Le briographe

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Tag - Lewis Trondheim

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mardi 4 octobre 2005

Mister i

par Lewis Trondheim (Delcourt, coll. Shampooing)

 

En octobre 2005 Lewis Trondheim, devenu directeur de collection pour les éditions Delcourt, lance le label Shampooing : "Shampooing, ça lave la tête et ça fait des bulles", explique t-il. Des bulles, on n'en verra pas beaucoup dans Mister I, le livre inaugural de cette collection : il s'agit d'un album muet. Sur le même principe que Mister O (dont la réédition est annoncée), chaque planche propose en 60 cases une histoire complète, variation comique sur un thème unique. Pour Mister O, il s'agissait de franchir un ravin. Mister I pour sa part est soumis au supplice de Tantale : malgré la proximité d'arbres fruitiers et de fenêtres garnies de tartes laissées à refroidir, tout se ligue pour l'empêcher d'assouvir sa faim.

 

Les cases, minuscules, sont dessinées avec un maximum d'économie graphique. On y trouve des personnages aux corps patatoïdes, avec des membres en fil de fer et deux points pour les yeux... Pourtant cela fonctionne. D'abord, parce que la simplicité graphique n'empêche pas l'expressivité. Du fait aussi d'un séquençage très lisible des mouvements et des actions, qui donne la sensation de suivre une série de dessins animés sans paroles. L'essentiel réside bien sûr dans l'originalité et le farfelu des histoires, très scénarisées (n'oublions pas qu'une planche "standard" contient souvent six cases et non soixante). Etonnant, Mister I offre toutefois une performance narrative moindre que Mister O, dont le thème était autrement plus complexe à décliner.

jeudi 10 mars 2005

Désœuvré

par Lewis Trondheim (L'Association)

 

« Décoinçage de bulle »
Dans une page datée novembre 2003 de son Carnet de bord 2002-2003, Lewis Trondheim écrivait "Il est rare de faire rimer vieil auteur de BD et qualité. Je veux faire une pause avant d'avoir épuisé tout mon carburant". Quelques jours après la publication du Carnet, Trondheim précisait ses intentions dans un message sur le site BDParadisio : "Je viens de finir mon dernier album en tant que dessinateur […] Après on verra. Ce qui est sûr, c'est que je lève le pied". La nouvelle avait fait grand bruit, inattendue de la part d'un auteur parmi les plus prolifiques de la bande dessinée. En moins de quinze ans, Trondheim avait signé plus de 90 albums, dont près de la moitié comme dessinateur. Certains restaient incrédules… la parution de La vie comme elle vient balaya leurs doutes : Lapinot, le héros de toujours, celui sur lequel Lewis avait fait ses gammes… y avalait prématurément ses dernières carottes. La période "dessinateur" de Trondheim avait donc pris fin.

Annoncé sur le site de l'auteur, Désœuvré était un ouvrage auréolé d'un certain mystère. Il se disait que Lewis y exposerait les réflexions et les motivations qui l'ont détourné de sa planche à dessins. L'ouvrage était marqué achevé depuis quelques mois, sans autre précision que le nombre de pages.

Enfin le livre est arrivé. La couverture est très sobre, avec simplement l'hydre symbole de L'Association et un sous-titre essai. Surprise : des dessins ! Quoi, il s'est remis aux crayons ? Oui, et ce n'est pas pour expliquer en dessins pourquoi il ne dessine plus. Pendant quatre-vingts jours, Trondheim s'est effectivement tenu à l'écart de tout projet d'album à dessiner. Bien qu'il la qualifie de "vacance", cette période n'a pas été inactive. Il s'est essayé à l'écriture d'un scénario de film d'animation, est devenu directeur d'écriture pour l'adaptation en dessins animés du Roi catastrophe et a participé à toutes sortes de festivals BD. Seulement, ce n'est pas assez pour ce boulimique de travail habitué à la suractivité : "m'être forcé à ne pas me plonger dans un récit m'a mis dans des abîmes de perplexité. A 40 ans, je me suis retrouvé quasiment dans un état mental de retraité de 65 ans". Revenant sur les motivations originales qui l'avaient conduit à annoncer son abandon du dessin, Lewis rappelle alors sa théorie : les auteurs de bande dessinée vieillissent mal. L'interminable répétition des mêmes gestes les conduit à une baisse de qualité dont ils sont conscients. Au bout du chemin, certains auteurs sombrent dans une profonde dépression, comme Franquin ; d'autres vont jusqu'au suicide, tels Lelong ou Degotte. Cela, pour n'avoir pas su décrocher assez tôt…

