Une aventure de Philibert T2, de Mazan (Delcourt)

Zacharie Beausoleil menait une vie austère mais tranquille dans le bayou, vivant du produit de la chasse au crocodile et s’imaginant une compagne idéale : la femme caméléon. Hélas, sa cabane se dresse à la verticale d’un gisement de pétrole. Cinq associés sans vergogne l’en délogent de force et rasent son habitation en son absence. Zacharie n’a plus que la vengeance en tête. Il parvient rapidement à égorger trois de ses persécuteurs. Pour les deux derniers, il entame une très patiente chasse à l’homme qui durera 19 ans et se conclut sur un terrain de golf…

Le flic saisi de l’affaire, c’est le commissaire Alcide. Il emmène avec lui son frère Philibert, médecin légiste de profession. Les deux frangins sont en terrain connu : ils ont passé toute leur enfance ici, avant que le quartier ne soit rasé pour céder la place à un golf. Les promoteurs ont forcé tous les riverains de partir… sauf la mère de nos deux héros, qui a résisté en ne quittant plus sa maison, plantée comme un obstacle au milieu des greens depuis 14 ans. Pour elle, cette série de meurtres est une véritable aubaine : enfin ses fils viennent la voir tous les jours ! Vieille dame maniérée et empoisonnante, engoncée dans le passé, elle peut à loisir leur taper sur les nerfs avec sa hantise d’être poussée vers l’hospice… et les bourrer de thé et de petits gâteaux, sur fond sonore de vieilles rengaines du début du siècle : Où sont tous mes amants chanté par Fréhel ou Les roses blanches, la célèbre chanson qui donne son titre à cet album.

Les chansons réalistes étaient mélodramatiques jusqu’à l’absurde ; il en est de même pour cette aventure de Philibert, à ceci près qu’il ne s’agit pas pour Mazan d’obtenir un résultat édifiant ou larmoyant, mais plutôt de viser la satire. En trois chapitres et un épilogue, l’auteur emblématique de l’atelier Sanzot réalise un album où rien n’est laissé au hasard. Les dessins sont composés de façon particulièrement efficace et l’auteur sait tirer profit des spécificités du médium BD pour nous arrêter parfois sur un article de journal ou sur le carnet intime de Philibert (où le héros raconte sa mère avec une certaine férocité !). L’enquête policière à proprement parler fonctionne à rebours, dans un récit au découpage ciselé de façon aussi savante et étonnante que celui d’un film de Tarentino. Ainsi, les premiers mots de l’album sont « J’ai fini. J’ai fait ce que j’avais à faire »  et semblent tapés sur une vieille machine à écrire : une astuce graphique qui révèle qu’il s’agit d’une déposition enregistrée lors d’un interrogatoire de police. On ne se lasse pas de relire l’album pour en découvrir les subtilités et apprécier les points communs entre Zacharie Beausoleil et de la mère de Philibert.

paru dans Bédéka #4