En 1994, les premiers travaux de Joann Sfar étaient publiés. Dix ans et
une centaine d'albums plus tard, cet auteur prolifique et inspiré ne s'en tient
plus au seul 9e art. Toujours passionné de dessin et d'écriture, il
écrit aussi des romans, dirige une collection pour Bréal et a collaboré en
profondeur à la série d'animation Petit Vampire : 56 épisodes de 11
minutes, diffusés sur France 3 depuis le 20 octobre.
Avec tout ce que tu entreprends, les albums, les dessins animés, les
romans et en plus la pratique de la musique… il te reste encore assez de temps
pour rencontrer les journalistes ?
Joann Sfar : Oh mais j'ai des journées assez paisibles : je
dessine de 9H00 à 13H00, et l'après-midi je fais des travaux d'écriture ou de
story-board. Le soir, je suis avec mes enfants ou avec mes copains. Je n'ai pas
l'impression de mener une vie de dingue. Tout ce qui relève de mon métier de
dessinateur me fait plaisir. Personne ne me force à travailler beaucoup. Par
contre, trouver vingt minutes par jour pour la guitare, c'est compliqué.
La diffusion du dessin animé Petit Vampire commence en
octobre. C'est un projet qui te tenait à cœur ?
Je ne
cours pas après le dessin animé : ce que je sacralise, c'est le livre. Avant
d'accepter de faire la série Petit Vampire avec France 3, j'ai refusé
quatre propositions d'adaptation. Comme disait Hugo Pratt disait à propos de
Corto Maltese : "Je veux bien qu'on en fasse un film mais si on me prend
mes jouets, je veux pouvoir m'amuser aussi". Je me suis aventuré hors du
terrain du livre après avoir pris toute l'assurance nécessaire que j'aurais
autant de liberté qu'en bande dessinée. Comme les conditions étaient idéales,
j'étais ravi d'y participer.
Comment le projet a démarré ?
Les
gens de France 3, à savoir Eve Baron et Pierre Siracusa, ont appelé en disant
"Nous aimons bien Petit Vampire. Si vous voulez faire un dessin animé, nous
sommes prêts à le financer". Chose unique dans le domaine de l'animation,
nous avions le financement avant même d'avoir un projet. Là-dessus, Delcourt
(qui avait des parts dans une société qui s'appelle Story) a lancé le
projet. Avec mon épouse, nous avons commencé à travailler sur des histoires de
Petit Vampire. Dès que nous avons mis le crayon sur la feuille, nous
nous sommes aperçus que nous avions presque plus envie de faire des romans
illustrés à la Roald Dahl et Quentin Blake (mes auteurs d'enfance) que du
dessin animé. Aussi, les scénarios que nous avons livrés étaient pratiquement
de petits romans : 30 pages dactylographiées par épisode, avec des descriptions
qui n'ont rien à faire dans un dessin animé. Par chance, Christian Choquet (le
réalisateur) est extrêmement ouvert. Il a accepté de recevoir des scénarios
plus littéraires qu'à l'habitude et de les adapter personnellement en
story-boards d'animation, que je relisais avec lui.
Ce sont ces scénarios qui forment les romans jeunesse Petit
Vampire qui paraissent en même temps que le dessin animé ?
Dès le
début, j'ai demandé à garder les droits sur toutes ces histoires pour en faire
des romans illustrés qui ne seraient pas des adaptations des dessins animés
mais des romans à part entière, que nous avons écrit un an après les scénarios
du DA. Je déteste revenir sur un boulot, mais là, à ma grande surprise c'était
agréable. Dans une bande dessinée ou un dessin animé, on montre tout de
l'extérieur. Dans un roman, on peut vraiment être dans la tête du personnage,
même à des moments où il ne se passe rien au niveau visuel. Par exemple, il y a
une histoire qui s'appelle L'oncle Tepesh, avec un vieux vampire.
C'est un repas de famille où on s'emmerde. Dans le dessin animé, ça dure deux
plans. Là, ça dure trois plombes, parce que ça m'amusait d'en rajouter.
Contrairement à la bande dessinée qui est une activité de solitaire, le
dessin animé demande une grosse équipe. Quel a été ton rôle ?