Trondheim entame alors une enquête dans le milieu de la bande dessinée, recueillant les témoignages et réflexions sur ce sujet de différents auteurs parmi lesquels Gotlib, Tibet, Ptiluc ou Yvan Delporte.

La forme de l'ouvrage est assez proche de celle des Carnets de Bord. Désœuvré est tout en réflexion et en introspection. Pour éviter de se représenter continuellement, Trondheim s'y livre plus qu'à l'accoutumée au dessin d'après nature, croquant avec légèreté des paysages, des architectures, des animaux dans un zoo, des objets, une feuille… Ces illustrations aux thèmes insignifiants pourraient paraître hors sujet. Peut-être témoignent-elles au contraire assez bien de son besoin viscéral de dessiner. Reste une interrogation : la "vacance" a duré du 12 mars au 2 juin 2004. C'est donc après seulement quinze jours (!) de sevrage que Lewis a averti le monde entier qu'il ne dessinait plus. Quelle pouvait bien être la nécessité d'une déclaration si précoce ? Une hypothèse : Il savait que ça ne pourrait pas durer. Trondheim fait de la BD comme il respire. Peut-être voulait-il que le public compte avec lui combien de temps il tiendrait sans respirer…?

 

lundi 8 novembre 2004

Petit Père Noël et le cadeau perdu, Petit Père Noël T5

Petit Père Noël T5, par Lewis Trondheim et Thierry Robin (Dupuis)

 

Petit Père Noël a un chapeau magique très pratique, . Le pingouin majordome est malade et ne peut plus s'occuper de la vaisselle ? Hop, dans le chapeau : disparue, la corvée ! Seulement, quand un lapin facétieux s'y engouffre, notre héros est obligé de s'élancer à sa poursuite. Quel bazar… Où peut bien se cacher le lapin ? Pendant qu'il le cherche, Petit Père Noël retrouve avec stupeur un cadeau jamais livré… La mémoire lui revient : c'était en 1944. Il allait donner son cadeau à un enfant, mais des avions s'étaient mis à bombarder la maison, provoquant sa fuite précipitée. Hum ! Les années ont passé, l'enfant a vieilli, mais il n'est peut-être pas trop tard pour lui apporter son cadeau…

Petit Père Noël est une série muette, avec le plus souvent seize images par planche. La raison de ce parti pris ? Les auteurs destinent cette série aux tout-petits, à ceux qui ne savent pas encore lire. La première lecture nécessite l'aide des parents, pour aider les enfants à comprendre l'histoire et le fonctionnement des livres. Mais rapidement, les bambins sont capables de déchiffrer les scènes et de se raconter l'histoire (ou des portions d'histoire) uniquement grâce aux dessins tendres et joyeux de Thierry Robin. Et de plus, les histoires élaborées par Lewis Trondheim n'ont rien de gnangnan : elles possèdent tout ce qu'il faut d'action, d'humour et de rebondissements pour passionner les petits et intéresser les grands. Tintin est la BD des jeunes de 7 à 77 ans. Petit Père Noël repousse ces frontières : ses plus jeunes lecteurs n'ont pas trois ans.

 

mini-interview

Pouvez-vous raconter la genèse de Petit Père Noël ?

