Peindre et dépeindre : ces deux verbes ne sont ni contraires, ni
incompatibles, comme le prouve l’œuvre de José
Roosevelt,
surréaliste brésilien installé en terre helvète. A la fois artiste et critique d’art,
théoricien et praticien, ses histoires tissent des liens inédits entre
peinture, littérature et bande dessinée.
Né au Brésil en 1958, José Roosevelt a appris à lire en lisant des comics books,
en particulier ceux de Carl Barks (fameux dessinateur de Donald et inventeur de personnages comme Picsou ou les
Rapetou). Dessinateur né, il se
lance dans la production de bandes dessinées de son cru dès qu’il est en âge de tenir des crayons, mais
à quinze ans, c’est vers la peinture qu’il se
tourne. Témoignages d’un imaginaire débridé, ses tableaux (plus de 500 à ce jour) se rattachent au courant surréaliste.
En digne héritier de Salvador Dalí,
Roosevelt produit des images
étonnantes où l’humour n’est jamais
absent, y compris dans leur grandiloquence et leur symbolisme
exubérant.
Les
surréalistes ne se
soucient généralement pas d’offrir une explication ou une interprétation
des œuvres qu’ils conçoivent. Roosevelt aurait tout à fait pu se
contenter d’aligner
les tableaux et de
multiplier les expositions au Brésil et en Suisse, où il
s’est établi depuis 1990. Mais il y
a chez cet autodidacte plus que l’envie de peindre : celle de
raconter et de philosopher. Après
un premier récit, La
Ville, inspiré par la
pièce L’Etat de
Siège d’Albert
Camus, c’est avec L’Horloge, publié aux éditions Paquet en 2000 et 2001,
que Roosevelt confirme son entrée dans le 9e art...
tout en établissant des passerelles avec
la peinture et la littérature. Cette histoire en trois tomes et douze chapitres,
comporte la reproduction de douze tableaux qui participent à l’intrigue et sont abondamment
commentés par les personnages. «L’interprétation constitue un terrain
vaste, explique
Roosevelt. Nous pouvons interpréter un tableau dans le but
d’essayer de rendre compréhensible son côté irrationnel, en donnant une
explication rationnelle à chaque élément symbolique. Mais il est également
possible de donner une interprétation tout aussi irrationnelle, voire
délirante, de ce même tableau : chacun de ses éléments s’enrichit alors d’une
signification éminemment personnelle. Le fait d’être créateur, artiste, ne
m’empêche pas d’être un spectateur. Au contraire, avant d’être créateur, je
dois être spectateur. On ne devient pas peintre parce qu’on a été touché par la beauté
d’un coucher de soleil ou d’un corps de femme, mais parce qu’on a été touché
par la beauté d’un tableau. En formulant des interprétations de mes
propres œuvres, je deviens leur spectateur, et en tant que
spectateur, je prépare mon champ de création. Cela se fait continuellement et
de manière simultanée, il n’y a pas vraiment un passage d’un terrain sur un
autre, on peut même dire que ces terrains s’interpénètrent et
que ma propre réflexion ou interprétation devient
partie intégrante de mon œuvre.»
Dans L’Horloge, Roosevelt invente son personnage fétiche : le
sage Juanalberto, doté d’une tête de canard en hommage à Barks, mais d’un
regard d’humain qui l’éloigne totalement des productions Disney. Sont également
de l’aventure la belle et indépendante Vi, son amant Ian à tête de faune et un Peintre. Particularité des univers de Roosevelt,
ces mêmes personnages reviennent sous les mêmes traits,
mais pas forcément avec le même
caractère, vivre des existences
parallèles dans d’autres livres : Derfal le magnifique, La
Table de Vénus ou
À l’ombre des coquillages (tous trois parus aux éditions La boite à
bulles). Servis par un trait qui a quelque chose de Moebius ou
de Caza, ces différents récits se
situent, non pas dans des civilisations post-nucléaires, mais sur des mondes
post-littéraires, où la plupart
des humains ont perdu la faculté de
lire, souvent suite à la répression
anti-intellectuelle organisée par une
quelconque dictature.
C’est ce mélange de virtuosité graphique,
d’originalité dans l’imaginaire, de
poésie surréaliste et de
métaphysique éclairée, qui fait de
Roosevelt un auteur majeur, au
talent délicat mais trop peu
reconnu. Ces temps-ci, Roosevelt se
consacre entièrement
à la bande dessinée. Il a notamment fondé une structure d’auto-publication, Les éditions du
canard, et un collectif fanzine trimestriel, Halbran. Un
auteur à découvrir
absolument, par ses livres,
sur les festivals ou sur http://www.juanalberto.ch !