Quand Taniguchi travaille sur commande

Elle s’appelait Tomoji, de Jirô Taniguchi et Miwako Ogihara
Rue de Sèvres, 176 p. N&B, 17 €

 

Tomoji naît en 1912. Elle est assidue à l’école, ce qui lui permet de trouver un travail de couturière en ville, puis un bon mari. Ensemble, ils fonderont le bouddhisme Shinnyo-en, « mais c’est une autre histoire ».

 

Curieux, très curieux, le tout nouveau Taniguchi ! Il faut lire l’interview de l’auteur, en postface de l’ouvrage, pour enfin comprendre ce qui s’y joue réellement : avec ce livre, le mangaka a répondu à un travail de commande, sans toutefois répondre tout à fait aux espérances de ses commanditaires. Plus clairement : Madame Taniguchi, l’épouse du maître, fréquente un certain temple bouddhiste depuis près de 30 ans avec assiduité. Les prêtres de ce temple ont fini par oser demander au mangaka qu’il leur dessine une vie de Tomoji Itô, née Tomoji Uchida, la fondatrice de ce temple et de toute une obédience du bouddhisme japonais, pour le bulletin trimestriel du temple. Et le mangaka, un peu obligé par cette demande, d’accepter de faire « quelque chose », sans vouloir se lancer ni dans une hagiographie, ni même dans une biographie complète, exigeant de pouvoir « fictionnaliser librement ».

La célèbre Tomoji…

Taniguchi est allé assez loin dans cette prise de liberté, puisqu’il a « presque entièrement gommé ce qui concerne le temple et sa création », qui ne sont que très fugitivement évoqués dans la toute dernière planche, pour se concentrer sur la jeunesse de Tomoji, cherchant à comprendre ce qui a pu pousser cette jeune femme « à choisir la voie de la spiritualité ». Or, si cette intention porte éventuellement sens auprès du public originellement visé par ce récit, à savoir les lecteurs du fameux bulletin paroissial de ce temple bouddhiste, il en est tout à fait autrement du lecteur occidental, qui se demande où le mangaka veut bien en venir avec l’histoire de cette jeune fille japonaise plus ou moins anonyme, dans la campagne magnifique mais banale de l’ère Taishô (1912-1926). On assiste à sa naissance en 1912, au décès accidentel de son père quatre ans plus tard, à d’autres drames et événements familiaux… et tout au long de la lecture, on ressent un manque et une certaine bizarrerie. Les auteurs, dans leur narration, sous-entendent qu’on devrait connaître l’héroïne et ses proches. On devrait avec eux trouver étonnant que Tomoji et celui qui deviendra des années plus tard son mari, aient failli se croiser bien avant leur mariage…

Mais si, voyons, Tomoji !

Cette étrangeté de la narration vient notamment des récitatifs qui commentent les faits et gestes de Tomoji avec cette sorte de distance prudente et respectueuse dont on entoure les personnages historiques qui auront un destin à accomplir. Pour éclairer ce décalage ressenti à la lecture de cette bande dessinée, prenons une comparaison. Imaginez un livre qui parlerait de la jeunesse d’un petit garçon dans sa campagne corse au 18e siècle, et qui s’arrêterait avant même que ce garçon n’intègre son école militaire. Imaginez que ce livre soit publié au Japon, et qu’à aucun moment, on n’explique au lecteur japonais que le garçon s’appelle Napoléon Bonaparte, ni quelle a été son importance au cours des décennies suivantes dans l’histoire de France. Le lecteur français, lui, comprendrait éventuellement la construction du futur homme d’Etat. Mais le lecteur exotique, de l’autre côté de la planète, aurait bien du mal à comprendre l’intérêt d’un tel récit… ! Voilà grosso modo où nous en sommes avec Elle s’appelait Tomoji. Tout dans la narration suppose que nous la connaissons, que nous savons ce qu’elle accomplira… Or, il n’en est rien, et hormis l’interview de l’auteur qui survole le sujet, on n’en saura pas plus. Reste éventuellement à admirer l’art de Taniguchi, l’élégance de son trait, la précision de ses décors, la justesse de représentation des émotions… mais ce sont des qualités présentes dans chacun de ses autres livres. On ne conseillera celui-ci qu’aux inconditionnels de Taniguchi, à ceux qui ont déjà lu tous ses autres récits. Pour le lecteur qui voudrait découvrir ce mangaka de génie, débuter par ce livre serait un bien mauvais choix.

 

 

Jérôme Briot