Thierry Robin : En 1992, j'ai réalisé un timbre pour la poste française sur le thème de noël, puis des prêts-à-poster et la carte que la poste envoie aux enfants qui ont écrit au Père Noël, et ce trois années de suite. A l'époque, je travaillais dans le même atelier que Lewis Trondheim. Il m'a proposé d'écrire des histoires avec ce personnage, de l'étoffer en lui donnant une petite famille, une usine avec des lutins qui fabriquent des jouets… Et c'est parti sur les chapeaux de roue, comme souvent avec Lewis.

Les BD muettes sont presque toujours l'œuvre d'une seule personne. A quoi ressemble un scénario de Petit Père Noël ?

Normalement je préfère que les scénaristes me donnent quelque chose d'écrit. Mais pour cette série, avec 16 cases par page, ça demanderait des descriptions à n'en plus finir… Alors Lewis me fournit des pages de crobards. Si bien que mon travail est assez facile ! La plupart du temps je respecte son découpage.

 

lundi 6 septembre 2004

Des fleurs et des marmots, Donjon Parade T4

Donjon Parade T4, par Joann Sfar, Lewis Trondheim et Manu Larcenet (Delcourt)

 

Le radeau de la merduse...
On croyait Marvin, le guerrier dragon, presque invincible... Eh bien, tout dépend de la mission qu'on lui confie ! Par exemple, servir de nounou à une demi-douzaine de gamins turbulents quand Madame Poularde est malade, c'est au dessus de ses forces : il appelle Herbert à la rescousse. Lequel a lui aussi une mission de la plus haute importance. Top secrète. Enfin, ne l'ébruitez pas, merci. Le gardien lui a donné l'ordre d'aller déboucher la fosse septique du Donjon, jamais vidangée depuis 40 ans... A tout prendre, Marvin préfère encore ça : il décide d'emmener les enfants (ravis !) en excursion pour aider Herbert. Sur place, ils découvrent qu'un écosystème original s'est développé dans la fosse septique démesurée. De quoi improviser une leçon d'éveil ? Voire ! Il faudrait pour cela que les marmots ne se perdent pas dans la végétation luxuriante. Et surtout, que la faune locale soit un peu moins agressive…

Après deux Donjon Monsters plutôt dramatiques cette année, voilà le retour de l'humour dans le Donjon ! Imaginer toute une histoire à tendance écolo dans une fosse septique, voilà qui a de quoi surprendre, mais les scénaristes de Donjon nous ont habitués à toutes les audaces. Aussi bien, entre scatologie et écologie, la rime est riche !

Dans cet opus, outre Marvin et Herbert, nous retrouvons avec plaisir un des personnages les plus attachants du Donjon : Grogro, une sorte d'oiseau monstrueux à la force colossale et doté d'un intellect plutôt limité. C'est un vrai innocent, plus gamin encore que les enfants sous la responsabilité de Marvin. Ses paroles et ses réactions sont un enchantement !

Cet épisode est très sympathique, mais moins consistant que les précédents. Il y manque un peu de ces réparties spirituelles qui rendent l'univers Donjon si attachant. En particulier, le sage du ghetto débordait d'intelligence et offrait à méditer en riant, avec un vieux sage facétieux semblable à Diogène et son peuple réduit en esclavage mais amoureux de ses chaînes. Des fleurs et des marmots est une aventure plus classique, un pur divertissement qui se lit assez vite. Sans doute parce que cette aventure privilégie l'action et la bagarre un peu au détriment des dialogues : il y a plutôt moins de texte qu'à l'accoutumée.

Mais coupons court à ces réserves de lecteur fidèle et exigeant. En dépit du lieu choisi, cette histoire ne manque pas de fraîcheur. Et comment résister à une série qui rassemble l'imaginaire débridé de Joann Sfar, l'humour décalé et caustique de Lewis Trondheim et le graphisme expressif de Manu Larcenet ? Le plaisir est au rendez-vous, et les exégètes de la série seront surpris de voir Marvin mis knock-out à deux reprises.

