Le briographe

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jeudi 6 décembre 2007

Donjon Monsters T12 : Le grimoire de l’inventeur

Donjon Monsters T.12, Le grimoire de l’inventeur, de Joann Sfar, Lewis Trondheim et Nicolas Keramidas (Delcourt)

 

Le professeur Cormor dirige des fouilles archéologiques à Vaucanson et retrouve l’atelier du «grand animateur», y compris le grimoire qui contient tous ses secrets de fabrication des fameux automates guerriers. Tout irait bien, si Guillaume de la Cour ne mettait la main sur le précieux incunable… Ce douzième Donjon Monsters, initialement proposé à Bercovici et finalement réalisé par Kéramidas, boucle la trilogie de l’automate (avec Donjon Potron Minet -84, et Donjon Monsters 11 par Stanislas). A noter, c’est la première fois qu’un auteur figurant au catalogue des éditions Soleil est invité dans la série Donjon !

samedi 1 décembre 2007

Osez Donjon, suivez le guide !

Tel un aventurier avide de trésors, vous aimeriez investiguer Donjon, mais cette saga forte de 32 albums répartis sur trois époques et cinq sous-séries vous intimide ? Pas de panique ! En réalité, il est très simple d’entrer dans Donjon. Les entrées sont multiples. C’est en sortir qui est difficile. Une sorte de boulimie de lecture touche ceux qui s’y aventurent…

 

 

Donjon est né en 1998 d’une envie commune à Joann Sfar et Lewis Trondheim de réaliser un livre ensemble. A contre-pied des épopées d’Heroic Fantasy, le genre le plus à la mode à l’époque, les personnages de Donjon sont tous des anti-héros. Ils sont lâches, maladroits, pingres ou bornés, voire profondément idiots, mais terriblement attachants. L’imaginaire débridé de Sfar, allié à l’humour de Trondheim et leur goût mutuel du défi font recette. Rapidement, une extension est donnée à la série centrale (rebaptisée Zénith). C’est Crépuscule, d’ambiance  plus sombre, dont les tomes portent des numéros qui commencent à 100. Pour équilibrer l’édifice, les auteurs composent également des histoires qui se déroulent cent tomes avant (au niveau -99), et évoquent la jeunesse du Gardien du donjon. A ce stade, il devenait difficile aux deux co-scénaristes de tout dessiner,  ils firent donc appel à Christophe Blain pour s’occuper de cette troisième époque, nommée Potron-minet.

 

Puis Manu Larcenet sera chargé de dessiner des épisodes comiques one-shot situés dans une sorte de temps parallèle sans conséquence sur les trois sagas : c’est Donjon Parade (cinq épisodes à ce jour, dont Technique Grogro, qui fait partie de la sélection officielle du festival d’Angoulême 2008). A partir de là, les personnages étant déjà croqués par quatre dessinateurs, la série acquiert une dimension expérimentale : différents auteurs sont invités à réaliser un album chacun, pour porter les projecteurs sur un personnage secondaire qui devient, l’espace d’un Donjon Monsters, personnage principal. Mazan ouvre le bal en 2001, suivi par Menu, Andreas, Blanquet… et Bézian, Stanislas et Nicolas Kéramidas pour les plus récents. Trondheim et Sfar s’autorisent toutes les audaces, changeant de ton à chaque album, passant du comique au tragique, du régressif à l’introspection ; ils multiplient les morceaux de bravoure, par exemple en racontant un même moment exceptionnel (l’explosion de Terra Amata) vécu par trois personnages différents, dans trois albums.

 

Comme si la routine risquait de s’abattre sur la saga, un certain Marcel Marcel (de son vrai nom Wandrille Leroy, co-fondateur des éditions Warum), décida, avec la complicité de dessinateurs issus de la blogosphère, de s’approprier l’univers Donjon, en créant des planches inédites extraites d’albums fictifs : l’extension Donjon Pirate était née, à découvrir sur http://donjonpirate.free.fr/. Ah, ces jeunes ! Ils ne respectent rien !

