Le briographe

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Tag - Lewis Trondheim

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dimanche 4 avril 2004

Carnet de bord 2002-2003

par Lewis Trondheim (L'Association, coll. Côtelette)

Initiés avec Approximativement, les travaux autobiographiques de Lewis Trondheim se sont poursuivis dans Les aventures de l'univers et plus récemment dans trois Carnets de bord édités par l'Association. Carnet de bord 2002-2003 est le quatrième et dernier album de ce genre avant longtemps : Lewis veut attendre au moins dix ans avant de rédiger une éventuelle suite.

160 pages, 17 euros, huit chapitres. Chacun relate un événement qui éloigne l'auteur (volontiers sédentaire) de son domicile : différents voyages professionnels ou en famille, un séjour à l'hôpital ou le récit d'un cauchemar quelques minutes avant le départ pour un salon de la BD.

Far away from home, l'auteur s'analyse avec beaucoup d'humour mais sans concession. Il révèle au grand jour toutes les névroses, les angoisses ou les petits défauts qui constituent sa personnalité, pour le plaisir de l'autodérision.

La pièce maîtresse de ce carnet est le récit d'un voyage au Japon. Trondheim est convié à participer à une exposition d'auteurs français en compagnie de Christophe Blain. Aller au Japon, c'est risquer d'y affronter les tremblements de terre, les yakusas, les tsunamis… mais le pire serait d'être pris pour un Américain.  Alors il prépare ce voyage avec une extrême minutie, se renseigne sur les usages et la politesse, apprend quelques rudiments de Japonais, étudie la civilisation… et vilipende Blain qui ne se prépare pas outre mesure. "Quoi ? Tu n'apportes pas de cadeaux ? Tu vas passer pour un clodo !", menace Trondheim. Blain téléphone à Guibert : "T'as apporté des cadeaux ? – Non ! – T'es passé pour un clodo ? – Non : pour un artiste !". La complicité des deux auteurs donne de beaux échanges. Trondheim commente le repas japonais servi à bord de l'avion : "pas inoubliable – Bin si, c'était bon ! – T'as qu'à faire un carnet et écrire ce que tu penses !". De fait, Blain s'invite dans le carnet de Trondheim et livre une dizaine de planches qui apportent une autre vision de ce voyage.

Tout au long du carnet, Trondheim  proclame qu'il est paranoïaque. Il se rappelle par exemple avoir demandé un bilan de santé à son médecin quand il a franchi le cap des 20 ans. Agé de 40 ans à présent, Trondheim songe à faire une pause dans sa production car "il est rare de faire rimer vieil auteur de B.D. et qualité". Il y a peut-être un rouage chronoscopique mal réglé chez lui : il anticipe tout 40 ans à l'avance.

 

 

Discours sur la méthode

Pour réaliser ses Carnets de bord, Lewis Trondheim s'est fixé des règles assez contraignantes : pas de crayonnés, pas de tipp-ex, pas de retouche. Tout cela, afin de préserver au maximum la spontanéité du dessin et de ne pas tomber dans un engrenage consistant à vouloir toujours tout refaire en mieux. Cette méthode permet aussi de traduire le plus justement possible les émotions et sentiments ressentis sur l'instant. Les pages sont donc la plupart du temps dessinées en direct absolu, ou quand ce n'est pas possible, avec un délai maximum qui n'a jamais dépassé deux à trois jours entre le vécu d'une scène ou d'une émotion et sa retranscription dans le carnet. En tant qu'invité, Christophe Blain n'a pas été privé de gomme pour la création de ses planches.

Comme à son habitude, Lewis se représente ainsi que tous ses personnages dans un style animalier : lui-même et sa femme sont des oiseaux, Blain est figuré par un chien-loup, Emile Bravo est croqué sous les traits d'un Panda etc.

Les bulles sont assez rares, sauf naturellement pendant le chapitre japonais où les scènes de dialogue abondent. La narration progresse essentiellement via des bandeaux de récitatifs qui figurent le monologue intérieur bouillonnant (mais silencieux) de l'auteur tout en favorisant l'identification du lecteur. Enfin, par endroits, Lewis Trondheim submergé par une émotion esthétique capte dans des planches sans commentaire la beauté d'un paysage ou d'un monument historique, le temps d'une respiration contemplative.

Paru dans Bédéka #3

 

dimanche 21 mars 2004

Résurrection, Les cosmonautes du futur T3

Les cosmonautes du futur T3, par Lewis Trondheim et Manu Larcenet (Dargaud, coll. Poisson Pilote)

 

Martina et Gildas mijotent dans le clafoutis quand… comment, vous ne parlez pas le "bifteck", le langage secret (et gastronomique) utilisé par les cosmonautes du futur lorsqu'ils suspectent la présence d'oreilles indiscrètes ? En pas-bifteck donc : Martina et Gildas, 14 ans, sont la résurrection par clonage de deux cosmonautes crashés sur la planète Mawis. Après des mois passés à sillonner l'univers à la recherche de leurs origines, ils détectent enfin une présence humaine. C'est une base-musée qui célèbre la fin du XXème  siècle, très fière de son parking pollué, taggué et authentiquement nauséabond mais surtout lieu de vénération des deux idoles de l'humanité : Martina et Gildas !

