par Lewis Trondheim (L'Association)
« Décoinçage de bulle »
Dans une page datée novembre 2003 de son
Carnet de bord 2002-2003, Lewis Trondheim écrivait "Il est rare de
faire rimer vieil auteur de BD et qualité. Je veux faire une pause avant
d'avoir épuisé tout mon carburant". Quelques jours après la publication du
Carnet, Trondheim précisait ses intentions dans un message sur le site
BDParadisio : "Je viens de finir mon dernier album en tant que dessinateur […]
Après on verra. Ce qui est sûr, c'est que je lève le pied". La nouvelle avait
fait grand bruit, inattendue de la part d'un auteur parmi les plus prolifiques
de la bande dessinée. En moins de quinze ans, Trondheim avait signé plus de 90
albums, dont près de la moitié comme dessinateur. Certains restaient
incrédules… la parution de La vie comme elle vient balaya leurs doutes
: Lapinot, le héros de toujours, celui sur lequel Lewis avait fait ses gammes…
y avalait prématurément ses dernières carottes. La période "dessinateur" de
Trondheim avait donc pris fin.
Annoncé sur le site de l'auteur, Désœuvré était un ouvrage auréolé d'un certain mystère. Il se disait que Lewis y exposerait les réflexions et les motivations qui l'ont détourné de sa planche à dessins. L'ouvrage était marqué achevé depuis quelques mois, sans autre précision que le nombre de pages.
Enfin le livre est arrivé. La couverture est très sobre, avec simplement l'hydre symbole de L'Association et un sous-titre essai. Surprise : des dessins ! Quoi, il s'est remis aux crayons ? Oui, et ce n'est pas pour expliquer en dessins pourquoi il ne dessine plus. Pendant quatre-vingts jours, Trondheim s'est effectivement tenu à l'écart de tout projet d'album à dessiner. Bien qu'il la qualifie de "vacance", cette période n'a pas été inactive. Il s'est essayé à l'écriture d'un scénario de film d'animation, est devenu directeur d'écriture pour l'adaptation en dessins animés du Roi catastrophe et a participé à toutes sortes de festivals BD. Seulement, ce n'est pas assez pour ce boulimique de travail habitué à la suractivité : "m'être forcé à ne pas me plonger dans un récit m'a mis dans des abîmes de perplexité. A 40 ans, je me suis retrouvé quasiment dans un état mental de retraité de 65 ans". Revenant sur les motivations originales qui l'avaient conduit à annoncer son abandon du dessin, Lewis rappelle alors sa théorie : les auteurs de bande dessinée vieillissent mal. L'interminable répétition des mêmes gestes les conduit à une baisse de qualité dont ils sont conscients. Au bout du chemin, certains auteurs sombrent dans une profonde dépression, comme Franquin ; d'autres vont jusqu'au suicide, tels Lelong ou Degotte. Cela, pour n'avoir pas su décrocher assez tôt…
Trondheim entame alors une enquête dans le milieu de la bande dessinée, recueillant les témoignages et réflexions sur ce sujet de différents auteurs parmi lesquels Gotlib, Tibet, Ptiluc ou Yvan Delporte.
La forme de l'ouvrage est assez proche de celle des Carnets de Bord. Désœuvré est tout en réflexion et en introspection. Pour éviter de se représenter continuellement, Trondheim s'y livre plus qu'à l'accoutumée au dessin d'après nature, croquant avec légèreté des paysages, des architectures, des animaux dans un zoo, des objets, une feuille… Ces illustrations aux thèmes insignifiants pourraient paraître hors sujet. Peut-être témoignent-elles au contraire assez bien de son besoin viscéral de dessiner. Reste une interrogation : la "vacance" a duré du 12 mars au 2 juin 2004. C'est donc après seulement quinze jours (!) de sevrage que Lewis a averti le monde entier qu'il ne dessinait plus. Quelle pouvait bien être la nécessité d'une déclaration si précoce ? Une hypothèse : Il savait que ça ne pourrait pas durer. Trondheim fait de la BD comme il respire. Peut-être voulait-il que le public compte avec lui combien de temps il tiendrait sans respirer…?