 

 

mercredi 25 janvier 2006

Conquête de l'Est, Klezmer T2

de Joann Sfar (Gallimard - Bayou)

La mise en place des personnages rappelle celle de contes comme les musiciens de Brême ou le baron de Münchhausen : plus le récit progresse, plus le nombre de compagnons augmente. Avec une écriture graphique plus désinvolte que jamais, comparable à celle de ses Carnets mais rehaussée de couleurs aussi spontanées que son trait, Joann Sfar décrit la constitution d'un Klezmer Band dans l'Ukraine des années 1930 : quatre musiciens et une chanteuse, chacun doté d'un parcours déchirant, se rencontrent fortuitement et ne se séparent plus.

Le Klezmer, c'est le style musical des orchestres itinérants juifs ashkénazes, qui à force de s'imprégner de différentes influences folkloriques dans toute l'Europe de l'Est, a fini par devenir unique et reconnaissable entre tous : une sorte de jazz-manouche nostalgique et espiègle à la fois.

Comme cette musique, le récit de Sfar est tour à tour enlevé puis émouvant, plaintif puis drôle. On y trouve des ruptures de rythme, des rêveries, des improvisations. Bref, Klezmer, c'est de la musique dessinée ; c'est aussi un livre composé avec soin, de la savoureuse préface composée par le très spirituel Marc-Alain Ouaknin, jusqu'au texte engagé de Sfar qui fait suite à l'aventure dessinée.

Avec ce livre, Joann Sfar inaugure la toute nouvelle collection Bayou*, dont il assure la direction éditoriale pour Gallimard.
Il peut sembler étrange que cet éditeur généraliste, qui venait d'investir dans la renaissance de la marque Futuropolis, se dote en parallèle d'un département BD sous son propre label… mais vu le travail accompli par Sébastien Gnaedig pour Futuropolis d'une part, et par Joann Sfar pour Bayou/Gallimard BD d'autre part, on aurait tort de faire la fine bouche. Les deux enseignes semblent se spécialiser dans la création de bandes dessinées en couleurs avec pagination importante, un "créneau" qui n'était jusqu'alors occupé ni par les grandes structures (hormis pour les intégrales, mais la logique financière est très différente), ni par les éditeurs alternatifs. La qualité est au rendez-vous, tant dans les récits que dans la fabrication - un sans-faute de ces deux éditeurs qu'il convenait de saluer !

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* Les autres titres publiés en 2005 dans la collection Bayou sont Le local de Gipi, Aya de Yopougon de Marguerite Abouet et Clément Oubrerie (prix du meilleur premier album au Festival d'Angoulême 2006) et un nouveau volume des aventures de Flip par Morgan Navarro.

vendredi 13 janvier 2006

Petit vampire et le rêve de Tokyo

Petit Vampire T7, de Joann Sfar (Delcourt)

 

Michel, grippé, doit garder la chambre, alors il lit des mangas (Nausicaa de Miyazaki et Galaxy Express 999 de Matsumoto… bonne pioche !). Comme son copain Petit Vampire n'y connaît rien, le garçon lui explique que le Japon est « le pays des bandes dessinées » et ajoute : « Quand je serai grand, je serai dessinateur. Je serai tellement connu qu'on m'invitera au Japon ». Influencé par cette conversation et s'endormant sur les manga de Michel, Puchi Banpi, pardon, Petit Vampire se retrouve en rêve dans un Tokyo plus exotique, bizarre et impénétrable que nature…


Dans la série Petit Vampire, Michel est une sorte d'autoportrait pour Joann Sfar. Mais voilà que l'auteur prête à son personnage, cet alter ego enfant, des aspirations qui sont sa réalité d'adulte : Sfar était effectivement un des auteurs invités à participer au collectif Japon – Le Japon vu par 17 auteurs, coordonné par Frédéric Boilet et édité en France par Casterman (coll. Ecritures). Nombrilisme ou simple expression de la jubilation d'un auteur qui n'en revient pas de mener cette vie si longtemps fantasmée ? Toujours est-il que ce septième tome accomplit un objectif double. Il se définit d'abord comme un hommage au Little Nemo de Winsor McCay, premier grand voyageur du rêve dessiné, à l'occasion du centenaire de sa création. Par ailleurs, le livre semble d'une certaine façon poursuivre le carnet de voyage initié dans le cadre du projet Japon.