 

Aventuriers lecteurs qui hésitez à rejoindre le Donjon de peur de vous perdre dans son scénario labyrinthique, Donjon Parade est fait pour vous ! Cette série est constituée de one-shots comiques tous dessinés par Larcenet et dont l'action s'inscrit entre les tomes 1 et 2 de la série principale (Donjon Zénith).  Nous y retrouvons les deux plus célèbres employés du Donjon peu après leur rencontre  : Marvin, dragon de son état et bras droit du gardien du donjon et Herbert le canard, jeune duc de Vaucanson volontiers gaffeur, porteur de l'épée du Destin (une arme magique qui refuse de sortir de son fourreau, mais qui métamorphose son détenteur en guerrier surpuissant dès que quelqu'un tente de s'en emparer). Même si l'univers et les personnages sont communs avec les autres séries du Donjon, il n'est pas indispensable d'avoir suivi la saga dans son intégralité pour apprécier les albums Donjon Parade.

 

 

Bibliographie Donjon Parade :

Un Donjon de Trop (2000)

Le sage du Ghetto (2001)

Le jour des crapauds (2002)

Des fleurs et des marmots (2004)

Pour bien faire, lisez aussi Cœur de Canard (Donjon Zénith T1) pour découvrir comment Herbert est entré en possession de son épée maudite, et comment Marvin et lui sont devenus amis.

 

vendredi 9 juillet 2004

Les profondeurs, Donjon Monsters T9

Donjon Monsters T9, par Joann Sfar, Lewis Trondheim et Killoffer (Delcourt)

Personnages candidats à un bonheur sans mélange, ne confiez pas votre destin à Sfar et Trondheim !

Prenons Noyeuse, qui vit au fond de l'océan parmi les Aquabonistes ses proches. Ses préoccupations devraient être celles des nymphettes de son âge : les garçons, la fête de la grande marée qui s'approche… Dès la page 2, les scénaristes font débarquer chez elle une escouade qui massacre ses parents !  Elle ne doit son salut qu'à son poisson domestique qui saute à la gorge de son agresseur. Et pour sauver ses écailles, elle est obligée d'endosser l'armure et l'identité du défunt soldat. Par chance, tous les Aquabonistes se ressemblent. Notre héroïne réussit donc à se faire passer pour Clouillure, soldat du grand Khân aux ordres du commandant Shiwømihz qui est chargé d'exterminer les Aquabonistes de confession bathyste (du grec bathus : profond). Bien malgré elle, Noyeuse est entraînée dans le conflit…

Chaque Donjon Monsters offre le premier rôle à un personnage secondaire de la saga, déjà rencontré dans un autre album. Comme Sfar et Trondheim détestent la routine, ils ont inventé un univers complet et presque parallèle. Seule une furtive apparition du grand Khân et de son fils Papsukal ancre Les profondeurs dans l'univers de Terra Amata. Nous retrouvons aussi le tentaculaire Shiwømihz aperçu dans Donjon Crépuscule 101. Mais cet opus aquatique reste une diversion dans le feuilleton… à moins que les auteurs n'aient de futurs grands projets pour Noyeuse?

Killoffer, neuvième dessinateur invité à ajouter sa pierre à l'édifice Donjon, a réalisé un travail des plus impressionnants. Particulièrement brillant pour dessiner des formes organiques, rarement anguleux, Killoffer est ici dans son élément. Ses planches débordent de vie et grouillent de créatures aquatiques incroyables. Nageoires, tentacules, yeux globuleux, corps gélatineux, pseudopodes et monstres de cauchemar foisonnent dans des vignettes aux décors extrêmement détaillés. Devant l'ampleur du travail à accomplir, il y avait de quoi faire pâlir le coloriste (un comble !). L'album sera disponible fin août en librairies. Après un premier semestre 2004 plutôt calme au Donjon, cet album et le Donjon Parade 4 (Des fleurs et des marmots par Larcenet) nous promettent une belle rentrée.

 

mini-interview

A t-il été difficile pour Sfar et Trondheim de vous convaincre de participer à Donjon ?
Killoffer : Pas le moins du monde : je les connais depuis le début de leurs carrières et j'aime à très peu de choses près tout ce qu'ils font.

