Graphiquement à mi-chemin entre Claire Brétécher et Christian Binet, il joue
avec succès la carte de l'humour sociologique. En Allemagne, ses livres se
vendent par centaines de milliers. Ils sont traduits en onze langues, publiés
dans dix-sept pays et ont été adaptés à quatre reprises au cinéma. Récompensé
par le prix du meilleur scénario pour Comme des lapins au Festival
d'Angoulême 2005, Ralf König est tout simplement un auteur culte : son succès
dépasse depuis longtemps la seule communauté homosexuelle qui lui inspire ses
personnages. Qui osera encore prétendre que le plus petit livre du monde est
une anthologie de l'humour allemand ?
Les auteurs de bande dessinée sont peu nombreux en Allemagne, n'est-ce pas
?
Ralf König :
C'est vrai. Et comme les rares auteurs allemands inventent des histoires de
science fiction ou d'heroic fantasy qui ne m'intéressent pas du
tout, j'ai presque complètement
arrêté de lire de la bande dessinée. Il y a en Allemagne une tradition du
dessin d'humour pour la presse, mais je dois être actuellement le seul
dessinateur qui écrit des histoires humoristiques en bande dessinée.
Comment tout cela a-t-il commencé ?
RK : Comme beaucoup de dessinateurs, j'ai commencé tout petit. J'avais un
cousin qui dessinait Donald super bien et moi, crevant de jalousie, je me suis
appliqué jusqu'à faire mieux que lui. A l'école, je dessinais des caricatures
de mes profs dans mes cahiers, ce qui faisait bien marrer les copains (et
beaucoup moins les profs). Puis je me suis mis à dessiner des histoires Heroic
Fantasy consternantes, façon Conan le barbare. Quand j'ai compris que j'étais
pédé, au moment de mon coming out, je me suis mis à écrire des
histoires dans lesquelles je mettais mes complexes et mes peurs, tout en
essayant d'en rire. Mes premiers lecteurs ont beaucoup apprécié qu'enfin des
bandes dessinées homos ne se situent pas dans un registre d'introversion ou
d'apitoiement sur soi-même. C'est comme ça que j'ai commencé à être connu, en
publiant des histoires dans les journaux underground homosexuels. Trois albums
étaient déjà publiés quand je me suis inscrit dans une école d'arts à
Düsseldorf. Après tout cela, je me suis alors présenté chez Rowohlt, un gros
éditeur généraliste allemand (l'équivalent de Flammarion par exemple). Rowohlt
a été immédiatement signé l'album Les nouveaux mecs. J'ai commencé à
être connu par les hétéros. Depuis c'est la consécration… Et me voilà dans
votre journal !
Vos livres sont traduits dans de nombreux pays. C'est quelque chose que vous
intégrez à votre écriture, le fait que vos lecteurs ne seront pas seulement des
Allemands ?
RK : Oh non, surtout pas ! A vrai dire, quand je dessine, je ne pense pas du
tout aux réactions possibles des lecteurs, pas même des Allemands. Quand
j'invente une histoire, je suis chez moi avec mes personnages et la question de
savoir qui est susceptible de la lire plus tard, les réactions qu'elle
provoquera peut-être, ce n'est pas quelque chose dont je me soucie à ce stade.
Toutefois, je me suis souvent amusé à glisser des personnages étrangers dans
mes histoires. On trouve donc un Espagnol dans Couilles de taureau, un
Italien dans Super Paradise… Je me suis rendu compte que c'était très
apprécié du public local, ravi que mes personnages allemands puisse
s'amouracher d'un de leurs compatriotes. A part ce genre de clins d'œil… Non,
vraiment, je ne supporte pas la pression. J'évite de me demander ce que les
gens attendent de moi. J'essaie de rester décontracter et de m'amuser en
écrivant. Faute de quoi, je ne peux plus travailler.
Parce que vous avez choisi l'humour, vous n'êtes pas spécialement tendre avec
les homosexuels. Cela vous vaut-il quelques inimitiés ?