Dans les deux livres, Joann Sfar dresse un portrait relativement féroce des Japonais, tout en prenant la précaution de bien affirmer qu'il ne s'agit pas de l'exposé d'une opinion personnelle. Ainsi, sa contribution au collectif Casterman consiste pour l'essentiel à recueillir le témoignage pittoresque et impitoyable de son ami Walter, le coloriste de Petit Vampire et de la série Donjon (entre autres), qui est établi à Tokyo depuis quelques années. Avec Petit Vampire, Sfar nous emmène dans un Japon qui peut se permettre d'être encore plus caricatural, puisqu'il est rêvé. Les scènes de pure fiction (comme l'attaque d'un quartier de Tokyo par un dinosaure, sans doute un cousin de Godzilla ou de Gamera) se mêlent aux anecdotes authentiques recueillies par l'auteur au cours de son voyage (comme ces collégiennes qui portent des croix gammées sur leurs vêtements comme s'il s'agissait de la dernière marque branchée de prêt-à-porter).

Curieusement, c'est peut-être avec le chapitre de Nicolas de Crécy pour Japon, intitulé Les nouveaux dieux, que le récit de Sfar a le plus de relations. Les deux auteurs, partageant un même étonnement face à l'omniprésence des personnages "mignons" dessinés sur les produits nippons, sont partis de cet amour japonais du dessin pour bâtir une histoire. Ainsi, De Crécy décrit le voyage d'une mascotte publicitaire emmenée au Japon par son coach pour lui donner de l'assurance. De son côté, Sfar fait temporairement mener à Petit Vampire la vie de l'un de ces personnages publicitaires.

Douze pages de carnet dans Japon pour rendre compte de son voyage à Tokyo, c'était sans doute un espace trop réduit pour Joann Sfar. A la lecture de ce Petit Vampire, on peut toutefois se demander si 30 planches additionnelles sur le même sujet ne faisaient pas trop : après un début d'album intéressant, le rythme retombe et l'auteur finit par se désintéresser totalement du Japon pour nous proposer une leçon d'éveil où il est question des mœurs des chattes quand elles mettent bas… Bien sûr, il s'agit d'un rêve ; qu'il soit décousu est "permis". C'est presque même dans l'ordre des choses.
Aussi juste cette explication soit-elle, le lecteur se demandera peut-être néanmoins si l'auteur n'a pas composé sa fin d'album un peu trop hâtivement.
 

jeudi 8 septembre 2005

Le paradis terrestre, Le chat du rabbin T4

Le chat du rabbin T4, par Joann Sfar (Dargaud, coll. Poisson Pilote)

 

"Mourir, la belle affaire. Mais vieillir, ah ! Vieillir…" chantait Jacques Brel. Cette chanson pourrait être celle du Malka des lions, légende vivante mais vieillissante en pleine crise de spleen dans l'Algérie des années 1950 : son lion aussi vieux que lui n'effraie plus grand monde, et lui-même est désormais plus souvent respecté qu'admiré. Alors il y a bien sûr le serpent, animal éternellement tentateur, qui propose de leur offrir une mort rapide, en toute amitié… Le chat, qui observe tout cela, a bien sûr une idée sur la question ; il ne lui manque que la parole !


Parmi l'œuvre foisonnante de Sfar, pourquoi est-ce Le chat du rabbin qui mobilise le plus de lecteurs ? Cette série ne contient pas plus de philosophie ou de poésie que Le minuscule mousquetaire. Elle n'est pas plus habitée par la religion que Les olives noires. Elle est moins intimiste que les Carnets, moins littéraire que L'homme-arbre. Alors pourquoi cet engouement particulier et souvent exclusif, qu'a-t-elle que les autres livres de Sfar n'ont pas ?


