Dans chaque numéro, le gardien du ZOO ouvre les cases et les cages des créatures du 9e art. Pour ce numéro spécial Angoulême au cœur de l’hiver, ouvrons ouvrons la case aux oiseaux du grand froid, et donnons un coup de chapeau à Alfred le pingouin et à ses copains manchots.
Alain Saint-Ogan, un des précurseurs de la bande dessinée en France, fut parmi les premiers auteurs européens à généraliser l’usage des bulles dans les vignettes de ses bandes dessinées. Thierry Groensteen et Harry Morgan lui rendent hommage dans L’art de Saint-Ogan, une monographie publiée fin 2007 (éd. Actes Sud – L’An 2). En 1925, Saint-Ogan invente le duo comique Zig et Puce. Dès la quinzième planche, les deux garnements voyageurs rencontrent un pingouin au pôle Nord. Après avoir renoncé à s’en faire «un chic rôti !», l’animal devient bientôt leur inséparable compagnon : il s’agit d’Alfred, et techniquement, ce serait plutôt un manchot, et ses congénères résident plus souvent sur le pôle sud. Il n’empêche, le «pingouin Alfred» déclenche un véritable phénomène de mode dans les années folles. Valorisé comme porte-bonheur, il fait l’objet d’un marchandising comparable à celui qu’occasionneront les Schtroumpfs quelques décennies plus tard. Joséphine Baker, Mistinguett, l’aviateur Lindbergh et jusqu’au président Doumergue font d’Alfred leur mascotte.
Le premier festival d’Angoulême, en 1974, est placé sous la présidence d’Alain Saint-Ogan, et Alfred devient l’emblème du festival jusqu’en 1988, date à laquelle les Alfred sont remplacés par des Alph-Art. Besoin de modifier l’image du festival à l’époque, volonté de placer le festival sous le patronage d’Hergé, ou décision forcée par Greg ? Certains prétendent que le créateur d’Achille Talon, à qui Saint-Ogan avait cédé les droits de Zig, Puce et Alfred (Greg avait d’ailleurs dessiné leurs nouvelles aventures entre 1963 et 1969), vexé de n’avoir jamais obtenu le Grand Prix d’Angoulême, avait décidé d’interdire au festival de continuer à utiliser d’Alfred…
De nos jours, le succès du film de Luc Jacquet «La marche de l’Empereur» en 2004, a permis à un large public de se familiariser avec les mœurs des manchots, et de ne plus les confondre avec les pingouins, qui sont des oiseaux volants. En hommage au film, les éditions La boîte à bulles ont édité en novembre 2006 L’empereur nous fait marcher, de Jean-Luc et Philippe Coudray. En deux cases par page (la forme la plus minimale de strip qu’on puisse imaginer), les frères Coudray déjouent les préjugés dont les manchots sont les victimes supposées (ou les auteurs, ça dépend). Cela, en portant un regard amusé et tendre, poétique et surréaliste. Ce livre a connu un destin éditorial des plus atypiques : édité sans faire de vague en 1989 chez Hachette sous le titre Drôles de manchots, il a connu le succès (plus de 50000 exemplaires vendus) dans une édition augmentée, publiée en 1995 par un éditeur japonais, avant de revenir 25 ans plus tard sous sa forme actuelle, enrichi encore par de nombreux inédits.
Est-ce l’immensité des paysages glacés qui, leur rappelant la page blanche, inspire particulièrement les dessinateurs ? Ou la bonhommie pataude des manchots, qui fait d’eux des animaux comiques par nature ? Toujours est-il que la bande dessinée d’humour les utilise assez régulièrement. Et même quotidiennement, croqués par Xavier Gorce dans sa série Les indégivrables, des comic-strips de satire politique et sociale qui sont prépubliés dans la Check-list envoyée aux 70000 abonnés de la lettre électronique du journal Le Monde. Deux recueils ont été publiés aux éditions Inzemoon.
Enfin, nous conclurons ce tour d’horizon cryo-ornithologique par une pensée au dénommé Oswald Cobbelbot, un ennemi de Batman toujours vêtu d’une veste queue-de-pie et d’un chapeau haut-de-forme, et armé de parapluies gadgets redoutables. Il fut élevé par des manchots dans les égouts de Gotham City, ce qui explique qu’il ait choisi de se faire appeler… le Pingouin. Eh oui, en anglais, manchot se dit penguin. Les bras m’en tombent !
