Le briographe

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Tag - Philippe Dupuy

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mardi 10 novembre 2009

Global Boboland

Global Boboland, de Philippe Dupuy et Charles Berberian
FLUIDE GLACIAL, 56 P. COULEURS, 11,95€

Plus caustiques que jamais, Dupuy et Berberian continuent leur exploration de Boboland, en s’intéressant plus particulièrement à cette Upper Class qui nous gouverne. Car si le bobo moyen voyage en partage utile dans le tiers-monde, cède à la mode du manawah (man at work at home) ou s’amourache de son téléphone dernier cri, en haut de l’échelle sociale, on a conscience d’avoir raté sa vie si on n’a pas été capable de racheter l’usine Rolex avant cinquante ans.

samedi 5 juillet 2008

Dupuy - Berberian, de Monsieur Jean à "Monsieur Les Présidents"

Surprise de l'édition 2008, le Grand Prix d’Angoulême était décerné, non pas à une, mais à deux personnalités : Philippe Dupuy et Charles Berberian. Il faut admettre que, malgré quelques œuvres en solo (Hanté, aux éditions Cornélius, pour Dupuy) ou collaborations inédites (Cycloman avec Grégory Mardon pour Berberian, également chez Cornélius), ils sont indissociables : Dupuy et Berberian rédigent et dessinent ensemble, selon une méthode exposée dans Le journal d’un album (L’Association). Leur style graphique, héritier d’une certaine vision de la ligne claire a fait école, auprès de nombreux auteurs, dont Jean-Philippe Peyraud ou Andi Watson par exemple.

Entrés à Fluide Glacial en 1984, ils produisent, outre quelques récits isolés, Le journal d’Henriette, saga d’une préadolescente complexée (pléonasme ?) en conflit larvé avec ses parents, et trouvant dans l’écriture un exutoire. Quittant le magazine d’Umour et Bandessinée en 1989, le tandem crée Monsieur Jean, aux Humanoïdes Associés puis chez Dupuis, un personnage ni héros, ni anti-héros, préfigurant cette « nouvelle bande dessinée » plus attachée à décrire le quotidien qu’à imaginer des aventures romanesques. Figure emblématique mais pas caricaturale du trentenaire urbain, célibataire mais en couple, Monsieur Jean est rempli d’hésitations quant à la direction à donner à son existence, et de contradictions qui ajoutent à son réalisme.

Dépeindre les sentiments complexes de l’adolescence, puis de l’âge adulte, telle est véritablement la marque de fabrique de Dupuy et Berberian. Pour leur retour (inattendu) à Fluide Glacial en 2007, ils se sont lancés dans l'étude à la fois caustique et amusée de cette population qu'on désigne par un vocable qui semble relever du paradoxe ou de l’oxymore : les bourgeois-bohême. Bienvenue à Boboland, donc, pour une visite commentée par Monsieur les présidents d’Angoulême 2009 !


INTERVIEW DE DUPUY & BERBERIAN


Une planche prémonitoire

Vous avez été élus Grand(s) Prix de la ville d'Angoulême, en janvier dernier. C'est la première fois qu'un tandem d'auteurs n'était pas séparé. Vous aurez une ou deux voix au sein du collège des Grands Prix d’Angoulême ?
Philippe Dupuy : On a pris deux voix.
Charles Berberian : non seulement ils nous ont donné une voix chacun, ce qui est vraiment…
PD : …très généreux de leur part…
CB : … mais en plus, ils nous ont donné un trophée chacun.
PD : Jusqu’à maintenant, les Grands Prix n’avaient pas de trophée, c’est la première année que ça se fait. Ils ont fait refabriquer deux Fauves spécialement pour nous. Maintenant, il y a une discussion avec Lewis Trondheim, créateur de la mascotte, pour savoir comment créer un Fauve qui serait spécifique aux Grands Prix de la ville d’Angoulême. Ce serait la troisième déclinaison, puisqu’il y a déjà le Fauve d’Or, qui récompense le prix du meilleur album.  
CB : Lewis propose un Fauve en argent…
PD : D'accord, mais incrusté de diamants. Pour faire râler les anciens Grands Prix !
 

Vous deviez participer au film Peur[s] du noir, et finalement ça ne s’est pas fait. Pourquoi, que s’est-il passé ?
PD : Arrive un moment où même si on est deux, on n’arrive pas à tout faire. Le dessin animé, c’est un gros investissement en temps. Nous ne voulions pas retarder la sortie en librairie de nos livres. C’est vraiment une question de choix. Quand le film est sorti, ça nous a fait un peu bizarre.
CB : En même temps, nous avions commencé Un peu avant la fortune il y a un peu plus de quatre ans. S'il avait fallu le retarder encore, ça nous aurait encore plus ennuyé.
PD : Reculer un livre, c’est reculer aussi tous les livres et projets qui sont derrière. Aujourd’hui, le fait qu'Un peu avant la fortune et le premier Bienvenue à Boboland soient sortis, cela nous permet de nous tourner vers les choses qu’on va faire après.  

Le premier Boboland… Il va donc y en avoir d’autres ?
CB : Les idées nous viennent sans faire trop d’efforts. Tant que ça frappe à la porte de l’inspiration, on continue.
 