Cette série possède peut-être justement des qualités variées dans un équilibre esthétique difficile à atteindre. Elle instruit sans donner de leçon, elle prêche l'amour et la tolérance mais ne fait pas la morale, le tout sur un ton dilettante et débonnaire qui n'exclut pas quelques contradictions, à l'image des chats. Ou peut-être cette série touche t-elle un public plus important parce qu'elle se situe dans un monde connu et presque contemporain, plus facile à s'approprier que les théâtres oniriques que l'auteur raconte ailleurs.

jeudi 7 octobre 2004

Joann, super Sfar

En 1994, les premiers travaux de Joann Sfar étaient publiés. Dix ans et une centaine d'albums plus tard, cet auteur prolifique et inspiré ne s'en tient plus au seul 9e art. Toujours passionné de dessin et d'écriture, il écrit aussi des romans, dirige une collection pour Bréal et a collaboré en profondeur à la série d'animation Petit Vampire : 56 épisodes de 11 minutes, diffusés sur France 3 depuis le 20 octobre.

 

 

Avec tout ce que tu entreprends, les albums, les dessins animés, les romans et en plus la pratique de la musique… il te reste encore assez de temps pour rencontrer les journalistes ?

Joann Sfar : Oh mais j'ai des journées assez paisibles : je dessine de 9H00 à 13H00, et l'après-midi je fais des travaux d'écriture ou de story-board. Le soir, je suis avec mes enfants ou avec mes copains. Je n'ai pas l'impression de mener une vie de dingue. Tout ce qui relève de mon métier de dessinateur me fait plaisir. Personne ne me force à travailler beaucoup. Par contre, trouver vingt minutes par jour pour la guitare, c'est compliqué.

 

La diffusion du dessin animé Petit Vampire commence en octobre. C'est un projet qui te tenait à cœur ?

Je ne cours pas après le dessin animé : ce que je sacralise, c'est le livre. Avant d'accepter de faire la série Petit Vampire avec France 3, j'ai refusé quatre propositions d'adaptation. Comme disait Hugo Pratt disait à propos de Corto Maltese : "Je veux bien qu'on en fasse un film mais si on me prend mes jouets, je veux pouvoir m'amuser aussi". Je me suis aventuré hors du terrain du livre après avoir pris toute l'assurance nécessaire que j'aurais autant de liberté qu'en bande dessinée. Comme les conditions étaient idéales, j'étais ravi d'y participer.

 

Comment le projet a démarré ?

Les gens de France 3, à savoir Eve Baron et Pierre Siracusa, ont appelé en disant "Nous aimons bien Petit Vampire. Si vous voulez faire un dessin animé, nous sommes prêts à le financer". Chose unique dans le domaine de l'animation, nous avions le financement avant même d'avoir un projet. Là-dessus, Delcourt (qui avait des parts dans une société qui s'appelle Story) a lancé le projet. Avec mon épouse, nous avons commencé à travailler sur des histoires de Petit Vampire. Dès que nous avons mis le crayon sur la feuille, nous nous sommes aperçus que nous avions presque plus envie de faire des romans illustrés à la Roald Dahl et Quentin Blake (mes auteurs d'enfance) que du dessin animé. Aussi, les scénarios que nous avons livrés étaient pratiquement de petits romans : 30 pages dactylographiées par épisode, avec des descriptions qui n'ont rien à faire dans un dessin animé. Par chance, Christian Choquet (le réalisateur) est extrêmement ouvert. Il a accepté de recevoir des scénarios plus littéraires qu'à l'habitude et de les adapter personnellement en story-boards d'animation, que je relisais avec lui.

 

Ce sont ces scénarios qui forment les romans jeunesse Petit Vampire qui paraissent en même temps que le dessin animé ?

Dès le début, j'ai demandé à garder les droits sur toutes ces histoires pour en faire des romans illustrés qui ne seraient pas des adaptations des dessins animés mais des romans à part entière, que nous avons écrit un an après les scénarios du DA. Je déteste revenir sur un boulot, mais là, à ma grande surprise c'était agréable. Dans une bande dessinée ou un dessin animé, on montre tout de l'extérieur. Dans un roman, on peut vraiment être dans la tête du personnage, même à des moments où il ne se passe rien au niveau visuel. Par exemple, il y a une histoire qui s'appelle L'oncle Tepesh, avec un vieux vampire. C'est un repas de famille où on s'emmerde. Dans le dessin animé, ça dure deux plans. Là, ça dure trois plombes, parce que ça m'amusait d'en rajouter.

