un peu d’atmosphère, de briser la routine et de se mettre en danger en tentant quelque chose de très différent. Mû parallèlement par la volonté de mettre en valeur le trait semi-réaliste de son assistant Adam (à qui il a pourtant fallu deux ans de travail pour dessiner à la manière de Midam, dans le cadre de la série Game Over), voici Harding was here !, un projet qui (comme Game Over) repose sur les multiples répétitions d’un concept original et déclinable à merci.

 

Tout commence lorsque le riche et génial professeur Harding développe une machine à voyager dans le temps. Alléché par un article qui annonce le niveau record de mise en vente d'une toile de Van Gogh, il décide, pour expérimenter sa machine, de contacter le peintre directement, en lui proposant d'acheter cette toile. Mais négocier avec quelqu’un d’aussi imprévisible que Van Gogh s’avère n’être pas de tout repos…

Le sujet de départ, d’une certaine façon, est assez proche de celui de la série Timoléon, créée en 1974  par Fred et Alexis, et dont le slogan était : «Ils voyagent dans le temps pour de l’argent».  Mais il y a tout de même une différence de poids : Harding est plus excentrique que vénal, et surtout, il est déjà riche. Rapidement, sa motivation est donc moins de rapporter une toile susceptible de consolider sa fortune, que de peser sur la vie ou les œuvres de différents peintres.

Harding was here réussit à concilier à la fois une documentation rigoureuse (références à la folie autodestructrice de Van Gogh, aux soucis d’argent de Rembrandt…) et les péripéties les plus loufoques. Chaque chapitre est la rencontre avec un artiste, autour d’une œuvre qui présente des caractéristiques étonnantes, inexpliquées à ce jour par l’histoire de l’Art. Le jeu de Midam consiste à proposer une explication qui ne contredit pas la réalité historique du tableau, tout en faisant intervenir Harding. Le professeur, dans un premier temps, subit les dérèglements de la réalité que ses voyages dans le temps engendrent. Mais rapidement il en prend son parti, et s’amuse même à mesurer l’impact de sa présence ou des conseils qu’il livre aux artistes, sur les biographies des peintres. Sans avoir de visée éducative, cette série parvient tout de même à promouvoir les peintres et l’histoire de la peinture, les esprits curieux approfondiront s’ils le souhaitent.  Une vraie réussite, parfaitement servie par le trait d’Adam et les couleurs de Jérôme Maffre, et un premier tome qui s’achève sur un cliffhanger particulièrement critique.

 

dimanche 11 novembre 2007

Paroles de Verdun

Paroles de Verdun, Collectif (Soleil) 

« A de rares exceptions près, ceux qui font la guerre ne sont pas ceux qui la racontent », écrivait Jean Galtier-Boissière dans un article – censuré ! – du Crapouillot. D’où l’importance de ces lettres de poilus, citées in extenso puis adaptées en bande dessinée par différents dessinateurs. Avec un sujet aussi exigeant, les auteurs ont donné le meilleur d’eux-mêmes et l’ouvrage est un hommage inoubliable à tous ces soldats et officiers morts dans un conflit aussi inhumain qu’absurde. Une pensée particulière pour le commandant Herduin, condamné à mort par sa hiérarchie en 1916 et réhabilité dix ans plus tard.

jeudi 19 janvier 2006

Les gardes pourpres, Le seigneur d'ombre T3

par Dim D. et Jean-Luc Istin (Soleil)


C'est une époque sombre pour le monde du Dyfed. Fedath, le Seigneur d'Ombre, poursuit son insatiable quête du pouvoir. Il a rassemblé une armée d'orcs et de bannsheen, qu'il envoie à l'assaut du Mont Saint Ange, où les gardes pourpres veillent sur Talandar, l'épée légendaire. Pour Bran, dernier survivant de l'ordre des Ravenfeld et seul être capable de contrer Fedath, l'heure est venue de se séparer de ses compagnons et d'accomplir son destin…