Nos héros découvrent aussi avec stupéfaction qu'ils ne sont pas en 2033 mais en 2143… avant de devoir mettre à profit les cours "d'extermination d'aliens qui puent" du tome précédent pour s'enfuir car les gardiens du musée, adeptes de l'idéologie Celta, voient en eux des contestataires à abattre sans sommation à grand renfort de blasters…

Lewis Trondheim revisite les classiques du Space Opéra pour mieux les contourner et s'en moquer : décalage temporel, poursuites dans les astéroïdes, armée de clones… et bien sûr une lutte prétendument politique entre les despotes au pouvoir et les rebelles, qui s'avère finalement être une affaire de famille. Dans un style qui rappelle le Guide Galactique de Douglas Adams, il multiplie les retournements de situation inattendus et loufoques pour surprendre le lecteur mais aussi son dessinateur. En effet, pour cette série, Larcenet reçoit chaque matin par fax le scénario de la page qu'il doit dessiner dans la journée. Cette technique semble en tout cas porter ses fruits, tant les dessins débordent d'une évidente jubilation. Comme on dit en bifteck : voilà un excellent mille-feuille à ajouter à votre frigo !

paru dans Bédéka #3

samedi 14 février 2004

Crève-cœur, Donjon Monsters T8

Donjon Monsters T8, par Joann Sfar, Lewis Trondheim et Carlos Nine (Delcourt)

 

L’argentin Carlos Nine, distingué à Angoulême 2001 pour Le canard qui aimait les poules, a été choisi pour dessiner Donjon Monsters 8 : Crève-cœur.

Donjon Monsters regroupe des histoires intercalaires qui complètent notre connaissance de l’univers Donjon en donnant le premier rôle à des personnages secondaires de la saga. Originalité supplémentaire, chaque volume est confié à un dessinateur différent. Joann Sfar et Lewis Trondheim (les co-scénaristes) offrent ainsi la réalisation d’un album à grand succès à des auteurs dont ils apprécient le savoir-faire (souvent leurs copains, ce qui revient au même).

Le personnage principal est cette fois Alexandra, la jolie tueuse et membre de la confrérie des assassins pour qui Hyacinthe, justicier masqué et romanesque a eu le coup de foudre. Dix ans se sont écoulés depuis leur première rencontre.

Alexandra raconte ses origines et son parcours à un journaliste de la gazette d’Antipolis qui souhaite rédiger une série d’articles remplis de sang et de larmes, comme les aime le public. Mais l’entretien s’avère rapidement être un guet-apens organisé par son ancien amant Jean-Michel. A force de corruption, ce forban sans scrupule a réussi à se faire nommer chef de la police… la couverture idéale pour ses activités illicites !

Alexandra est kidnappée et enfermée pour servir d’appât à un plus gros poisson : la confrérie des assassins dirigée par le désormais redouté Hyacinthe, qui en a fait le bras armé de la justice (puisque la police officielle n’assume plus ce rôle). Tiraillée entre un ancien amant qui la trahit et un nouvel amant qui tarde à la sauver, Alexandra ne peut compter que sur sa faculté d’improvisation…

Voilà probablement l’album le plus chagrin de la série. Le dessin étrange et subtil de Carlos Nine rappelle à la fois Lewis Carroll, Benjamin Rabier et les Mickey Mouse des années 1920. Enfantin sans être naïf, il n’adoucit qu’à peine la noirceur du scénario. Titre idéal pour cet album, Crève-cœur en est aussi un résumé ultime.

 

 

Donjon, collaboration magistrale de Sfar et Trondheim, est une saga parmi les plus passionnantes et jubilatoires du moment. Cela tient à plusieurs choses. Tout d’abord au fait que, prenant le contre-pied de l’heroic fantasy, presque tous les personnages décrits sont des anti-héros : Herbert, simple employé du donjon, est envoyé en mission sur un quiproquo. Il est devenu par pur hasard le détenteur de la légendaire épée du destin, une arme bavarde et maudite qui d’ailleurs ne mérite pas la convoitise dont elle fait l’objet. Son ami Marvin est un dragon potentiellement invincible, mais incapable de se battre avec quiconque l’insulte. Quant au jeune Hyacinthe, futur gardien renfrogné du donjon, c’est un justicier bien maladroit, sans cesse livré au doute et agissant sous un pseudonyme grotesque : la chemise de la nuit. 

L’imagination très fertile des auteurs, leur humour subtil et corrosif, leur sens du décalage et leur talent de dialoguiste font le reste. Mais l’intérêt de Donjon réside aussi dans la dimension expérimentale de la série. Pour entretenir l’excitation et éviter la routine, le ton change à chaque album et la série fait appel à des dessinateurs invités (Killoffer livrera un opus en avril ; Bercovici et David B. sont également annoncés). Autre innovation remarquable, l’histoire du « niveau 103 » a été racontée du point de vue de trois personnages, sur trois albums. Tout cela, pour le plus grand plaisir du lecteur.

publié dans Bédéka #1

 

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