 

Contrairement à la bande dessinée qui est une activité de solitaire, le dessin animé demande une grosse équipe. Quel a été ton rôle ?

Officiellement, j'étais scénariste, directeur d'écriture et directeur artistique. Pour le dire autrement, j'étais omniprésent sans avoir la moindre responsabilité ! C'est le rôle le plus gratifiant, puisque la première étape importante est d'écrire les histoires. Sur 52 épisodes, j'en ai écrit trente avec ma femme, les autres ont été faits par des copains auteurs de BD : Emile Bravo, Riad Sattouf et Jean Regnaud. Pendant les premières semaines, j'étais tout le temps au studio, ensuite j'y allais une fois par semaine, et après même un peu moins parce que les gens de l'équipe ont compris super vite. J'étais présent à pratiquement tous les enregistrements de son et à de nombreux enregistrements de musique. Mais ce n'était pas la grosse usine : nous avons choisi d'avoir une animation rudimentaire pour que tout puisse être réalisé en France, par une vingtaine de personnes. 

 

Tu as choisi Riad Sattouf pour la voix de Petit Vampire…

Je voulais que Michel soit interprété par un vrai petit garçon et que tous les autres personnages soient doublés par des adultes pour créer une étrangeté. Pour la voix de Petit Vampire, on m'a proposé des actrices : le choix de doublage le plus fréquent pour des personnages d'enfants. Mais j'ai pensé à Riad parce qu'il a une voix bizarre, souffreteuse et drôle en même temps. Et ça me plaisait de lancer là-dedans un mec qui n'avait jamais fait ça. On m'a déconseillé de le prendre, parce que parler sur une bande rythmo, c'est très difficile. Je trouve qu'il s'en sort super bien. Riad fait aussi la voix de Claude, le crocodile radioactif.

 

Michel est interprété par un enfant ?

Oui, par le petit garçon qui a fait la voix de Nemo… A lui seul, il coûte plus cher que tout le reste de la prod' (rires). Eh oui… la plupart des enfants est incapable de jouer correctement. Ceux qui sont bons… sont chers !

 

Ecrire un scénario à deux, comment est-ce possible ?

C'est un exercice difficile. Je n'y parviens qu'avec Lewis Trondheim et avec ma femme. Peut-être parce que Lewis et Sandrina ont une intelligence structurante que je n'ai pas. Pour écrire, nous nous racontons une histoire et chacun essaie de faire rire l'autre. Dès que l'autre se marre (nous essayons de ne pas être bon public), on note. Ensuite, il y a des phases de relectures successives : je donne l'histoire à Sandrina, elle relit et corrige ce qu'elle veut, puis elle me la donne, je relis et corrige ce que je veux… Il n'y a vraiment aucun moment où l'un des deux se dépossède de l'histoire. Nous écrivons vraiment à deux. Sandrina m'a aussi aidé sur le dernier Grand Vampire qui est en deux albums : ce devait à l'origine être le script d'un long-métrage de cinéma, qui n'a pas été retenu parce qu'on nous a dit qu'il était trop cher et trop politique. Comme nous aimions cette histoire, elle sort en deux albums de BD.

 

Mais il y aura tout de même un long métrage Grand Vampire ?

Arena Films a acheté les droits de Grand Vampire. Le temps du cinéma me dépasse un peu. Une fois on doit livrer du texte d'urgence, ensuite, on n'a pas de nouvelles pendant trois mois. Disons que si tout va bien, le film pourrait se tourner un jour et je serai scénariste et directeur artistique. Pour la réalisation, c'est nébuleux. Un réalisateur que j'adore a dit oui, et ensuite il a déclaré qu'il n'avait pas le temps avant deux ans. Le problème, c'est que c'est un film vraiment cher, avec plein d'effets spéciaux, et qu'on n'a pas beaucoup de Français capables de faire ça de façon enthousiasmante. Voilà, Grand Vampire, c'est un projet avec des effets spéciaux à l'américaine mais avec des scènes d'amour à la place de la bagarre. Je sais pas ce que ça va devenir…

 

Un bilan sur cette expérience dans l'animation ?