Vous êtes arrivés chez Fluide Glacial en 1984, avec Gégé, Red et Basile, les héros de Graines de voyous. Puis est arrivée Henriette, avec une apparition mensuelle dans le magazine. A quel moment avez-vous décroché de Fluide, et pour quelle raison ? Pourquoi avoir transporté Henriette de Fluide Glacial à Spirou ?
CB : Ca ne s’est pas fait d’un coup. Nous avons arrêté Fluide en 1990, pour plusieurs raisons. Il fallait qu’on s’émancipe ailleurs. Nous sommes nés à Fluide, il fallait qu’on quitte la maison parentale. La deuxième raison, c’est qu’on avait fait le tour de la question des relations d’Henriette avec ses parents. Nous avons mis de côté ce personnage pendant trois ou quatre années, avant de la reprendre pour Je bouquine, chez Bayard Presse. Enfin, le rythme de publication mensuel, qui était exigé à l’époque des collaborateurs de Fluide Glacial, ne nous convenait plus. Pendant quatre ou cinq ans, nous n’avions eu le temps de travailler que pour Fluide.  
 


Projet de couverture pour Spirou

Le rythme de publication de la presse est une contrainte… D'un autre côté, vous semblez apprécier la prépublication, non ?
PD : On aime bien la presse (d’ailleurs nous sommes revenus à Fluide Glacial) mais tout dépend de la façon dont fonctionne un titre. Fluide, première époque, fonctionnait avec une équipe très réduite (Goossens, Binet, Edika, etc.) qui remplissait chaque mois le journal. Pour qu’un nouveau dessinateur trouve une place, il fallait qu’un ancien parte. Nous sommes arrivés quand Coucho est parti ; Blutch est arrivé quand nous sommes partis. Il y avait une sorte d’obligation à livrer des pages chaque mois, ce qui, sur la longueur, est un peu usant. Aujourd’hui, cela fonctionne d’une autre façon, avec une équipe beaucoup plus large, ce qui donne plus de liberté et le choix de faire des livres avec ou sans prépublication. Ou de faire des livres séparément, ou du scénario pour d’autres, ou d’autres projets encore.
CB : Cela dit, les Monsieur Jean ont été créés en album, sans passage par la presse. D’ailleurs, je profite de cette tribune pour un démenti formel : non, contrairement à ce qu’on peut lire sur internet, Monsieur Jean n’a pas été créé dans le magazine Yéti !

Eh bien allez-y, rectifiez… Où a été créé Monsieur Jean ?
PD : dans le cadre des albums « Margerin présente… ». Dans Yéti, c’était juste un replacement presse, comme on peut lire également des histoires dans Cargo Zone, ou des planches de Boboland dans A nous Paris.
  

Ce n’est certainement jamais simple de « revenir chez les parents ». Qu’est ce qui vous a fait retourner dans Fluide Glacial ?
CB : Le magazine a beaucoup changé. Thierry Tinlot est quelqu’un que nous avions appris à connaître en tant que rédacteur en chef, lorsqu’il s’occupait de Spirou chez Dupuis. Les quatre premières planches de Bienvenue à Boboland ont été créées pour Télérama, à l’occasion d’une carte blanche de l’été, il y a deux ou trois ans. On a tout de suite eu envie de continuer.  
PD : Télérama nous offrait quatre pages sur le sujet de notre choix. On leur a proposé les bobos ; on trouvait ça plutôt rigolo faire ça dans ce journal là. Les retours ont été bons, l’inspiration était là, d’où l’envie de continuer. C’est une série qui fonctionne par anecdotes, par petites touches, qui est donc bien adaptée pour de la prépublication. Nous avons proposé la série à Télérama, presque par politesse parce que nous savions qu’ils ne font pas de bande dessinée toute l’année, et juste après à Fluide Glacial. Parmi les choses qui nous ont attirées de nouveau dans ce magazine, il y avait donc le mode de fonctionnement plus souple, l’équipe, le fait d’y trouver des gens comme Riad Sattouf avec son Pascal Brutal
CB : …et de retrouver des auteurs comme Goossens, Edika et Binet, qui nous manquaient !


Les fameux bouclages de la Gazette de Frémion sont l’occasion de les retrouver ?

CB : Et de faire la connaissance des nouveaux auteurs. Le bouclage nous donne le prétexte pour retrouver aussi plus régulièrement des gens comme Lefred-Thouron ou Chauzy.
 
Il y a eu une histoire d’Henriette, publiée l’an dernier dans Spirou ?
CB : c’est un projet démarré avec Jean-Louis Capron, qui a écrit toute une histoire. Mais on s’est rendu compte qu’Henriette ne faisait plus partie de ce qui nous intéressait le plus, et surtout, la crise traversée par Dupuis nous a épuisés. Ce qui explique aussi le retard pris par Un peu avant la fortune. Nous avons préféré lever le pied, le temps que les choses se calment et retrouvent un certain équilibre.
 

C’était un interlude nécessaire, de décrire la population des bourgeois-bohème, pour éviter que l’étiquette bobo soit collée à votre personnage Monsieur Jean ?
CB : Ce n’est pas tout à fait ça. Dans nos deux derniers albums, on s’intéressait de plus en plus aux personnages secondaires. Avec Boboland, on est passé dans le décor.
PD : Pour reprendre les choses à l’origine, on a commencé Monsieur Jean en 1990, à une époque où le concept de bobo n’existait pas. On n’aime jamais être étiqueté trop facilement, on avait une réaction de défense par rapport à ça. Mais reconnaissons les choses, bobo est un qualificatif qu’on peut donner à Monsieur Jean. Bobo, c’est un mot multi-facettes. L’envie de faire Boboland part de Télérama, avec un esprit un peu moqueur, consistant à vouloir renvoyer aux lecteurs une image d’eux-mêmes. Mais c’est aussi une manière de tendre notre propre miroir. Si Monsieur Jean est un bobo, il fait partie de ces bobos que j’aime bien, qui peuvent faire partie de mes amis. Ensuite, l’idée de Bienvenue à Boboland, c’est de raconter les personnages qui vivent autour de chez lui. On voulait pouvoir raconter ces histoires, sans que toute l’histoire soit accaparée par un personnage principal.  
L’autre intention de l’album, c’est réellement de dépeindre ce que sont les bobos, une population hétérogène qui ne se limitent pas aux patrons d’agence de pub. Il y a des bobos pas très riches. Certains sont sympathiques, d’autres sont franchement antipathiques. Tous les profils existent.
 