Officiellement, j'étais scénariste, directeur d'écriture et directeur
artistique. Pour le dire autrement, j'étais omniprésent sans avoir la moindre
responsabilité ! C'est le rôle le plus gratifiant, puisque la première étape
importante est d'écrire les histoires. Sur 52 épisodes, j'en ai écrit trente
avec ma femme, les autres ont été faits par des copains auteurs de BD : Emile
Bravo, Riad Sattouf et Jean Regnaud. Pendant les premières semaines, j'étais
tout le temps au studio, ensuite j'y allais une fois par semaine, et après même
un peu moins parce que les gens de l'équipe ont compris super vite. J'étais
présent à pratiquement tous les enregistrements de son et à de nombreux
enregistrements de musique. Mais ce n'était pas la grosse usine : nous avons
choisi d'avoir une animation rudimentaire pour que tout puisse être réalisé en
France, par une vingtaine de personnes.
Tu as choisi Riad Sattouf pour la voix de Petit Vampire…
Je
voulais que Michel soit interprété par un vrai petit garçon et que tous les
autres personnages soient doublés par des adultes pour créer une étrangeté.
Pour la voix de Petit Vampire, on m'a proposé des actrices : le choix de
doublage le plus fréquent pour des personnages d'enfants. Mais j'ai pensé à
Riad parce qu'il a une voix bizarre, souffreteuse et drôle en même temps. Et ça
me plaisait de lancer là-dedans un mec qui n'avait jamais fait ça. On m'a
déconseillé de le prendre, parce que parler sur une bande rythmo, c'est très
difficile. Je trouve qu'il s'en sort super bien. Riad fait aussi la voix de
Claude, le crocodile radioactif.
Michel est interprété par un enfant ?
Oui,
par le petit garçon qui a fait la voix de Nemo… A lui seul, il coûte
plus cher que tout le reste de la prod' (rires). Eh oui… la plupart des enfants
est incapable de jouer correctement. Ceux qui sont bons… sont chers !
Ecrire un scénario à deux, comment est-ce possible ?
C'est
un exercice difficile. Je n'y parviens qu'avec Lewis Trondheim et avec ma
femme. Peut-être parce que Lewis et Sandrina ont une intelligence structurante
que je n'ai pas. Pour écrire, nous nous racontons une histoire et chacun essaie
de faire rire l'autre. Dès que l'autre se marre (nous essayons de ne pas être
bon public), on note. Ensuite, il y a des phases de relectures successives : je
donne l'histoire à Sandrina, elle relit et corrige ce qu'elle veut, puis elle
me la donne, je relis et corrige ce que je veux… Il n'y a vraiment aucun moment
où l'un des deux se dépossède de l'histoire. Nous écrivons vraiment à deux.
Sandrina m'a aussi aidé sur le dernier Grand Vampire qui est en deux
albums : ce devait à l'origine être le script d'un long-métrage de cinéma, qui
n'a pas été retenu parce qu'on nous a dit qu'il était trop cher et trop
politique. Comme nous aimions cette histoire, elle sort en deux albums de
BD.
Mais il y aura tout de même un long métrage Grand Vampire
?
Arena
Films a acheté les droits de Grand Vampire. Le temps du cinéma me
dépasse un peu. Une fois on doit livrer du texte d'urgence, ensuite, on n'a pas
de nouvelles pendant trois mois. Disons que si tout va bien, le film pourrait
se tourner un jour et je serai scénariste et directeur artistique. Pour la
réalisation, c'est nébuleux. Un réalisateur que j'adore a dit oui, et ensuite
il a déclaré qu'il n'avait pas le temps avant deux ans. Le problème, c'est que
c'est un film vraiment cher, avec plein d'effets spéciaux, et qu'on n'a pas
beaucoup de Français capables de faire ça de façon enthousiasmante. Voilà,
Grand Vampire, c'est un projet avec des effets spéciaux à l'américaine
mais avec des scènes d'amour à la place de la bagarre. Je sais pas ce que ça va
devenir…
Un bilan sur cette expérience dans l'animation ?
C'était
chouette ! Il y avait une petite équipe, tout le monde s'amusait… et je n'ai
pas honte du résultat. Au départ, j'étais réticent parce que chaque fois qu'on
anime un personnage de BD, c'est décevant. En fait, le seul moyen pour que ce
soit au même niveau que la BD, c'est de demander à l'auteur de continuer son
boulot. Si on va chercher un mercenaire pour lui demander d'adapter une série,
il ne va pas oser changer quoi que ce soit parce qu'il n'est pas "chez lui".