C'était chouette ! Il y avait une petite équipe, tout le monde s'amusait… et je n'ai pas honte du résultat. Au départ, j'étais réticent parce que chaque fois qu'on anime un personnage de BD, c'est décevant. En fait, le seul moyen pour que ce soit au même niveau que la BD, c'est de demander à l'auteur de continuer son boulot. Si on va chercher un mercenaire pour lui demander d'adapter une série, il ne va pas oser changer quoi que ce soit parce qu'il n'est pas "chez lui". Dans Petit Vampire, si j'ai envie d'inventer un personnage, ou d'expliquer que Claude vient des bayous de Louisiane, je peux le faire parce que c'est mon univers. Un scénariste ne peut pas se permettre d'inventer ce genre de choses. Les séries audiovisuelles doivent être un travail d'auteur, pas un produit dérivé.

 

Dans les albums, tu expliques que Petit Vampire et Grand Vampire sont une même personne…

Une de mes principales sources d'inspiration, c'est Leiji Matsumoto, l'auteur d'Albator. Il a créé des univers parallèles où les personnages se retrouvent d'une histoire à l'autre… Il y a une logique, mais tu sens qu'elle est mystérieuse. Grand Vampire et Petit Vampire sont deux personnages distincts, mais lorsqu'ils me parlent je sens qu'ils ont la même voix. De façon similaire, même s'ils sont très différents, Michel de Petit Vampire et Michel Douffon dans Grand Vampire sont dans mon esprit un seul personnage.

 

Ah bon ? On dirait plutôt que Michel, c'est Joann Sfar enfant !

C'est vrai aussi. On me prête souvent des intentions autobiographiques derrière Grand Vampire ou le mousquetaire, alors que non, pas tant que ça. Par contre, Petit Vampire, c'est vraiment autobiographique. La seule différence entre Michel et moi est que j'ai eu un papa, alors que lui non. Pour le reste : les grands-parents de Michel sont les miens, leur maison est celle de mes grands-parents. Les fantasmagories de Michel sont les miennes quand j'étais petit. Oui, c'est vraiment moi enfant que je dessine.

 

Une chose étonnante à la fin de tes albums : l'annonce systématique du titre de la prochaine histoire…

Parfois j'annonce un titre et ce n'est pas le bon ! Mais ça motive. J'aime me dire "voilà le sujet du prochain livre, débrouille-toi avec ça". C'est un défi. C'est aussi une référence à James Bond : à la fin des génériques, il y a toujours "James Bond will come back in …", avec le titre du prochain film.

 

Quand on adapte les romans de Ian Fleming, c'est facile de connaître le titre de la prochaine aventure. Toi, tu lances des titres juste comme ça !?

Il arrive que le tome suivant soit déjà écrit. A la fin des Pères Noël verts, j'annonce Les enfants perdus qui est déjà scénarisé : ce sera une histoire sur le Peter Pan de James Matthew Barrie. Cette fois je sais où je vais. Mais ce n'est pas toujours le cas. Dans Le chat du Rabbin, j'avais écrit "le prochain s'intitulera : Le Jardin d'Eden", sans en savoir plus sur l'histoire. Encore mieux, pour Le minuscule mousquetaire T1, je m'étais cogné une page d'annonce de l'épisode d'après, plusieurs années avant de l'écrire. C'est amusant.