RK : Non, j'ai énormément de succès auprès des homos, qui ont pour la plupart
beaucoup d'humour. Du moins, ceux qui me lisent ne se plaignent pas. Parfois
des gens m'ont reproché de divulguer au monde hétéro des secrets du monde homo,
de montrer ce qui se passer dans les orgies… Mais ce genre de réaction est
assez rare.
Avez-vous jamais été confronté à des problèmes de censure ou d'autocensure
?
RK : D'autocensure, jamais. Mais en Allemagne, il y a une dizaine d'années,
alors que Couilles de Taureau était publié depuis longtemps, un
autoproclamé défenseur de la morale publique, magistrat de sa profession avait
décidé que certains dessinateurs étaient dangereux pour la jeunesse. Je faisais
partie de sa liste noire alors même que mes livres n'ont jamais été classés
parmi les œuvres pornographiques par la commission officielle qui délivre les
visas de censure. Du reste, comment des dessins sur lesquels les nez sont plus
gros que les bites pourraient-ils être jugés pornographiques ? A l'évidence,
c'est d'humour, de littérature ou d'art qu'il s'agit. Des flics sont malgré
cela descendus dans des librairies de Bavière pour réquisitionner mes livres.
Cette forme de censure délirante (et d'ailleurs illégale !) ne s'est
heureusement jamais reproduite. D'autant moins que les journaux ont fait
scandale, ce qui a beaucoup contribué à faire connaître mes livres… Avec le
recul, cette affaire m'a plutôt servi : ça a boosté les ventes !
Pour autant, dans vos livres récents, les scènes de sexe sont moins explicites
que dans les précédents…
RK : Oh, mais je ne m'interdis pas de dessiner des bites ! Simplement, il faut
que cela serve l'histoire. Quand il faut montrer une copulation, je n'hésite
pas. Mais j'ai cessé de dessiner des scènes de sexe par simple goût de la
provocation. Je me suis rendu compte qu'en réalité cela casse le rythme, sans
rien apporter à l'intrigue. Cela étant dit, les scènes hard n'ont pas
complètement disparu. Dans le Roy et Al qui sortira en novembre, il y
a des pages qui, sans être explicites, sont parfaitement claires. Tout le monde
sait exactement ce qui se passe. Pour résumer, mon but n'est pas de faire de la
provocation ni de la pornographie, mais de l'humour. Si je dessine des scènes
trop hard, cela casse le rythme, cela risque de choquer les lecteurs et ça
n'apporte rien à l'histoire. De toute façon, les images les plus torrides sont
celles que le lecteur construit lui-même. A la limite, je n'ai pas besoin de
montrer quoi que ce soit.
Le thème central de votre dernier livre Et maintenant embrassez-vous
est le mariage entre personnes du même sexe. C'était important pour vous de
participer à ce débat contemporain ?
RK : Ce sujet fait actuellement débat en Europe et je trouve cela très bien. En
Espagne, les homosexuels qui le souhaitent peuvent faire un vrai mariage à la
mairie, pas différent du mariage entre un homme et une femme. Cela va plus loin
que le PACS à la française ou le partenariat qui existe en Allemagne. Si deux
adultes consentants veulent se marier, je ne comprends pas pourquoi on voudrait
les en empêcher…
Mais cette réflexion n'a rien à voir avec des revendications personnelles. Il
ne me viendrait jamais à l'idée de me marier. Je considère cette question comme
un débat de société intéressant, au même titre que les questions sur
l'avortement ou la possibilité pour des femmes de devenir prêtres. Mais je
n'avais pas réfléchi à utiliser ce thème comme point de départ à une histoire,
jusqu'à ce que mon éditeur allemand me demande pourquoi je ne parlais pas du
mariage homosexuel dans mes livres. En creusant un peu, je me suis rendu compte
que c'était effectivement un sujet très fécond, qui permet de parler plus
largement des relations avec la famille. Pour ma génération ou celle d'après,
le mariage homosexuel peut paraître acceptable ou même normal. Mais pour la
génération de mes parents… Si je rentrais à la maison en disant "J'aime un
homme, on va se marier. Vous êtes tous invités, on va faire une grande fête !"…
ma mère hurlerait avant de tomber dans les vapes !