Dans Petit Vampire, si j'ai envie d'inventer un personnage, ou
d'expliquer que Claude vient des bayous de Louisiane, je peux le faire parce
que c'est mon univers. Un scénariste ne peut pas se permettre
d'inventer ce genre de choses. Les séries audiovisuelles doivent être un
travail d'auteur, pas un produit dérivé.
Dans les albums, tu expliques que Petit Vampire et Grand Vampire sont
une même personne…
Une de mes principales sources d'inspiration,
c'est Leiji Matsumoto, l'auteur d'Albator. Il a créé des univers parallèles où
les personnages se retrouvent d'une histoire à l'autre… Il y a une logique,
mais tu sens qu'elle est mystérieuse. Grand Vampire et Petit Vampire
sont deux personnages distincts, mais lorsqu'ils me parlent je sens qu'ils ont
la même voix. De façon similaire, même s'ils
sont très différents, Michel de Petit Vampire et Michel Douffon
dans Grand Vampire sont dans mon esprit un seul personnage.
Ah bon ? On dirait plutôt que Michel, c'est Joann Sfar enfant
!
C'est
vrai aussi. On me prête souvent des intentions autobiographiques derrière Grand
Vampire ou le mousquetaire, alors que non, pas tant que ça. Par contre, Petit
Vampire, c'est vraiment autobiographique. La seule différence entre Michel et
moi est que j'ai eu un papa, alors que lui non. Pour le reste : les
grands-parents de Michel sont les miens, leur maison est celle de mes
grands-parents. Les fantasmagories de Michel sont les miennes quand j'étais
petit. Oui, c'est vraiment moi enfant que je dessine.
Une chose étonnante à la fin de tes albums : l'annonce systématique du
titre de la prochaine histoire…
Parfois
j'annonce un titre et ce n'est pas le bon ! Mais ça motive. J'aime me dire
"voilà le sujet du prochain livre, débrouille-toi avec ça". C'est un défi.
C'est aussi une référence à James Bond : à la fin des génériques, il y a
toujours "James Bond will come back in …", avec le titre du prochain
film.
Quand on adapte les romans de Ian Fleming, c'est facile de connaître le
titre de la prochaine aventure. Toi, tu lances des titres juste comme ça
!?
Il
arrive que le tome suivant soit déjà écrit. A la fin des Pères Noël
verts, j'annonce Les enfants perdus qui est déjà scénarisé : ce
sera une histoire sur le Peter Pan de James Matthew Barrie. Cette fois
je sais où je vais. Mais ce n'est pas toujours le cas. Dans Le chat du
Rabbin, j'avais écrit "le prochain s'intitulera : Le Jardin
d'Eden", sans en savoir plus sur l'histoire. Encore mieux, pour Le
minuscule mousquetaire T1, je m'étais cogné une page d'annonce de
l'épisode d'après, plusieurs années avant de l'écrire. C'est amusant.
Dans ce second tome du
Minuscule mousquetaire, tu abandonnes la doctrine du
gaufrier…
Ce
n'est pas une doctrine. Contrairement à mon copain Lewis, je n'ai pas de
passion pour la forme. Je suis pas un structuraliste. Mes gaufriers sont des
lettres d'amours à Hugo Pratt et à Jordi Bernet. Quand je fais le Mousquetaire
tel que je l'ai fait, c'est peut-être parce qu'il m'a fallu du temps pour me
rendre compte que chez des auteurs comme Moebius ou Druillet, il y avait une
jubilation qu'on a un peu perdue en allant vers l'ascèse. Ce que j'ai essayé de
retrouver dans cet album dont la thématique est sexuelle donc forcément
jubilatoire, c'est ce plaisir super régressif de faire des pages qui
ressemblent à des posters de Marillion [un groupe de rock des années 1980]. A
vrai dire, je ne cesse pas de justifier de manière théorique des choses qui
relèvent du plaisir immédiat…
Parlons de tes livres à venir. Alors : un nouveau carnet à
L'Association… ?
Oui, un
carnet de 900 pages, Caravan, va paraître en novembre. A un moment, je
pensais arrêter les carnets mais j'apprends plein de trucs en faisant ça alors
je continue. Je travaille aussi sur la suite de L'homme-arbre, qui se
déroulera dans Vilna avec pour personnage principal Liou la mandragore… Il
paraîtra pour le salon du livre. Et le prochain Chat du Rabbin est
prévu pour mars.
Et le Pantagruel chez Bréal ?
Ah, je
suis dessus, mais c'est de l'ancien français, j'y comprends rien ! (rires) Et
je fais des articles pour Charlie-hebdo toutes les semaines… J'adore faire ça
!