Les bobos sont-ils une population strictement parisienne ?
CB : Je ne crois pas. Les villes se ressemblent de plus en plus. Les gens aussi. On achète les mêmes choses, que ce soit en fringues ou en alimentation. Le bobo, on peut le caractériser par cette rencontre entre deux  pulsions contradictoires, de ce qui est bohème et de ce qui est bourgeois. Je ne crois pas que le Parisien soit le seul à être à cheval entre ces deux choses-là, ou à avoir un rapport compliqué avec l’argent, la bourgeoisie ou la bohême. 

C’est cette contradiction qui nous plait. Le bobo est l’urbain parfait. On n’est pas sociologues, économistes ou politologues. On se contente d’observer et de raconter. Nous parlons de nous, des gens que nous côtoyons. Nous partons du quartier de Paris dans lequel nous sommes, mais Boboland est en lui-même un pays, avec des ramifications à l’échelle de la planète… Peut-être même des boyaux de communication d’une capitale à l’autre. Les lieux de passage d’une zone à l’autre, ce seraient les magasins. On entrerait dans un « Occitane » à Paris, et on sortirait dans l’Occitane de Hong Kong.
PD : Nous avons eu quelques dates de signature en province, et quand on demande s’il y a un quartier bobo dans les villes de province, on nous répond toujours oui. Si au lieu de vivre à Paris, nous vivions à Toulouse, nous aurions raconté Monsieur Jean exactement de la même façon. Avec la place du Capitole en décor, au lieu de la Tour Eiffel et du Canal Saint Martin. La vraie question que je me pose, c’est de savoir s’il peut y avoir des bobos ruraux, qui ne soient pas des citadins en résidence secondaire.
CB : S’ils fabriquent des vaporisateurs à vinaigre balsamique ou à huile d’olive, alors oui !…
 
Il y a deux phrases très caractéristiques de l'esprit Bobo dans l’album : « C’est inutile donc indispensable » et « Bio, c’est d’abord une attitude ».
CB : chez Fluide, le livre de Cyril Pédrosa, Auto-bio, qui vient de paraître, parle de cela. De l’attitude à avoir par rapport à l’alimentation, à quel moment on tient le cap, à quel moment on baisse les bras par rapport à la volonté de vivre selon certains principes. Nous n’avons pas inventé ces deux phrases. Elles résument très bien toute l’ambigüité du propos. La nature humaine se débat avec la complexité. C’est quelque chose qu’on avait commencé à décrire avec Monsieur Jean : le jeune homme qui ne sait pas s’il doit se marier, qui est tiraillé entre l’envie et la crainte d’avoir un enfant. Tout ça donne une super matière pour raconter des histoires.
 

Dans Monsieur Jean, vous aviez une approche plus réaliste. Boboland force plus le trait, vous êtes plus dans la satire et la caricature…
PD : Oui et non. Il y a des choses qui paraissent caricaturales, et qui sont pourtant réelles et notées mot pour mot. Dans Boboland, les gens se débattent. A une exception près, mêmes s’ils ne sont pas sympathiques de prime abord, ils ont tous un côté touchant. « Bio, c’est avant tout une attitude », c’est une phrase chose qu’on a vraiment entendue.  
CB : Le principe des quartiers bobos, c’est de stigmatiser les contrastes. On part de quartiers populaires, des artistes arrivent, puis des couches de populations se superposent, ce qui fait que des très pauvres côtoient des riches ou très riches. C’est ce contraste qui crée des situations cocasses. La scène du couple qui demande à un clodo s’il a entendu parler d’un appartement à vendre dans le quartier, ce n’est pas non plus une invention. On n’invente pas grand-chose en fait. On fait notre marché en se baladant, et la seule chose qu’on invente, c’est la manière de mélanger les ingrédients : les raccourcis, la confrontation d’une anecdote avec une autre, la façon d’appuyer au mieux.  


Une autre personne qui a voulu caractériser les bobos, c’est le chanteur Renaud, qui leur a consacré une chanson. Vous l’allumez un peu, dans Boboland. Pourquoi ?

PD : On aime plutôt bien Renaud, on regrette simplement qu’il ait un peu perdu son côté mordant et son humour, et qu’il se fasse le porte-drapeau de toutes les causes imaginables. L’engagement est une chose compliquée. Cela dit, dans sa chanson, Renaud se renvoie à lui-même tout son argumentaire en disant qu’il est le premier des bobos.  Notre livre Bienvenue à Boboland n’est pas un procès à charge contre les bobos, pas plus qu’il n’est un plaidoyer en leur faveur.  
 

Vous faites de l’illustration de publicitaire. Vous avez essayé de vendre « dans quel monde Vuitton » ?
CB : (rires) Non. On aurait du mal, parce que ça ne marche pas dans toutes les langues.
 
Un mot à propos du film Ce soir je dors chez toi, qui est une adaptation de Monsieur Jean ?

