par Florent Calvez et Rotomago d'après HP Lovecraft (Akileos)

 

Au cours de la première guerre mondiale, l'équipage du sous-marin allemand U-29 fait couler un cargo britannique et ses canots de sauvetage, puis navigue vers sa prochaine cible. Au crépuscule, alors que le U-29 fait surface, les Allemands découvrent avec stupéfaction qu'un homme est accroché au bastingage extérieur. Peut-être un marin du cargo torpillé plus tôt ? Dans la poche du noyé, on trouve une petite sculpture en ivoire, une tête de femme. L'objet semble très ancien, chacun se demande comment il a pu entrer en possession d'un simple matelot. L'imagination des marins s'enflamme. Le commandant ordonne sans plus attendre qu'on rejette le mort à la mer, mais le mal est fait. Désormais le U-29 héberge un nouvel hôte indésirable : une terreur mystique, bien peu compatible avec la discipline de fer souhaitée par le commandant, qui va faire des ravages parmi l'équipage...

Voilà ce qu'il faut convient d'appeler une histoire à ambiance ! Le fait qu'elle ait lieu dans un sous-marin n'y est pas étranger : un tel bâtiment est le lieu rêvé pour susciter un sentiment de claustrophobie chez le lecteur et pour exacerber les rivalités entre personnages, comme toujours dans les huis clos.

U-29 est l'adaptation en bande dessinée par Rotomago d'une nouvelle de H.P. Lovecraft, Le temple, que le maître du fantastique a écrite en 1920 et publiée cinq ans plus tard. Il s'agit d'un récit à la première personne, raconté dans son carnet de bord par le commandant du U-29. Tout débute comme une simple chronique de guerre, mais progressivement le récit prend une coloration fantastique. Cette dérive a lieu avec lenteur et réserve, car le commandant narrateur ne se départit jamais d'un ton distancié qui se veut analytique, rigoureux et dépassionné au nom de l'esprit prussien. Dans un premier temps, le trouble est ressenti comme une cause de la superstition qui frappe les matelots, vécue par l'état-major comme une marque d'insubordination et condamnée aussi sévèrement que s'il s'agissait d'une mutinerie. Par la suite, les éléments surnaturels ne cessant de s'accumuler, le commandant devra se résigner ne pas pouvoir tout contrôler.

Florent Calvez, dessinateur tout juste trentenaire, aurait paraît-il hésité pendant dix ans avant d'oser raconter des histoires en images, jugeant son style graphique trop peu abouti… Il nous est impossible de savoir d'où il partait, ni s'il avait raison de méjuger de son talent. Toujours est-il que cet album est à couper le souffle. Rarement la mer aura été rendue de façon aussi précise. Les expressions des personnages, les lumières, les couleurs, les cadrages : tout est maîtrisé et cohérent, au service du récit, sans exagération ni esbroufe.