Ah oui… notamment la fameuse interview de Spiegelman que tout le monde
rate parce que c'est en plein mois d'août !
Mais
non, rien n'est perdu : tout est repris dans Caravan.
Et au fait, tu as rencontré Quentin Blake ?
Mieux
que ça : j'ai passé trois jour avec lui, je l'ai interviewé longuement… ça
représente dix pages dans mon prochain carnet ! C'était extraordinaire.
Beaucoup de Donjon Monsters ces derniers temps… Mais pour les
séries "centrales" de Donjon ?
Lewis
et moi n'avons pas le temps d'en dessiner. Ou plutôt : Lewis ne veut pas
dessiner, et moi je n'ai pas le temps. Mais nous avons envie de développer ces
séries. Nous avons décidé de trouver des dessinateurs pour s'en occuper. Pour
Crépuscule, le choix est arrêté : les époux Kerascoët sont déjà au
boulot. Nous avons entièrement story-boardé leur album, qui sortira… dès qu'il
sera fait ! Pour Zénith, nous ne savons pas encore. Nous avons écrit
cet été un Donjon Monsters pour Bercovici, un pour F'Murrr et encore
un pour Stanilas, qui se déroulera au niveau -300 environ. L'idée des
Monsters est de faire connaître le plus vite possible l'ensemble de
l'histoire de Donjon. Pour les séries centrales, nous aimerions qu'il
y ait un album par an, ce qui implique que d'autres dessinateurs s'en occupent.
Nous sommes déterminés à sortir un Zénith, un Crépuscule et
un Potron-minet par an. Christophe Blain devrait commencer son
Potron-minet d'ici six mois, Larcenet commencera bientôt Donjon
Parade 5… On s'est donné les moyens de faire du Donjon
régulièrement sans que ça nuise à nos autres séries.
Il y a de plus en plus de BD sur le marché, un phénomène auquel tu
contribues, d'ailleurs… On commence à parler de surproduction. Une crise
possible de la bande dessinée te fait souci ?
Oui.
Mais je ne sais pas si le problème vient du trop grand nombre d'albums. Je suis
mal placé pour dire ça, mais je crois que le problème est avant tout un manque
de direction éditoriale. Les éditeurs se sont souvent aperçus qu'ils refusaient
des projets qui leur semblaient mauvais… et qui remportaient un succès énorme
en étant publiés ailleurs. La politique actuelle est de sortir un livre et de
regarder si ça marche. En d'autres termes, on laisse le choix aux libraires et
aux lecteurs et on envoie de jeunes auteurs au casse-pipe. Ce n'est pas le
nombre de BD qui m'emmerde. Si un auteur comme Lewis Trondheim sort dix livres
dans le mois, je suis ravi. Ce qui m'ennuie c'est quand, sur 300 BD nouvelles,
je n'ai envie d'en lire que deux. Je rencontre souvent des libraires qui
passent leur temps à renvoyer des bouquins faute de place où les exposer. Dès
que l'éditeur laisse à quelqu'un d'autre le soin de faire son boulot, il commet
une erreur. En même temps, il ne faut pas noircir le tableau : il y a des trucs
super qui sortent en ce moment. Nous vivons une période de rêve. En comparaison
avec la situation aux USA ou au Japon, ça se passe mieux chez nous ces derniers
temps.
Parmi les gens avec qui tu collabores, JC Menu a dessiné comme un
furieux pendant toute son enfance et se fait aujourd'hui rare en tant que
dessinateur. Trondheim a décidé de ne plus dessiner. Ca pourrait t'arriver
?
Non !
Pour moi le dessin est une médecine. J'ai besoin le matin de me mettre à ma
table à dessin. Et puis, quoi : c'est mon métier ! A la limite, je ne comprends
pas qu'on se pose des questions d'artiste sur ce sujet. Je trouve très
désinvolte quand on a un métier de se dire "j'arrête de le faire". On
peut, mais je n'envisage pas les choses comme ça.
Et ce projet de reprise de Blake & Mortimer avec Emile
Bravo, c'est une blague, un pavé dans la mare ou c'est du sérieux
?
J'ai
bien aimé en parler. J'aime que tout le monde imagine qu'on va le faire. On ne
nous a jamais dit non… Mais à vrai dire, personne n'est pressé qu'on s'y mette
! Je ne peux pas en dire plus…
Propos recueillis le 5 septembre 2004