Le Seigneur d'ombre est la seconde saga co-signée par Jean-Luc Istin et Dim D : avant cela, il y avait eu Aleph, un triptyque de science-fiction paru aux éditions Nucléa. En changeant de série, Dim D a également changé radicalement de technique graphique. Le Seigneur d'Ombre, entièrement composé en numérique, fait entrer la bande dessinée dans l'âge des effets spéciaux. Ici, ce ne sont pas seulement les couleurs qui sont informatiques, mais les matières, les décors, les arrière-plans… et jusqu'aux visages de certains personnages, comme Cathaar le chef des gardes pourpres, parfait sosie de Viggo Mortensen (Aragorn dans le film Le Seigneur des Anneaux réalisé par Peter Jackson). A ce niveau de photoréalisme, on ne sait plus vraiment distinguer la part de dessin et de transformation informatique de photographies dans les vignettes.
Cette technique permet sans conteste à Dim D d'atteindre un niveau de détails tout à fait inhabituel pour les décors : jamais les murs, tapis et autres moucharabiehs n'ont été aussi précis dans une bande dessinée.
Est-ce un progrès ? Pas forcément. D'abord, parce que le niveau de précision des décors n'est pas toujours homogène, pas même au sein d'une même vignette : p.25, une case en plongée juxtapose un dallage à motif géométrique qui reste précis jusqu'à perte de vue avec des murs assez flous, à la limite du pixellisé. Cette case est doublement fausse : à la fois trop précise dans sa représentation du sol (l'œil humain ne peut former une image simultanément précise sur le proche et sur le distant) et trop vaporeuse sur le reste.
De même, si la représentation des armées en marche (p.11) enflamme l'imagination, à d'autres endroits (pp.22 et 23) on repère trop facilement que la foule est formée de la répétition du même groupe de trois femmes, figées dans une immuable pose sur presque dix cases.

D'un autre côté, parfois cela fonctionne, et alors c'est du grand spectacle. La découverte de l'armée de Fedath (p. 5) est impressionnante, de même que les panoramiques des pages 46 et 47.

Au-delà du divertissement que peut susciter cette saga héroïco-mystique, le lecteur pourra s'amuser à repérer les nombreux clins d'œil cinématographiques ou littéraires dont ce livre est rempli. Pêle-mêle, entre les références à Tolkien ou au Nouveau Testament, on remarque les influences de Star Wars (Akmet ab Thelem avachi sur un monticule de coussins et entouré d'esclaves à demi nues… c'est Jabba the Huth ! Impression confirmée par une remarque considérant que Bran est "Juste de la chair à Sériaki"), de Dune (les yeux de Bran qui luisent comme ceux d'un Fremen), d'Excalibur… et peut-être même celle des Chroniques des guerres de Lodoss. Bref, le Seigneur d'ombre réjouira avant tout les adeptes d'heroic fantasy.

dimanche 4 septembre 2005

Gestus collegiem, Le collège invisible T5

Le collège invisible T5, par Ange et Régis Donsimoni (Soleil)

 

Autrefois, le monde était infesté de dragons protégés par un champ maléfique qui déformait la réalité, le Veill. Pour lutter contre cette nuisance : les Chevaliers-Dragons, un ordre mythique de guerrières qui… Attendez ! On est au Collège invisible, là ? Tout à fait, et en pleine leçon d'Histoire. Mademoiselle Vidaura ne se contente pas d'enseigner : elle est résolue à reformer les chevaliers-dragons, en les recrutant parmi les étudiants. On le constate également à la couverture de l'album : les univers imaginaires d'Ange sont ici en pleine collision. Clin d'œil parodique plus que cross-over, cette autoréférence a tout de même l'avantage de faire diversion : pour une fois, on réussit à parler du Collège invisible sans citer Harry Potter… Caramba, encore raté !

mercredi 6 juillet 2005

Rock'n'Troll Attitude, Trolls de Troy T8

Trolls de Troy T8, par Christophe Arleston et Jean-Louis Mourier (Soleil)