PD : C’est un film d’Olivier Baroux, avec Jean-Paul Rouve, Mélanie Doutey et Kad Merad, qui est sorti sur les écrans en novembre 2007, et qui sors ces jours-ci en DVD. Au départ, c’est un projet que devait réaliser le frère de Charles. Nous avions écrit une première version, et puis le scénario est passé de main en main, nous avons lâché le truc, et Olivier Baroux et Jean-Paul Rouve se sont appropriés le scénario et l’ont réécrit. Ca ne s’appelle pas Monsieur Jean, des distances ont été prises et sont parfaitement assumées. Nous apparaissons au générique dans l’intitulé « Librement inspiré des bandes dessinées Monsieur Jean ». Ce n’est pas une adaptation littérale des bouquins, ce qui n’est pas plus mal. Livres et films sont des médias tellement différents, la recherche de fidélité conduit rarement à des œuvres intéressantes.

  
En tant que présidents d’Angoulême, vous êtes invités à participer peu ou prou à l’organisation du festival d’Angoulême 2009. Comment allez-vous marquer cette édition ?
CB :
On nous a déjà proposé de travailler sur la continuité de ce qu’avait fait Lewis Trondheim, qui avait travaillé sur la communication visuelle. Nous allons nous pencher sur la charte graphique, avec un ami avec qui nous avions déjà collaboré pour les vins Nicolas, un spécialiste du dessin de lettres et du graphisme

PD : Le FIBD a besoin de ça depuis un moment. L’idée est de pouvoir rendre cohérent tout ce qui est visuel dans le festival, pour que ça ne s’arrête pas à l’affiche : les programmes, les supports papiers, la signalétique peut-être même. Le FIBD utiliserait ce travail pour l’édition 2009, mais aussi pour les suivantes. Ca n’a l’air de rien, c’est assez technique, mais c’est vraiment du boulot.  
CB : C’est un peu tôt pour en parler de façon concrète : pour l’instant rien n’est fait, nous devons commencer par proposer quelque chose qui plaise aux organisateurs du festival. Mais on nous a posé cette problématique, et cela nous intéresse d’essayer d’y répondre.
PD : En tout cas, le contexte du FIBD, l’évolution que le festival a prise depuis quelques années nous convient parfaitement. Depuis que Zep a amené les concerts de dessin, il y a toute une programmation culturelle, des ateliers, et un programme de rencontres qui viennent s’ajouter aux expositions. Les spectacles comme celui de Blutch avec Brigitte Fontaine, de Pascal Rabaté avec Yolande Moreau, de Joann Sfar avec Thomas Fersen, tout cela marche bien. Nous n’avons donc aucune raison de bouleverser la formule. Nous sommes vraiment heureux que tout cela coexiste avec l’accès des gens aux livres, dans les bulles, avec les éditeurs et les auteurs en dédicace, événement qui n’est absolument pas à remettre en question. La programmation est suffisamment fournie, à présent, pour que les gens n’aient pas le temps de tout faire.
CB : Ce qui est bien, c’est que la rencontre avec le dessinateur ne se fait plus uniquement au travers de la dédicace, qui est un échange assez rapide au terme d’une attente souvent longue. Ce qui peut être frustrant. Les concerts de dessins permettent à un public bien plus nombreux de voir le dessin en train de se faire, et dans des conditions plus confortables et sereines que la queue d’une dédicace. Le plus agréable pour les lecteurs, pendant une dédicace, c’est de voir le dessin en train de se faire. C’est le point de départ de Zep quand il a imaginé les concerts de dessin, faire de cela un véritable spectacle, avec un support musical. A côté de ça, les master-class permettent de voir le dessin en construction, avec des commentaires du dessinateur. Il y a réellement une rencontre riche, qui met en scène le dessin.  
PD : Comme tout le monde ne peut pas venir à Angoulême, nous pensons qu’internet peut être un bon moyen de partager l’esprit du festival plus largement. Dans ce même esprit, nous nous réjouissons qu’au travers des partenariats, ce ne soient plus uniquement les lauréats des prix, ou le seul Prix du meilleur album, qui bénéficient de retombées, mais bel et bien l’entièreté de la sélection. La FNAC joue le jeu en magasin, et la SNCF met à disposition du public, dans les gares, les albums de la sélection. Ce qui est bien tant pour les livres grand public retenus dans la sélection, que pour les ouvrages à petit tirage.
 
Mais en dehors de votre contribution à la communication visuelle ou numérique, vous n’avez pas manifesté d’envies d’exposition ou de spectacles ?
PD : Nous allons faire une exposition sur notre travail, avec un certain nombre d’invités. Celle-ci mise à part, nous n’avions pas réellement la possibilité d’initier des expositions. Quand on est arrivés, il y avait déjà des projets en cours, initiés par le Festival. Des projets très bons, d’ailleurs, que nous cautionnons. Une difficulté réelle à Angoulême, c’est que les surfaces d’exposition ne sont pas extensibles à l’envi.  
CB : Pour ce qui est des spectacles, nous avions des idées, qui pourraient se faire dans le futur, mais pas l’année prochaine. Il n’y a qu’un seul lieu réellement utilisable, c’est le théâtre. Entre les spectacles existants et les remises de prix, le théâtre est utilisé sans relâche.  
PD : Nous trouvons très bien que coexistent les concerts dessinés avec les matches d’impro, parce que les ambiances de spectacle sont complètement différentes, mais cet existant, le planning du théâtre est déjà complet. Les autres idées seront pour plus tard. Il faudra d’ailleurs que nous discutions avec Zep, qui avait plein d’idées, dont toutes n’ont pas forcément été réalisées.