Quelle a été votre première réaction en lisant le scénario ?
Killoffer : J'ai ri et j'étais très excité. Ensuite, recevant le scénario au fur et à mesure des planches que je faisais, j'étais un peu dans la position inédite pour moi d'un lecteur qui doit dessiner l'histoire, s'il veut la connaître. Mais en bande dessinée, dessiner c'est aussi un peu écrire... Alors tout cela est un peu compliqué... ou riche... et j'ai en quelque sorte perdu le fil de l'histoire, je ne savais plus quoi en penser. Ce n'est qu'une fois les planches terminées que j'ai pu réellement me rendre compte combien leur histoire est originale, drôle, intelligente et savamment  construite.

Vous avez beaucoup travaillé comme illustrateur, dessinateur de presse… mais votre bibliographie BD est assez réduite. Pourquoi ?
Killoffer  : C'est sans doute que je n'ai pas tant de choses à raconter, je suis avant tout un dessinateur.

Hormis Donjon, quelle est votre actualité ?
Killoffer : En même temps que l'album avec Lewis et Joann, je faisais un autre livre d'illustrations avec l'écrivain Pierre Senges : Géométrie dans la poussière aux éditions Verticales, 18 euros. Je n'avais plus du tout le temps de me consacrer à l'illustration de presse. Actuellement je suis de retour dans les kiosques.

jeudi 8 juillet 2004

La vie comme elle vient, Les formidables aventures de Lapinot T8

Les formidables aventures de Lapinot T8, par Lewis Trondheim (Dargaud, coll. Poisson Pilote)

Marion, copine complexée de Nadia, a flashé sur Serge, un collègue de Titi. Pour aider son amie, Nadia se démène pour organiser chez Lapinot et elle une fête qui devait normalement avoir lieu chez Céline. Titi se trouve donc obligé d'inviter Serge alors qu'ils ne se sont presque jamais adressé la parole. Mais Nadia n'est plus trop sûre, pour la soirée. Cartomancienne en herbe, elle a lu dans son tarot le plus funeste présage. "La mort au centre, les amis à droite et la lune à gauche" : l'un des convives va mourir, c'est écrit. Avec son humour habituel, Richard ne manque pas de tempérer ces propos : "En haut et en bas, il y a une poule et le feu. On va manger du poulet rôti !!!". Pourtant, si quelqu'un doit craindre pour sa vie parmi les 13 convives, c'est bien lui. Il a pris d'énormes risques récemment en appliquant ce qu'il nomme la justice citoyenne : pour se venger d'un voisin qui crache par terre dans le hall, il lui a balancé des yaourts périmés sur la tête, du haut de son balcon ! Mais après tout, le mort de la prédiction pourrait être n'importe qui. Comme le rappelle Vincent, le copain névrosé d'Alice qui passe son temps à énumérer tous les accidents qui pourraient lui ôter la vie : "On est à la merci de n'importe quoi. Et pourtant, on continue à vivre comme si on allait mourir à 80 ans… Sans profiter de chaque instant".

Le huitième tome des aventures de Lapinot (mais sa dixième aventure : L'accélérateur atomique paru l'an dernier portait le numéro 9, Slaloms le numéro 0) est rempli de considérations métaphysiques à propos de la vie, du sens que nous lui donnons, de ce qui fait sa saveur. Chaque lecteur choisira le personnage dont la philosophie d'existence lui ressemble le plus. Pour Lewis lui-même, il faudrait sans doute amalgamer Vincent (pour sa paranoïa catastrophiste),  Richard (pour son esprit ludique, son sens du défi et son goût du comique inattendu) et Lapinot (pour son optimisme inébranlable malgré un défaitisme de façade – ou est-ce l'inverse ?).

Pour profiter de la vie, Lewis prétend vouloir arrêter le dessin. Ce Lapinot et un volume intitulé A.L.I.E.E.N. qui paraîtra en septembre prochain chez Bréal devraient être ses dernières œuvres en tant que dessinateur. Goûtons donc une fois encore son style graphique tout en fluidité et à la lisibilité exemplaire. On rit beaucoup à la lecture de ce dernier Lapinot : un départ en beauté pour cet ami de papier.

