Le briographe

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Tag - Joann Sfar

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samedi 3 juillet 2004

La communauté des magiciens, Grand Vampire T5

Grand Vampire T5, par Joann Sfar (Delcourt)

Liou la mandragore est volage mais jalouse. Elle passe son temps à espionner Fernand le Vampire. Justement, ce soir le Vampire a de la visite : Ada, une ravissante artiste à qui il propose une chambre en collocation. Très vite, il s'avère qu'Ada est la reine des emmerderesses. Plus assoiffé d'amour que de sang, Fernand comprend vite qu'il n'étanchera sa soif avec aucune de ces deux créatures. Alors il s'envole vers Vilnius, la grande ville proche. Là, il rencontre Nope, sorcière et étudiante. Comme toutes les sorcières, elle porte au cou le signe distinctif de sa profession : un pentagramme. Très attirée par les vampires, Nope invite Fernand à la fête de fin d'études de son université. Puis lui propose ouvertement d'être son premier amant. Comme rien n'est jamais simple avec Fernand, il hésite. Puis ils sont pourchassés par un groupe d'humains plutôt sectaires, qui vouent une haine sans limite à la confrérie des sorciers. Ils signalent les domiciles de leurs proies en traçant sur la façade le pentagramme des sorciers : une étoile à cinq branches sous-titrée du mot "SORCIERE"…

Grand Vampire est un feuilleton dont chaque épisode découpe en one-shots les mésaventures sentimentales de Fernand. Or, le tome 5 s'achève sur un avertissement de l'auteur : "désolé de vous faire ce coup là, cette histoire est à suivre". Bigre ! Mais il faut dire que l'auteur ne s'est privé d'aucune digression nous éloignant de la trame principale de l'histoire : une longue discussion musicale dans la désormais célèbre boutique "Aux chanteurs morts – vieux disques", des nouvelles inattendues du vieux sage Eliaou et de son Golem, un furetage bibliophile dans une bibliothèque d'exception (remplie de livres magiques qui donnent des leçons de séduction). Alors qu'au cinéma, le hasard n'existe pas et que tout élément inutile doit être supprimé… Sfar nous démontre qu'en BD il n'en est rien. Que le superflu est bienvenu, du moment qu'il apporte du plaisir. Et tant qu'il n'étouffe pas l'essentiel. Sfar raconte avec poésie et humour les sentiments de Fernand. Le ton devient plus grave pour évoquer l'incompréhension et la lutte qui divisent les humains et les sorciers, chacun des groupes adoptant des positions extrêmement radicales. N'appartenant à aucun des deux groupes, Fernand ferait bien de s'en tenir à bonne distance : plus loin qu'un jet d'ail.

 

La technique du gaufrier

Le gaufrier, selon un terme inventé par Franquin, consiste à découper la page en cases régulières – d'où un aspect général des planches qui rappelle celui des gaufres. Outre Franquin, Hugo Pratt a régulièrement utilisé cette technique pour Corto Maltese ; Lapinot et les carottes de Patagonie de Lewis Trondheim en est peut-être l'exemple le plus frappant : 500 planches de seize cases carrées, toutes de mêmes dimensions. L'une des spécificités de la bande dessinée sur le cinéma ou la vidéo tient dans la capacité du dessinateur à faire varier la taille du cadre ; le gaufrier refuse cette liberté. L'attention du lecteur n'étant pas sollicité par la "mise en scène", la narration s'écoule de case en case dans un rythme immuable. L'utilisation de cette technique produit des albums plus faciles à lire pour les personnes non habituées à la BD, puisqu'il y est moins nécessaire de décrypter l'image. D'un autre côté, le gaufrier prive les dessinateurs de tout ce qu'un format variable des images peut signifier : une case longue suggère une durée, les ruptures graphiques de rythme participent à l'expression de la densité de l'action.