 

Dans ce second tome du Minuscule mousquetaire, tu abandonnes la doctrine du gaufrier…

Ce n'est pas une doctrine. Contrairement à mon copain Lewis, je n'ai pas de passion pour la forme. Je suis pas un structuraliste. Mes gaufriers sont des lettres d'amours à Hugo Pratt et à Jordi Bernet. Quand je fais le Mousquetaire tel que je l'ai fait, c'est peut-être parce qu'il m'a fallu du temps pour me rendre compte que chez des auteurs comme Moebius ou Druillet, il y avait une jubilation qu'on a un peu perdue en allant vers l'ascèse. Ce que j'ai essayé de retrouver dans cet album dont la thématique est sexuelle donc forcément jubilatoire, c'est ce plaisir super régressif de faire des pages qui ressemblent à des posters de Marillion [un groupe de rock des années 1980]. A vrai dire, je ne cesse pas de justifier de manière théorique des choses qui relèvent du plaisir immédiat…

 

Parlons de tes livres à venir. Alors : un nouveau carnet à L'Association… ?

Oui, un carnet de 900 pages, Caravan, va paraître en novembre. A un moment, je pensais arrêter les carnets mais j'apprends plein de trucs en faisant ça alors je continue. Je travaille aussi sur la suite de L'homme-arbre, qui se déroulera dans Vilna avec pour personnage principal Liou la mandragore… Il paraîtra pour le salon du livre. Et le prochain Chat du Rabbin est prévu pour mars.

 

Et le Pantagruel chez Bréal ?

Ah, je suis dessus, mais c'est de l'ancien français, j'y comprends rien ! (rires) Et je fais des articles pour Charlie-hebdo toutes les semaines… J'adore faire ça !

 

Ah oui… notamment la fameuse interview de Spiegelman que tout le monde rate parce que c'est en plein mois d'août !

Mais non, rien n'est perdu : tout est repris dans Caravan.

 

Et au fait, tu as rencontré Quentin Blake ?

Mieux que ça : j'ai passé trois jour avec lui, je l'ai interviewé longuement… ça représente dix pages dans mon prochain carnet ! C'était extraordinaire.

 

Beaucoup de Donjon Monsters ces derniers temps… Mais pour les séries "centrales" de Donjon ?

Lewis et moi n'avons pas le temps d'en dessiner. Ou plutôt : Lewis ne veut pas dessiner, et moi je n'ai pas le temps. Mais nous avons envie de développer ces séries. Nous avons décidé de trouver des dessinateurs pour s'en occuper. Pour Crépuscule, le choix est arrêté : les époux Kerascoët sont déjà au boulot. Nous avons entièrement story-boardé leur album, qui sortira… dès qu'il sera fait ! Pour Zénith, nous ne savons pas encore. Nous avons écrit cet été un Donjon Monsters pour Bercovici, un pour F'Murrr et encore un pour Stanilas, qui se déroulera au niveau -300 environ. L'idée des Monsters est de faire connaître le plus vite possible l'ensemble de l'histoire de Donjon. Pour les séries centrales, nous aimerions qu'il y ait un album par an, ce qui implique que d'autres dessinateurs s'en occupent. Nous sommes déterminés à sortir un Zénith, un Crépuscule et un Potron-minet par an. Christophe Blain devrait commencer son Potron-minet d'ici six mois, Larcenet commencera bientôt Donjon Parade 5… On s'est donné les moyens de faire du Donjon régulièrement sans que ça nuise à nos autres séries.

 

Il y a de plus en plus de BD sur le marché, un phénomène auquel tu contribues, d'ailleurs… On commence à parler de surproduction. Une crise possible de la bande dessinée te fait souci ?

Oui. Mais je ne sais pas si le problème vient du trop grand nombre d'albums. Je suis mal placé pour dire ça, mais je crois que le problème est avant tout un manque de direction éditoriale. Les éditeurs se sont souvent aperçus qu'ils refusaient des projets qui leur semblaient mauvais… et qui remportaient un succès énorme en étant publiés ailleurs. La politique actuelle est de sortir un livre et de regarder si ça marche. En d'autres termes, on laisse le choix aux libraires et aux lecteurs et on envoie de jeunes auteurs au casse-pipe. Ce n'est pas le nombre de BD qui m'emmerde. Si un auteur comme Lewis Trondheim sort dix livres dans le mois, je suis ravi. Ce qui m'ennuie c'est quand, sur 300 BD nouvelles, je n'ai envie d'en lire que deux. Je rencontre souvent des libraires qui passent leur temps à renvoyer des bouquins faute de place où les exposer. Dès que l'éditeur laisse à quelqu'un d'autre le soin de faire son boulot, il commet une erreur. En même temps, il ne faut pas noircir le tableau : il y a des trucs super qui sortent en ce moment. Nous vivons une période de rêve. En comparaison avec la situation aux USA ou au Japon, ça se passe mieux chez nous ces derniers temps.