 

Les formidables aventures de Lapinot chez Dargaud :

1995 – Blacktown 
1996 – Pichenettes
1996 – Walter 
1997 – Slaloms
1998 – Amour et intérim 
1999 – Vacances de printemps  (avec Franck Le Gall) 
1999 – Pour de vrai
2000 – La couleur de l’enfer
2003 – L’accélérateur atomique

A noter, la version de Slaloms parue chez Dargaud est une version redessinée et colorisée d'après l'album noir et blanc paru à L'Association en 1993. A cette liste officielle, les fans (de carottes) ajouteront peut-être quelques autres albums édités par L'Association, mettant en scène notre héros aux longues oreilles et qui chausse du 88 :

1992 – Lapinot et les carottes de Patagonie (étonnant album de 500 pages, exécuté par Trondheim pour "apprendre à dessiner").
1998 – Galopinot (co-dessiné avec Mattt Konture)

Plus discutables dans une bibliographie Lapinot :
1991 – Un intérieur d'artiste (mini-livre collection "Patte de mouche", que Trondheim refuse de voir réédité pour cause d'histoire «dénuée d'intérêt»)
1994 – Mildiou (Editions Le seuil), dont le héros est un lapin qui pourrait être Lapinot (débat ouvert).
1995 – Le crabar de mammouth (dans la revue Lapin n°7) : ressemble à du Lapinot, mais ce serait plutôt les aventures de Richard enfant.

Comme leur nom l'indique, les trois ouvrages intitulés Les formidables aventures sans Lapinot n'ont strictement rien à faire dans une bibliographie consacrée à ce héros et euh… Oups ?

 

dimanche 4 avril 2004

Carnet de bord 2002-2003

par Lewis Trondheim (L'Association, coll. Côtelette)

Initiés avec Approximativement, les travaux autobiographiques de Lewis Trondheim se sont poursuivis dans Les aventures de l'univers et plus récemment dans trois Carnets de bord édités par l'Association. Carnet de bord 2002-2003 est le quatrième et dernier album de ce genre avant longtemps : Lewis veut attendre au moins dix ans avant de rédiger une éventuelle suite.

160 pages, 17 euros, huit chapitres. Chacun relate un événement qui éloigne l'auteur (volontiers sédentaire) de son domicile : différents voyages professionnels ou en famille, un séjour à l'hôpital ou le récit d'un cauchemar quelques minutes avant le départ pour un salon de la BD.

Far away from home, l'auteur s'analyse avec beaucoup d'humour mais sans concession. Il révèle au grand jour toutes les névroses, les angoisses ou les petits défauts qui constituent sa personnalité, pour le plaisir de l'autodérision.

La pièce maîtresse de ce carnet est le récit d'un voyage au Japon. Trondheim est convié à participer à une exposition d'auteurs français en compagnie de Christophe Blain. Aller au Japon, c'est risquer d'y affronter les tremblements de terre, les yakusas, les tsunamis… mais le pire serait d'être pris pour un Américain.  Alors il prépare ce voyage avec une extrême minutie, se renseigne sur les usages et la politesse, apprend quelques rudiments de Japonais, étudie la civilisation… et vilipende Blain qui ne se prépare pas outre mesure. "Quoi ? Tu n'apportes pas de cadeaux ? Tu vas passer pour un clodo !", menace Trondheim. Blain téléphone à Guibert : "T'as apporté des cadeaux ? – Non ! – T'es passé pour un clodo ? – Non : pour un artiste !". La complicité des deux auteurs donne de beaux échanges. Trondheim commente le repas japonais servi à bord de l'avion : "pas inoubliable – Bin si, c'était bon ! – T'as qu'à faire un carnet et écrire ce que tu penses !". De fait, Blain s'invite dans le carnet de Trondheim et livre une dizaine de planches qui apportent une autre vision de ce voyage.