 

Une nouvelle épidémie frappe Eckmül, la principale ville des humains du monde de Troy : le rauque, cette musique gutturale chantée par des groupes de trolls enchantés, enflamme les foules. Le plus célèbre de ces groupes, les Groaring Trolls, est mené par Ynghstön, qui a le don de rendre les jouvencelles passablement hystériques. A la suite d'un accident de chasse, la passion du rauque va débarquer à Phalompe, village des indomptables Trolls. Une nouvelle occasion pour les humains de tenter un enchantement collectif, pendant le concert du Stock de Bois ?

Révisez vos classiques avant d'ouvrir cet album : une bonne connaissance du répertoire des Rolling Stones (qui ne jouaient pas à Woodstock !) ne vous sera pas inutile pour goûter aux chansons de leurs cousins trolls, des hits comme "Jacques le lumineux sautillant", "Commence-moi dessus" ou "Je peux avoir pas satisfaction". Comme à son habitude, Arleston multiplie dans cet album les références décalées à des émissions ou séries TV, à des objets à la mode. Certains clins d'œil risquent de devenir incompréhensibles dans quelques années… pour le moment, tout fonctionne à merveille.

Parmi toutes les séries qu'Arleston anime dans le monde de Troy, Trolls de Troy est un cas à part. Même si l'humour est présent dans toutes les séries, Lanfeust ou Conquérants de Troy sont avant tout des aventures heroic fantasy où le suspense domine. Trolls de Troy utilise exactement les mêmes ingrédients, mais avec des proportions complètement inversées. Ici, l'histoire importe peu : elle est un pur prétexte pour permettre au scénariste de mettre en place des situations abracadabrantes et les calembours les plus épouvantables. Le dessinateur n'est pas en reste : Mourier passe son temps à barbouiller des gags visuels partout dans les planches. Et cela fait huit tomes que ça dure !

 

vendredi 8 avril 2005

Rebirth, NemesisT6

NemesisT6, par Ange et Vicente Cifuentes (Soleil)

 

Habitués à affronter les entités d'une autre dimension libérées sur notre monde par des essais atomiques, les agents du FBI Fischer et Mallow vont cette fois devoir repousser un démon invoqué par une secte d'allumés adeptes de sacrifices humains.

Janolle, au dessin jusqu'alors, a laissé sa place à l'Espagnol Cifuentes. Sans doute préférait-il se concentrer sur la nouvelle série Babel (toujours en collaboration avec Ange)… ou peut-être était-il las de ces personnages ? En tout cas, les scénaristes ne semblent pas non plus s'être beaucoup investis dans cet ultime volume de Nemesis. Une preuve ? Dans les premiers tomes Mallow est un homme d'âge mur. Il est désormais grand, athlétique et rajeuni d'au moins quinze ans. Tant mieux pour lui, mais les lecteurs peuvent se demander si on ne les prend pas pour des truffes.

 

lundi 4 avril 2005

Qui est mon père ?, Les contes de l'Ankou T2

Les contes de l'Ankou T2, avec Istin, Liberge, Lebreton, Debois, Sorel, Stambecco & Gwendal (Soleil)

 

En marge des Contes du Korrigan ou des Contes de Brocéliande (dont le tome 2 paraît également ce mois-ci), il est certaines légendes du pays celte qui ne se chuchotent qu'à voix basse, de peur d'attirer celui dont elles racontent les aventures : l'Ankou. Abandonnons un instant toute prudence, le temps de dire combien cette série dépasse en richesse graphique et en puissance évocatrice les autres titres cités plus haut ! Avec notamment Guillaume Sorel (Algernon Woodcock) et Eric Liberge (Monsieur Mardigras-Descendres) au générique de l'album, ce festival de contes macabres serait capable de faire pâlir l'Ankou lui-même. Parions que les bédéphiles ne passeront pas à côté d'un festival d'Ankou blême !

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