Parmi vos lecteurs, les hétéros sont maintenant plus nombreux que les homos.
Cette célébrité vous donne t-elle un rôle de porte-drapeau ou de militant
?
RK : C'est un rôle que la télévision allemande voudrait parfois me faire
endosser, en m'invitant à chaque fois qu'il y a un talk-show pour parler de
l'homosexualité ou un débat sur le mariage homo… mais je n'y vais jamais. Je ne
crois pas être représentatif des homos. Je ne pense pas non plus que mes points
de vue recoupent ceux de la majorité. Si mes livres aident les hétéros à être
plus tolérants tant mieux, mais cela ne fait pas de moi un militant.
Pourtant, quand Conrad propose à Paul de se marier, il lui dit que c'est pour
la cause !
RK : Oui, d'accord. D'un autre côté, Paul lui dit que c'est complètement
ringard. Il reprend les arguments de toute une frange du milieu homo qui dit
"mais on s'en fout du mariage ! C'est complètement dépassé, ça ne sert à rien
!". J'essaie de manière humoristique de montrer les différentes facettes du
débat.
La plupart de vos livres sont des chroniques sociales. Mais il vous arrive de
vous lancer dans la parodie de genre : le polar avec La capote qui
tue, le théâtre avec Iago ou Lysistrata. Comment ces
livres naissent-ils ?
RK : La Capote qui tue est une idée que j'ai eue après avoir vu un bon
polar. J'adore Shakespeare ; ses drames paroxystiques ont quelque chose qui m'a
toujours beaucoup amusé… D'où Iago. Quant à Lysistrata, c'est
juste une question de logique. J'étais allé voir une troupe de lycéens qui
jouaient cette pièce d'Aristophane dans laquelle les femmes entament une grève
du sexe pour dissuader leurs maris de continuer la guerre. Je me suis dit :
"Mais c'est dingue ! Aristophane a oublié quelque chose ! Si les femmes ne
veulent plus coucher avec leur mari, il reste les pédés ! C'est la situation en
or, ils sont tous à cran !". Juste après cette révélation, je suis rentré chez
moi et je me suis mis au travail.
Ces derniers temps, j'ai lu beaucoup de contes orientaux, qui sont souvent
assez licencieux. Immédiatement, j'ai eu la vision de Bagdad à deux époques :
une ville remplies de relations voluptueuses comme dans Les mille et une
nuits, et aujourd'hui un monde où les femmes sont cloîtrées, où les pédés
sont lapidés et les femmes adultères exécutées… Je suis en train d'en faire une
histoire avec un génie (comme celui d'Aladin) qui apparaîtrait à notre époque,
rappelé par une sorte de taliban hargneux. Leur confrontation me plaît
beaucoup. Voilà, c'est de cette façon que les histoires démarrent…
A de nombreuses reprises, vous avez écrit pour le cinéma, soit directement soit
en adaptant vos livres.
RK : Le premier film, Les nouveaux mecs a fait sept millions et demi
d'entrées en Allemagne. Un succès énorme sauf pour moi parce mon contrat était
lamentable. Je n'ai rien gagné avec ce film. Pour le film suivant, adapté de
La capote qui tue, j'avais le contrat idéal mais le film était
tellement nul que ça n'a attiré personne. Je me suis vraiment impliqué dans le
film Comme des lapins : j'ai assisté au tournage, j'ai même participé
au casting. Tout s'est très bien passé, le film est très bien… Sauf que le
producteur et le distributeur se sont engueulés. Aucune publicité n'a été faite
pour accompagner la sortie en salles, le film a été à peine distribué et
l'entreprise a fini en dépôt de bilan. Et enfin, pour l'adaptation de
Lysistrata par une équipe espagnole, les acteurs choisis étaient tous
des drag-queens complètement évaporées. Je ne supporte pas, ça donne vraiment
des homos une image détestable. A présent, si quelqu'un vient à nouveau me voir
pour faire un film… Hum ! Un film d'animation, peut-être. En fait, je suis très
content avec mon crayon et mon papier. Je fais exactement ce que je veux avec
mes personnages… Qu'on ne me parle plus de films !