Une question protocolaire, pour terminer. A Angoulême, faudra t-il vous appeler Messieurs le président ou Messieurs les présidents ?

PD : Le mieux serait de nous appeler Monsieur Les Présidents.
CB : Ah oui, c’est pas mal, on va dire ça.


mercredi 8 juin 2005

Hanté

par Philippe Dupuy (Cornélius)

 

Pour son premier livre solo, Philippe Dupuy n'a pas fait dans la demie mesure : 192 pages en noir et blanc, réparties en une dizaine de nouvelles. Fil directeur entre les histoires, la pratique quotidienne du jogging par l'auteur, particulièrement propice à la rêverie : ne dit-on pas que cet effort d'endurance libère dans le cerveau des substances, naturelles certes, mais proches des psychotropes ?

L'argument de ce livre n'est pas l'autobiographie, même si Dupuy s'y représente. Cela étant, on ne pourra s'empêcher de penser qu'il y a dans la récurrence de certains thèmes quelque chose d'extrêmement révélateur. Il est frappant de constater qu'un nombre important d'histoires se rapporte à la mutilation ou au handicap, plus précisément à la cécité ou, de façon plus marquée encore, à la perte des mains. Des mutilations apparaissent dans trois chapitres : d'abord l'histoire (muette comme les grandes douleurs) de ce chien qui, emprisonné dans un piège à loup, se ronge la patte pour retrouver la liberté, mais n'y gagne pas un long sursis. Ensuite, dans ce qui est peut-être le seul passage autobiographique du livre, Dupuy se souvient que lorsqu'il avait douze ans, il y avait dans sa classe un garçon né sans mains. Ce dernier se débrouillait plutôt bien, pourtant le jeune Philippe y voyait le pire handicap qu'on puisse avoir. Enfin, une histoire animalière revient également sur ce thème… A bien y penser, on trouve déjà dans Inventaire avant travaux (le sixième volume de Monsieur Jean), une histoire de mutilation : Jean, en proie à une crise existentielle, imagine qu'il rencontre l'ancien locataire de son appartement en passant par une faille dans le mur, et se trouve amputé des deux bras en revenant à son appartement. Le sujet est donc trop présent pour qu'on n'y voit pas la hantise du dessinateur (comme suggère le titre) de perdre les mains grâce auxquelles il exerce son art.

La plupart des histoires de Hanté sont relativement sombres. Une exception avec Vide, quiraconte de façon magistrale comment un étudiant peintre utilisa les moqueries de son professeur pour transcender totalement son art et ne plus avoir besoin d'enseignement.

Le style adopté ici par Philippe Dupuy n'est ni celui de Dupuy-Berberian, ni celui qu'on a pu lui connaître dans les pages de Journal d'un album. Dans Hanté, Dupuy s'exprime avec un trait à la fois plus spontané et moins paisible, un trait réflexe,  non prémédité. Détail particulièrement distinctif, c'est un trait fin et d'épaisseur constante, alors que celui de Dupuy-Berberian et assez gras et en épaisseurs variables. Mais ce recueil surprend avant tout par ses sujets, et nous laisse sur l'étonnante impression d'avoir découvert un nouvel auteur.

 

mardi 7 juin 2005

Un certain équilibre, Monsieur Jean T7

Monsieur Jean T7, par Philippe Dupuy et Charles Berberian (Dupuis)

 

Créé en 1991, Monsieur Jean est un personnage d'un nouveau genre. Ni héros, ni anti-héros, ni caricature, Jean est tout simplement un citadin dans une grande ville. Un peu artiste, rêveur mais pas déconnecté, fidèle en amitié et sans ambition démesurée… il est aussi unique et particulier qu'on peut l'être, c'est-à-dire totalement et pas beaucoup à la fois. Alors pourquoi lui consacrer une série ? C'est que précisément, Jean nous est familier. Il nous ressemble. Exécuté dans un élégant style ligne claire qui ne cesse au gré des albums de gagner en épure, Monsieur Jean est la transposition romancée d'anecdotes vécues ou observées par ses deux auteurs.

Les trois premiers volumes de la série étaient des recueils d'histoires en quelques pages. Puis, à partir de Vivons heureux dans en avoir l'air, Dupuy et Berberian ont lancé leur personnage dans des récits de 54 pages. Ils ont aussi tenté d'autres expériences narratives en produisant La théorie des gens seuls, volume hors série en noir et blanc de plus de 120 pages, publié dans la collection Tohu-bohu des Humanoïdes associés.

Comme pour confirmer que toutes les formes sont possibles pour cette série, Dupuy et Berberian ont pour le septième tome choisi de produire tout un album en courtes séquences d'une page, plus occasionnellement deux. Comme l'indique le titre, Jean traverse une période de stabilité. Il a temporairement résolu les questions existentielles qu'il se pose depuis toujours. Sur tous les plans, il a atteint "un certain équilibre". En conséquence, son quotidien est fait de choses plus simples et plus légères. On en revient à des anecdotes semblables à celles qu'il vivait dans le premier tome, à l'époque où il était persécuté par sa concierge. Nous le découvrons par exemple en froid avec sa boulangère ou jaloux de l'excellent relationnel qu'un autre jeune père du quartier a pu développer avec les ménagères du voisinage. Actuellement, son problème le plus aigu est de trouver une nourrice acceptable pour garder sa fille Julie.

