La complainte des landes perdues T5, par
Jean Dufaux et
Philippe Delaby (Dargaud)
De 1993 à 1998, Jean Dufaux et Grzegorz Rosinski
réunissent leurs talents dans une saga Heroic Fantasy médiévale : La
complainte des landes perdues, située sur une île remplie de créatures
fantastiques et de magie profane. Rosinski y est en univers familier, l'époque
et les décors ne sont pas très éloignés de ceux de Thorgal. La série
dure quatre tomes, réédités sous forme d'une intégrale en 2002.
Mais tout n'était pas dit et Jean Dufaux brûlait
de retourner aux racines de cet univers. Rosinski ne souhaitant pas se lancer
dans un nouveau cycle, il fallait trouver un autre dessinateur. Le choix de
Philippe Delaby s'est alors imposé comme une évidence : Dufaux et lui avaient
déjà travaillé ensemble sur Murena, une série historique située à
l'époque romaine antique.
Voici donc un album événement de l'automne 2004
: Jean Dufaux s'est replongé dans les landes perdues pour une nouvelle
complainte qui cette fois chante les exploits des Chevaliers du Pardon, une
caste de paladins armés de la puissance de leur foi et du tranchant de leurs
épées. Contrairement à ce que peut laisser supposer la numérotation il ne
s'agit pas d'une suite. Au contraire, nous voilà transportés quelques dizaines
d'années avant la naissance de Sioban, à une époque où l'île d'Eruin Duléa vit
sous la terreur provoquée une morigane puissante et maléfique,
c'est-à-dire une sorcière capable de se changer à volonté en un énorme serpent.
Il est urgent de mettre fin à ses agissements : la morigane se nourrit de chair
humaine. Mais pour la combattre, il faut la pureté et la détermination d'un
chevalier du Pardon. Le jeune Seamus, fraîchement adoubé par cet ordre, a été
convoqué à participer à ce combat par le seigneur de guerre Sill Valt. Ce
dernier prend néanmoins la précaution de consulter Mornoir, une sorcière
emprisonnée douée du don de prophétie. Sa prédiction est pour le moins ambiguë
: "Seamus sera l'épée, il sera la blessure. Mais qu'il prenne garde : lorsqu'il
aimera, son reflet le trahira, vous trahira tous !". Quelque menaçante soit la
seconde partie de la prophétie (limpide cependant pour ceux qui ont en mémoire
le cycle de Sioban), Sill Valt l'occulte car il a la réponse à ses
interrogations : Seamus est effectivement digne de l'accompagner. Le combat va
pouvoir commencer. Il faut faire au plus vite, avant que la morigane ne
commette l'irréparable…
Cette scène de la prophétie de la sorcière
Mornoir est un bien curieux paradoxe dans le scénario de Dufaux (par ailleurs
efficace et bien mené) : les chevaliers du pardon sont censés être les
défenseurs armés de la chrétienté contre les adeptes du paganisme et de la
sorcellerie. Pourtant, lorsque Sill Valt annonce à Seamus qu'il va consulter la
sorcière Mornoir à son sujet, Seamus trouve tout à fait naturel de donner son
sang pour faciliter cette démarche… Mais après tout, en ces temps désolés, les
chevaliers du pardon sont confrontés quotidiennement au surnaturel et ont bien
le droit de reconnaître sa puissance (tout en la désapprouvant).
Cet album étonne avant tout par la splendeur
graphique déployée par Philippe Delaby. Le dessinateur a eu toute liberté de
réaliser son travail en suivant son style propre, plutôt que de devoir imiter
celui de Rosinski. Et Delaby n'a manifestement pas ménagé sa peine : en plus
des dessins, il s'est occupé de la mise en couleurs car il avait des attentes
très précises sur ce sujet. Son savoir-faire en couleurs directes produit un
résultat éblouissant, irréprochable. Les vignettes ont un style très
"illustration", sans cesser de préserver une part d'imagination pour que le
lecteur puisse aussi s'approprier le récit. Après le cycle des chevaliers du
pardon, Dufaux annonce déjà son intention de remonter plus loin encore dans le
passé des landes perdues, avec un troisième cycle à l'apogée de la puissance
des sorcières. Nous aurons donc encore d'autres bonnes occasions d'admirer le
travail de Delaby.