Propos recueillis le 22 juin 2005
Merci à Fabrice Ricker pour son interprétariat
Bibliographie
Les dates indiquées sont celles de l'édition française. Hormis l'introuvable
Gai Comix, paru en 1987 aux éditions Les pirates associés, les ouvrages de Ralf
König sont édités en France par Glénat et traduits par Fabrice
Ricker.
avec Conrad et Paul
Couilles de taureau
(juin 1994)
Tranches de vit
(octobre 1995)
Cuirs et sentiments (mai 1996)
Damna internat, si anal !
(janvier 1999)
Super Paradise
(septembre 2000)
Poppers ! Mange-cul ! Pince-tétons !
(novembre 2002)
Et maintenant, embrassez-vous !
(juin 2005)
La Capote qui tue
(janvier 1991)
Le Retour de la capote qui tue
(octobre 1991)
Marrons Glacés
(mars 1991)
Lysistrata
(août 1992)
Les Nouveaux Mecs
(août 1993)
Les Nouveaux mecs
- Tome 2 : Beau bébé (mars 1994)
Beach boys
(juillet 1995)
Bien à fond
(novembre 1996)
Fourré à la crème
(mai 1997)
Coeurs chauds
(avril 1998)
Iago
(juillet 1999)
Comme des lapins
(juin 2004)
Conrad et Paul
Volage et insatiable, Paul multiplie les aventures. Conrad lui est casanier et
romantique. Deux caractères opposés… et pourtant ils sont ensemble depuis 15 ans.
C'est dire s'ils s'aiment ! Conrad et Paul sont aux homos ce que les Bidochon
sont aux Français moyens : un couple emblématique.
Comme des Lapins
A l'origine, Ralf König avait écrit cette histoire pour le cinéma. Puis il en a
fait un livre. Heureuse initiative : alors que le film a connu un succès mitigé
en Allemagne, l'album a obtenu le prix du meilleur scénario au Festival
d'Angoulême 2005.
Les nouveaux mecs
Axel vient de se faire larguer par sa copine. Désabusé, il participe à un
groupe introspectif, pour faire le point. Là, il rencontre Pierre, un homo qui
tente de le séduire… Le film tiré de cet album fut un succès retentissant en
Allemagne ; le livre lui-même fut le premier best seller de Ralf
König.
Super Paradise
Après d'exaltantes amours de vacances à Mykonos, Paul, trop enflammé pour
cultiver toujours la prudence exigée par le "safe sex", va découvrir qu'il est
séropositif. L'occasion pour l'auteur d'aborder ce thème sensible de façon
intelligente et juste, sans verser dans le pathos.
Lysistrata
Libre adaptation de la pièce d'Aristophane (écrite en 411 av. JC), dans
laquelle les femmes, guidées par Lysistrata, se refusent à leurs maris pour
exiger qu'ils cessent la guerre. Dans la version de Ralf König, comme les
femmes se refusent à eux, les hommes apprennent à se passer d'elles
!
Iago
Iago est une composition dans laquelle Ralf König emprunte à Shakespeare
différents thèmes pour mieux rendre lui hommage. Nous sommes en 1603. Les
acteurs de la troupe de théâtre de Shakespeare jouent Hamlet depuis deux ans,
tandis que le dramaturge prépare Othello. L'amour, la passion et le drame vont
encore frapper.
La capote qui tue
Un curieux serial killer fait des ravages parmi les clients d'un hôtel de passe
de New York. Selon l'inspecteur Mecaroni, il s'agit d'une capote cannibale aux
dents aiguisées. Personne ne le prend au sérieux. Mecaroni en fait une affaire
personnelle… mais il faut dire que la chose lui a bouffé une roubignole
!