Les auteurs en profitent pour glisser d'autres personnages sous les projecteurs, en fait ceux qui n'ont pas encore atteint ce fameux équilibre. Tout d'abord Félix, qui traverse une crise passagère d'une façon aussi infantile que nombriliste... au point qu'Eugène (le fils adoptif de Félix, qui a énormément gagné en maturité dans le peu de temps qui sépare cet album du précédent) et lui ont désormais des rapports père / fils totalement inversés (mais très comiques !). Puis Agnès, une copine de Cathy que nous découvrons dans cet album, célibataire honteuse de l'être qui court de façon avide et maladroite derrière l'idée du couple rangé, heureux, normal et stéréotypé… plus encore que derrière l'amour.

On zappe d'un personnage à l'autre, d'une anecdote à l'autre. Pour autant, cela ne forme pas un ensemble totalement discontinu : il y a une histoire globale qui progresse entre la première et la dernière page, peinte par petites touches à la manière impressionniste : il faut un peu de recul pour saisir le tableau d'ensemble.

 

 

La lecture du troisième volume de Monsieur Jean prend un éclairage tout à fait différent, si on l'accompagne de celle du Journal d'un album (édité par L'Association) : dans cet ouvrage, les deux auteurs font l'expérience assez inédite pour l'époque (et encore aujourd'hui !) d'un carnet autobiographique qui explique les circonstances et les inspirations qui ont accompagné l'écriture de Les femmes et les enfants d'abord. C'est toutefois le tome 4 de Monsieur Jean, plus poétique, plein d'une fragilité touchante et doté d'un récit à l'architecture admirable qui sera en 1999 distingué à Angoulême par le prix du meilleur album.

 

lundi 6 juin 2005

Dupuy - Berberian

Monsieur Philippe, Monsieur Charles & Monsieur Jean

 

Depuis 1983, Dupuy et Berberian rédigent et dessinent à quatre mains des histoires en bande dessinée, des carnets de voyages, des illustrations de publicité ou littéraires. Ils entrent en 1984 à Fluide Glacial où ils créent Le journal d'Henriette, puis rejoignent les Humanoïdes Associés. Chez cet éditeur, ils développeront un personnage comme on n'avait jamais vu : un être du quotidien, trentenaire, célibataire, plein de doutes… presque réel : Monsieur Jean. L'idée fera école et contribuera à attirer la bande dessinée vers un registre adulte. Rencontre avec deux auteurs remplis d'exigence pour leur art.

 

 

En 2002, vous avez sorti le livre Bicéphale pour expliquer comment vous travaillez en duo, à la fois sur le scénario et sur les dessins. Ce livre, c'était pour qu'on ne vous pose plus la question ?

Philippe Dupuy : Oui, c'est une question qu'on nous a posé un nombre incalculable de fois. On y a répondu sérieusement, puis avec dérision… mais aucune réponse ne résout rien, parce que c'est quelque chose de difficile à rationaliser.

Charles Berberian : Comme il n'y a pas vraiment de réponse, Bicéphale contourne le problème par un décalage humoristique. D'abord avec un petit film d'animation réalisé par Philippe. On y voit des marionnettes à notre effigie qui travaillent ensemble, en utilisant un crayon pour deux grâce à un système de poulies… Puis des témoignages de camarades, comme Loustal, Avril, Jean-Claude Denis ou Blutch, également sous forme de marionnettes. Il y a aussi un texte qui énumère les points essentiels pour assurer la pérennité d'une collaboration comme la nôtre. En fait, nous avons répondu d'une façon plus directe avec le Journal d'un album.

 

Une collaboration tout de même étonnante, ce sont vos carnets de voyage !

D : C'est simple, au contraire. Quand nous voyageons, nous aimons dessiner sur place : c'est mieux que des photos qui restent dans un carton, parce qu'un dessin, il faut se poser pour le faire. On s'était aperçus qu'on était allés dans des villes, pas au même moment, mais que nous en avions l'un et l'autre ramené des dessins. Ils avaient des styles différents, mais ils se répondaient. D'où l'intérêt de réunir nos dessins dans un carnet commun plutôt que dans des carnets indépendants.

 

Le nouveau Monsieur Jean étonne par sa forme : il est composé exclusivement d'histoires en une ou deux pages… Pourquoi ce choix ?

D : Il y a dans les histoires en une page une immédiateté assez plaisante : dès qu'une idée est trouvée, on peut la coucher sur papier. Dans un grand récit, il faudrait essayer de l'intégrer à l'histoire, ce qui n'est pas toujours évident. La forme employée ici nous permet de montrer certaines facettes des personnages qu'on n'avait pas encore abordées. Nous avons créé le personnage d'Agnès pour apporter à Cathy l'entourage qui lui faisait défaut. C'est aussi l'occasion d'approfondir le personnage d'Eugène. Enfin et surtout, un album d'histoires en une page, c'était un bon moyen pour ne pas ressentir à nouveau le carcan de l'album standard.

B : Nous sommes arrivés à une impasse avec les albums de 48 ou 54 pages. C'est un format imposé, qui nous oblige à amputer nos histoires de scènes importantes ou à les tronçonner en plusieurs albums. Etre toujours obligés de faire rentrer nos histoires dans des chaussures trop petites, cela finit par être agaçant. Donc nous avons décidé pour le moment de mettre de côté le long récit que nous avions commencé à écrire, le temps que l'objet "album de bande dessinée standard" évolue ou disparaisse.

 

Vous sentez une vraie résistance de la part des éditeurs pour sortir du format 48 pages ?

B : Nous sommes entrés en bande dessinée par l'album standard, pour progresser vers l'album noir et blanc volumineux… Ce qu'on aimerait à présent, c'est amener un format plus étendu chez de gros éditeurs.

