Neaud Future
Fabrice Neaud en 48 CC ! Non, ce n’est pas la nouvelle interjection destinée à détrôner « Ta mère en short ! » dans les cours de récréation. Neaud se lance, au format album, dans une grande saga de science-fiction post-apocalyptique : Nu-Men.
Fabrice Neaud, le pape de l’autobiographie dessinée (en tout cas le pape orthodoxe, car on peut voir en Lewis Trondheim un pape hétérodoxe de cette discipline), se détourne de son grand-œuvre, Journal – probablement un des dix travaux les plus importants de l’histoire de la BD européenne, avec quatre tomes parus chez Ego comme x. Il s’en explique en préface de la réédition de Journal (1) et (2), désormais rassemblés sous une même couverture : notre époque de « respect du droit à l’image » et son pendant de menaces judiciaires, rendent tout à fait impossible publication d’un tome 5 dans l’esprit originel du projet. Réalisme graphique et autobiographie minutieuse ne sont pas compatibles. Contraint de trouver exil hors du réel, Neaud se projette dans le futur et crée Nu-Men, saga qui mélange politique fiction et science fiction.
Akira chez les Men In Black
En 2022, une série de catastrophes naturelles d’ampleur globale a totalement redistribué les cartes du pouvoir mondial. L’Amérique du Nord n’est plus, l’Afrique a été ravagée… Une trentaine d’années plus tard la situation reste chaotique, et la guerre d’Ukraine a laissé des séquelles. Ce qui n’a pas changé, ce sont les luttes de pouvoir entre différentes agences plus ou moins occultes et les rivalités entre les forces officielles de l’exécutif et celles, officieuses, des officines. Au cœur de toutes les convoitises, le programme expérimental Nu-Men, fruit de la recherche yocto-technologique d’avant la catastrophe, qui avait permis l’émergence d’individus aux facultés surhumaines… Ce programme et ses membres ont-ils véritablement disparu ? Et quand bien même, n’est-il pas envisageable de reprendre les recherches ?
Nu-Men’s land
Tout l’enjeu, dans ce premier tome d’installation de l’univers et de l’intrigue, consiste pour l’auteur à en révéler suffisamment pour éveiller la curiosité, mais de cacher l’essentiel pour faire naître un véritable suspense. On croisera donc nombre de personnages aux motivations énigmatiques, qui agissent sans qu’on puisse véritablement comprendre la portée de leurs actions. C’est compensé par un univers rendu dense et cohérent par l’impeccable trait réaliste de Neaud, et par une multitude de détails saupoudrés dans le récit. Jusqu’au langage, qui a très légèrement évolué en cinquante ans. Et malgré son naturel plutôt cérébral, l’auteur a su profiter du supplément de liberté que lui offre la fiction pour quelques pétages de plomb. Les lecteurs de Journal s’amuseront à chercher parmi les protagonistes de Nu-Men quelques ressemblances avec des personnages déjà croisés… Ressemblances fortuites, bien entendu.
PS : L’expression « 48 CC » désigne les albums de 48 pages cartonnés couleurs, c’est-à-dire le format le plus standard de la bande dessinée mainstream, par opposition aux formats supposés moins industriels de l’édition alternative.