Tout au long du carnet, Trondheim  proclame qu'il est paranoïaque. Il se rappelle par exemple avoir demandé un bilan de santé à son médecin quand il a franchi le cap des 20 ans. Agé de 40 ans à présent, Trondheim songe à faire une pause dans sa production car "il est rare de faire rimer vieil auteur de B.D. et qualité". Il y a peut-être un rouage chronoscopique mal réglé chez lui : il anticipe tout 40 ans à l'avance.

 

 

Discours sur la méthode

Pour réaliser ses Carnets de bord, Lewis Trondheim s'est fixé des règles assez contraignantes : pas de crayonnés, pas de tipp-ex, pas de retouche. Tout cela, afin de préserver au maximum la spontanéité du dessin et de ne pas tomber dans un engrenage consistant à vouloir toujours tout refaire en mieux. Cette méthode permet aussi de traduire le plus justement possible les émotions et sentiments ressentis sur l'instant. Les pages sont donc la plupart du temps dessinées en direct absolu, ou quand ce n'est pas possible, avec un délai maximum qui n'a jamais dépassé deux à trois jours entre le vécu d'une scène ou d'une émotion et sa retranscription dans le carnet. En tant qu'invité, Christophe Blain n'a pas été privé de gomme pour la création de ses planches.

Comme à son habitude, Lewis se représente ainsi que tous ses personnages dans un style animalier : lui-même et sa femme sont des oiseaux, Blain est figuré par un chien-loup, Emile Bravo est croqué sous les traits d'un Panda etc.

Les bulles sont assez rares, sauf naturellement pendant le chapitre japonais où les scènes de dialogue abondent. La narration progresse essentiellement via des bandeaux de récitatifs qui figurent le monologue intérieur bouillonnant (mais silencieux) de l'auteur tout en favorisant l'identification du lecteur. Enfin, par endroits, Lewis Trondheim submergé par une émotion esthétique capte dans des planches sans commentaire la beauté d'un paysage ou d'un monument historique, le temps d'une respiration contemplative.

Paru dans Bédéka #3

 

dimanche 21 mars 2004

Résurrection, Les cosmonautes du futur T3

Les cosmonautes du futur T3, par Lewis Trondheim et Manu Larcenet (Dargaud, coll. Poisson Pilote)

 

Martina et Gildas mijotent dans le clafoutis quand… comment, vous ne parlez pas le "bifteck", le langage secret (et gastronomique) utilisé par les cosmonautes du futur lorsqu'ils suspectent la présence d'oreilles indiscrètes ? En pas-bifteck donc : Martina et Gildas, 14 ans, sont la résurrection par clonage de deux cosmonautes crashés sur la planète Mawis. Après des mois passés à sillonner l'univers à la recherche de leurs origines, ils détectent enfin une présence humaine. C'est une base-musée qui célèbre la fin du XXème  siècle, très fière de son parking pollué, taggué et authentiquement nauséabond mais surtout lieu de vénération des deux idoles de l'humanité : Martina et Gildas !

Nos héros découvrent aussi avec stupéfaction qu'ils ne sont pas en 2033 mais en 2143… avant de devoir mettre à profit les cours "d'extermination d'aliens qui puent" du tome précédent pour s'enfuir car les gardiens du musée, adeptes de l'idéologie Celta, voient en eux des contestataires à abattre sans sommation à grand renfort de blasters…

Lewis Trondheim revisite les classiques du Space Opéra pour mieux les contourner et s'en moquer : décalage temporel, poursuites dans les astéroïdes, armée de clones… et bien sûr une lutte prétendument politique entre les despotes au pouvoir et les rebelles, qui s'avère finalement être une affaire de famille. Dans un style qui rappelle le Guide Galactique de Douglas Adams, il multiplie les retournements de situation inattendus et loufoques pour surprendre le lecteur mais aussi son dessinateur. En effet, pour cette série, Larcenet reçoit chaque matin par fax le scénario de la page qu'il doit dessiner dans la journée. Cette technique semble en tout cas porter ses fruits, tant les dessins débordent d'une évidente jubilation. Comme on dit en bifteck : voilà un excellent mille-feuille à ajouter à votre frigo !

paru dans Bédéka #3

samedi 14 février 2004

Crève-cœur, Donjon Monsters T8

Donjon Monsters T8, par Joann Sfar, Lewis Trondheim et Carlos Nine (Delcourt)

 

L’argentin Carlos Nine, distingué à Angoulême 2001 pour Le canard qui aimait les poules, a été choisi pour dessiner Donjon Monsters 8 : Crève-cœur.