D : Nous avons trouvé chez Dupuis une écoute. On les sent prêts à avancer. La collection Expresso va s'élargir, avec des "Double Expresso", qui feront jusqu'à 80 pages. Notre but n'est pas de faire des pavés pour le seul plaisir de caler la bibliothèque, mais de pouvoir raconter les histoires comme on l'entend. Notre exigence est simple, elle est que le format s'adapte aux histoires et qu'on ne soit plus obligés d'adapter l'histoire au format. Ce devrait être une évidence dans l'édition !

Notre envie, c'est de n'avoir aucune limite a priori, quitte à ce qu'un album se fasse en noir et blanc. Les gamins qui aujourd'hui lisent du manga ne liront peut-être pas de la bande dessinée plus tard… mais il est certain que les éditeurs ne pourront pas affirmer qu'ils ne savent pas lire du noir et blanc !

 

Vous avez toujours défendu une bande dessinée différente, plus intime… L'autobiographie est aujourd'hui un vrai courant, on trouve même des auteurs qui en font par manque d'inspiration. Qu'en pensez-vous ?

B : Je ne me sens défenseur d'aucun courant : partout il y a de bons et de mauvais livres. De très mauvais auteurs font de l'autobiographie. Et puis, certains livres qui ne sont pas autobiographiques en disent plus long sur leur auteur que certaines autobiographies où les auteurs ne s'investissent pas du tout. Pour moi la valeur première, c'est l'implication que les auteurs mettent dans leurs livres. Qu'il s'agisse de personnages réels ou inventés, il faut qu'il y ait une implication suffisante de l'auteur pour que je puisse croire à l'univers qu'il met en place. C'est par son implication qu'il va me permettre de penser que ses personnages, réels ou fictifs, sont des êtres de chair et de sang.

D : Au début, les personnes qui faisaient de l'autobiographie le faisaient par besoin et non en référence à un genre. Approximativement de Lewis Trondheim est un super bouquin, de même que Livret de Phamille de Menu – d'ailleurs, je préfère quand il dessine que quand il écrit, je trouve que c'est plus parlant au bout du compte. Quand je défends la possibilité de pouvoir faire des livres différents, ce n'est pas pour cracher sur la bande dessinée classique. Il y a des albums formidables qui s'accommodent du format 48 pages. Et même dans l'heroic fantasy, qui me semble un genre adolescent boutonneux, on trouve quelques jolies perles.

 

Quand vous avez commencé Monsieur Jean, vous aviez exactement le même âge que votre personnage. Les années défilent, plus vite pour vous que pour votre personnage. L'écart se creuse ?

D : Pas tant que ça, parce que nous avions de l'avance sur lui. Quand on a commencé Monsieur Jean, mon fils venait de naître. Peut-être que dernièrement, les choses ont été moins vite pour lui parce qu'il y a des périodes sur lesquelles il est plus intéressant de s'arrêter. Rien ne nous interdit de faire un rattrapage si on en ressent le besoin, avec une énorme ellipse entre deux albums.

B : On triche un peu. Il se passe dans cet album des choses qui ne sont pas éloignées de notre quotidien. Une dizaine d'histoires sont inspirées d'événements que nous avons vécus dans l'année. L'âge d'Eugène est proche de celui de nos enfants, ce qui permet de retranscrire des expériences presque sur le vif.

Cela étant, nous ne voulons pas faire vieillir les personnages trop vite. Jean a longtemps été emblématique des trentenaires pas sûrs d'eux. Nous avons éloigné notre personnage de ça, parce qu'il a vieilli et nous aussi… mais je n'ai pas très envie qu'il passe de cette étiquette à celle du bobo.

 

En atteignant l'équilibre évoqué dans le titre de l'album, Jean n'est-il pas en train de devenir comme Tintin : un personnage lisse entouré de personnages truculents ?

B : Les personnages principaux sont plus souvent des capteurs ou des récepteurs que des personnages qui émettent. C'est encore plus vrai dans le cas d'un personnage témoin qui sert de masque aux auteurs et au lecteur lui-même. Mais Jean n'est pas systématiquement lisse. La crise existentielle qu'il traverse dans le tome 6, même Cathy n'y comprend rien. Ce n'est pas le personnage stable ou rassurant qu'on pourrait croire.

D : Monsieur Jean n'est pas extraverti. Il est calme, posé, il s'énerve exceptionnellement. Pour autant, il n'est pas comme Tintin un personnage asexué, hors du temps, irréel. Jean trouve qu'on vit dans une époque où les gens sont égoïstes. Ce qu'il déteste par-dessus tout, c'est les arrivistes. Je ne crois pas que ce soit un personnage lisse. Il a des convictions très ancrées, qu'il affirme en douceur, sur la longueur. Dans cet album on a mis les projecteurs sur d'autres personnages, mais Jean conserve un rôle très important : il est le lien entre eux tous.

 

Comment expliquez vous que Jean ne reproche jamais rien à Félix, qui est quand même d'un sans-gêne incroyable ?

D : C'est très fréquent qu'on ait des amis bourrés de défaut, qu'on continue de voir ! Les défauts des amis leur appartiennent… ils nous renvoient aux nôtres. Peut être que l'exubérance et le sans-gêne de Félix renvoient à Jean son côté trop renfermé et réservé, qu'on peut aussi considérer comme un défaut.

B : Je ne trouve pas Félix insupportable. Félix, c'est l'inadapté, l'inconséquent, l'irresponsable. C'est un personnage égocentrique, toujours à côté des choses. Rien que pour ça, je le trouve sympathique. Jean lui est entre ça et Clément, qui est plus installé.