Sfar se soucie avant tout que ses histoires soient lisibles. Il a fait du gaufrier à six cases sa marque de fabrique. Mais il tend à se libérer de cette habitude, conscient qu'il est difficile de beaucoup raconter en six cases. Pour la première fois dans la série Grand Vampire, les planches en six cases sont minoritaires, fréquemment remplacées par un "nouveau" gaufrier à huit voire douze cases !

samedi 14 février 2004

Crève-cœur, Donjon Monsters T8

Donjon Monsters T8, par Joann Sfar, Lewis Trondheim et Carlos Nine (Delcourt)

 

L’argentin Carlos Nine, distingué à Angoulême 2001 pour Le canard qui aimait les poules, a été choisi pour dessiner Donjon Monsters 8 : Crève-cœur.

Donjon Monsters regroupe des histoires intercalaires qui complètent notre connaissance de l’univers Donjon en donnant le premier rôle à des personnages secondaires de la saga. Originalité supplémentaire, chaque volume est confié à un dessinateur différent. Joann Sfar et Lewis Trondheim (les co-scénaristes) offrent ainsi la réalisation d’un album à grand succès à des auteurs dont ils apprécient le savoir-faire (souvent leurs copains, ce qui revient au même).

Le personnage principal est cette fois Alexandra, la jolie tueuse et membre de la confrérie des assassins pour qui Hyacinthe, justicier masqué et romanesque a eu le coup de foudre. Dix ans se sont écoulés depuis leur première rencontre.

Alexandra raconte ses origines et son parcours à un journaliste de la gazette d’Antipolis qui souhaite rédiger une série d’articles remplis de sang et de larmes, comme les aime le public. Mais l’entretien s’avère rapidement être un guet-apens organisé par son ancien amant Jean-Michel. A force de corruption, ce forban sans scrupule a réussi à se faire nommer chef de la police… la couverture idéale pour ses activités illicites !

Alexandra est kidnappée et enfermée pour servir d’appât à un plus gros poisson : la confrérie des assassins dirigée par le désormais redouté Hyacinthe, qui en a fait le bras armé de la justice (puisque la police officielle n’assume plus ce rôle). Tiraillée entre un ancien amant qui la trahit et un nouvel amant qui tarde à la sauver, Alexandra ne peut compter que sur sa faculté d’improvisation…

Voilà probablement l’album le plus chagrin de la série. Le dessin étrange et subtil de Carlos Nine rappelle à la fois Lewis Carroll, Benjamin Rabier et les Mickey Mouse des années 1920. Enfantin sans être naïf, il n’adoucit qu’à peine la noirceur du scénario. Titre idéal pour cet album, Crève-cœur en est aussi un résumé ultime.

 

 

Donjon, collaboration magistrale de Sfar et Trondheim, est une saga parmi les plus passionnantes et jubilatoires du moment. Cela tient à plusieurs choses. Tout d’abord au fait que, prenant le contre-pied de l’heroic fantasy, presque tous les personnages décrits sont des anti-héros : Herbert, simple employé du donjon, est envoyé en mission sur un quiproquo. Il est devenu par pur hasard le détenteur de la légendaire épée du destin, une arme bavarde et maudite qui d’ailleurs ne mérite pas la convoitise dont elle fait l’objet. Son ami Marvin est un dragon potentiellement invincible, mais incapable de se battre avec quiconque l’insulte. Quant au jeune Hyacinthe, futur gardien renfrogné du donjon, c’est un justicier bien maladroit, sans cesse livré au doute et agissant sous un pseudonyme grotesque : la chemise de la nuit. 

L’imagination très fertile des auteurs, leur humour subtil et corrosif, leur sens du décalage et leur talent de dialoguiste font le reste. Mais l’intérêt de Donjon réside aussi dans la dimension expérimentale de la série. Pour entretenir l’excitation et éviter la routine, le ton change à chaque album et la série fait appel à des dessinateurs invités (Killoffer livrera un opus en avril ; Bercovici et David B. sont également annoncés). Autre innovation remarquable, l’histoire du « niveau 103 » a été racontée du point de vue de trois personnages, sur trois albums. Tout cela, pour le plus grand plaisir du lecteur.

publié dans Bédéka #1

 

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