Donjon Monsters regroupe des histoires intercalaires qui complètent notre connaissance de l’univers Donjon en donnant le premier rôle à des personnages secondaires de la saga. Originalité supplémentaire, chaque volume est confié à un dessinateur différent. Joann Sfar et Lewis Trondheim (les co-scénaristes) offrent ainsi la réalisation d’un album à grand succès à des auteurs dont ils apprécient le savoir-faire (souvent leurs copains, ce qui revient au même).

Le personnage principal est cette fois Alexandra, la jolie tueuse et membre de la confrérie des assassins pour qui Hyacinthe, justicier masqué et romanesque a eu le coup de foudre. Dix ans se sont écoulés depuis leur première rencontre.

Alexandra raconte ses origines et son parcours à un journaliste de la gazette d’Antipolis qui souhaite rédiger une série d’articles remplis de sang et de larmes, comme les aime le public. Mais l’entretien s’avère rapidement être un guet-apens organisé par son ancien amant Jean-Michel. A force de corruption, ce forban sans scrupule a réussi à se faire nommer chef de la police… la couverture idéale pour ses activités illicites !

Alexandra est kidnappée et enfermée pour servir d’appât à un plus gros poisson : la confrérie des assassins dirigée par le désormais redouté Hyacinthe, qui en a fait le bras armé de la justice (puisque la police officielle n’assume plus ce rôle). Tiraillée entre un ancien amant qui la trahit et un nouvel amant qui tarde à la sauver, Alexandra ne peut compter que sur sa faculté d’improvisation…

Voilà probablement l’album le plus chagrin de la série. Le dessin étrange et subtil de Carlos Nine rappelle à la fois Lewis Carroll, Benjamin Rabier et les Mickey Mouse des années 1920. Enfantin sans être naïf, il n’adoucit qu’à peine la noirceur du scénario. Titre idéal pour cet album, Crève-cœur en est aussi un résumé ultime.

 

 

Donjon, collaboration magistrale de Sfar et Trondheim, est une saga parmi les plus passionnantes et jubilatoires du moment. Cela tient à plusieurs choses. Tout d’abord au fait que, prenant le contre-pied de l’heroic fantasy, presque tous les personnages décrits sont des anti-héros : Herbert, simple employé du donjon, est envoyé en mission sur un quiproquo. Il est devenu par pur hasard le détenteur de la légendaire épée du destin, une arme bavarde et maudite qui d’ailleurs ne mérite pas la convoitise dont elle fait l’objet. Son ami Marvin est un dragon potentiellement invincible, mais incapable de se battre avec quiconque l’insulte. Quant au jeune Hyacinthe, futur gardien renfrogné du donjon, c’est un justicier bien maladroit, sans cesse livré au doute et agissant sous un pseudonyme grotesque : la chemise de la nuit. 

L’imagination très fertile des auteurs, leur humour subtil et corrosif, leur sens du décalage et leur talent de dialoguiste font le reste. Mais l’intérêt de Donjon réside aussi dans la dimension expérimentale de la série. Pour entretenir l’excitation et éviter la routine, le ton change à chaque album et la série fait appel à des dessinateurs invités (Killoffer livrera un opus en avril ; Bercovici et David B. sont également annoncés). Autre innovation remarquable, l’histoire du « niveau 103 » a été racontée du point de vue de trois personnages, sur trois albums. Tout cela, pour le plus grand plaisir du lecteur.

publié dans Bédéka #1