 

Au bout de 20 ans de collaboration, y a-t-il des tics de dessins que vous avez, ou que vous relevez chez l'autre ?

B : Les problèmes sont les mêmes, qu'on soit un ou deux. Les carnets de voyages, qu'on fait chacun de notre côté, nous permettent de faire évoluer notre dessin sans rien imposer à l'autre au départ. Parfois nous prenons des mauvaises directions sans réfléchir, à d'autres moments nous déployons des trésors d'autocritique quand ce n'est pas nécessaire. L'intérêt de cette collaboration, c'est de pouvoir dialoguer pour faire mûrir les projets. Pour moi, c'est plaisant de raconter un projet à quelqu'un, pour voir si ça fonctionne ou pas. L'autre est le premier spectateur. Réussir à l'intéresser est un élément essentiel pour maintenir l'envie de faire des livres ou d'autres réalisations. En ce moment, par exemple, nous travaillons sur un petit film d'animation…

D : C'est pour un programme cinéma : différents auteurs, sous la direction d'Etienne Robial, préparent des films d'animations d'une dizaine de minutes chacun, sur le thème de la peur. A part nous, il y a Mattotti, Blutch, Charles Burns, Richard McGuire, Marie Caillou… Ce n'est pas totalement financé, nous espérons que ça verra le jour. Par ailleurs, j'ai envie de continuer à explorer des livres en solo, Charles a un projet de livre sur le Liban… Et ensemble, Jean-Claude Denis nous a confié le dessin d'un livre qui s'appellera Juste avant la fortune et on a plein de choses dans les cartons…

 

Propos recueillis le 29 avril 2005

 

Une question perso à Charles Berberian :

Pourquoi avoir proposé le scénario de Cycloman à un jeune auteur, Grégory Mardon, plutôt que de le dessiner vous-même, seul ou avec Philippe Dupuy ?

Charles Berberian : Philippe ne partage pas mon goût pour les comics américains, alors que moi c'est le genre par lequel je me suis intéressé à la bande dessinée. De nos jours, je m'intéresse plus aux auteurs comme Charles Burns, Chris Ware, Joe Matt et compagnie, mais la mythologie du super-héros me plait toujours autant. J'avais parlé de Cycloman à Sébastien Gnaedig, en lui disant que je ne pensais pas le dessiner. Il en a parlé à Grégory Mardon, qui lui aussi est un lecteur de comics et qui avait travaillé dans l'animation. J'avais envie de fonctionner d'une façon libre et aléatoire sur ce projet en noir et blanc, en rédigeant les scènes et les dialogues sans indication de découpage. De cette façon, Grégory avait la liberté de faire cinq pages s'il le souhaitait sur une phase comme "Cycloman s'élance et se dirige vers la mer". Je voulais faire ce livre en spectateur.

 

 

 

Une question perso à Philippe Dupuy

Hanté est votre premier album solo. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

Philippe Dupuis : Ce sont des récits personnels, mais avec une distance. Ce n'est pas du tout Journal d'un album bis : ce sont des histoires d'animaux, de catcheurs, de bestioles bizarres, d'un peintre des années 20… et quelques histoires où je fais du jogging.

J'ai essayé dans Hanté d'appliquer les choses que j'ai comprises en regardant des films d'animation japonaise ou en lisant des manga. Miyazaki laisse aller, il ne cherche pas à donner toutes les clés. Cela donne des histoires dont l'interprétation varie selon le lecteur, selon peut-être aussi le moment de lecture. C'est pourquoi je préfère ne pas trop en parler : j'ai envie de laisser chacun se dépatouiller avec sa lecture, sans explications officielles de l'auteur.

 

 

 

Bibliographie commune :

 

1985 – Petit peintre

1987 – Graine de voyous

1988 – Le Journal d'Henriette, tome 1

1988 – Le Journal d'Henriette, tome 2

1989 – Une aventure de Stanislas : Klondike

1990 – Le chat bleu

1991 – Le destin d'Henriette (Le journal d'Henriette, tome 3)

1991 – Les Héros ne meurent jamais

1991 – Monsieur Jean, l'amour, la concierge (Monsieur Jean, tome 1)

1992 – Les nuits les plus blanches (Monsieur Jean, tome 2)

1994 – Les femmes et les enfants d'abord (Monsieur Jean, tome 3)

1994 – Journal d'un album

1996 – New York Carnets

1998 – Une envie de trop (Henriette, tome 1)

1998 – Vivons heureux sans en avoir l'air (Monsieur Jean, tome 4)

1999 – Barcelone Carnets

1999 – Un temps de chien (Henriette, tome 2)

2000 – La théorie des gens seuls

2001 – Lisbonne Carnets

2001 – Trop potes (Henriette, tome 3)

2001 – Le petit garçon qui n'existait pas

2001 – Comme s'il en pleuvait (Monsieur Jean, tome 5)

2003 – Esprit, es-tu là ? (Henriette, tome 4)

2003 – Inventaire avant travaux (Monsieur Jean, tome 6)

2004 – Tanger Carnets

2005 – Un certain équilibre (Monsieur Jean, tome 7)

 

Bibliographie Berberian :

 

1985 – Sauve qui peut (avec F. Avril)

1986 – Des mouches pour Nemon (avec Aussel)

2002 – Cycloman (avec G. Mardon)

2004 – Playlist

2005 – Nightbuzz : the spell (disque avec JC Denis)

 

 

Bibliographie Dupuy :

 

2005 – Hanté