 

Parmi les gens avec qui tu collabores, JC Menu a dessiné comme un furieux pendant toute son enfance et se fait aujourd'hui rare en tant que dessinateur. Trondheim a décidé de ne plus dessiner. Ca pourrait t'arriver ?

Non ! Pour moi le dessin est une médecine. J'ai besoin le matin de me mettre à ma table à dessin. Et puis, quoi : c'est mon métier ! A la limite, je ne comprends pas qu'on se pose des questions d'artiste sur ce sujet. Je trouve très désinvolte quand on a un métier de se dire "j'arrête de le faire". On peut, mais je n'envisage pas les choses comme ça.

 

Et ce projet de reprise de Blake & Mortimer avec Emile Bravo, c'est une blague, un pavé dans la mare ou c'est du sérieux ?

J'ai bien aimé en parler. J'aime que tout le monde imagine qu'on va le faire. On ne nous a jamais dit non… Mais à vrai dire, personne n'est pressé qu'on s'y mette ! Je ne peux pas en dire plus…

Propos recueillis le 5 septembre 2004

mercredi 6 octobre 2004

Les pères Noël verts, Petit Vampire T6

Petit Vampire T6, de Joann Sfar (Delcourt)

 

Petit Vampire écrit une lettre au père Noël, ce qui amuse beaucoup Michel. Pour lui, comme explique son pépé, tout ça c'est des histoires : chez les juifs, on célèbre Hannoucah la fête des lumières mais on ne croit pas au père Noël. "– Tu as peut-être tort", lance froidement le Capitaine des morts à Michel. Les révélations du Capitaine excitent la curiosité des enfants. Certes le Père Noël existe mais il n'est pas celui qu'on pense. Personnage ancien et mystérieux, mieux vaut éviter de croiser, surtout les enfants. La nuit de Noël, même les petits vampires doivent restés couchés dans leur cercueil ! Naturellement, Michel et Petit Vampire bravent cette mise en garde et décident d'en savoir plus...

Sfar place ses personnages dans des situations difficiles pour que ses jeunes lecteurs jouent à faire semblant d'avoir peur. Mais tout est dédramatisé par les dialogues comiques, un humour omniprésent et des personnages très attachants, notamment le chien Fantomate, grincheux de service au langage fleuri d'argot méditerranéen ("Toi, je te parle pas, pébrounasse !") et le Capitaine des Morts très jaloux de son épouse (on peut lui donner raison : le grand-père de Michel, fin séducteur, n'est pas insensible aux charmes de Pandora – et qui le serait ?).

Qu'ils s'adressent aux adultes, aux adolescents ou aux enfants, les livres de Joann Sfar trouvent souvent le ton juste. Les albums Petit Vampire ne font pas exception : ils possèdent la fraîcheur, l'inventivité et le merveilleux du malicieux Isabelle créé par Will, Franquin et Delporte, avec de plus un graphisme particulièrement original pour une série jeunesse (une qualité que partage Toto l'ornithorynque de Yoann et Omond). Le tome 5 a reçu le prix 7/8 ans à Angoulême 2004 ; cette nouvelle aventure est tout aussi plaisante que la précédente. Décidément, avec Sfar, c'est Noël presque tous les mois pour les amateurs de BD !

 

Selon les légendes d'Halloween, les morts-vivants retrouvent leurs pouvoirs à la fin du mois d'octobre et tentent d'envahir notre monde. Jusqu'à présent, sans grand succès. Ce sera peut-être différent cette année : Petit Vampire mène le bal. En plus de l'album, les amateurs pourront suivre ses aventures en dessins animés sur France 3 à partir de la Toussaint. Cerise sur la citrouille, Sandrina Jardel et Joann Sfar ont coécrit deux romans jeunesse abondamment illustrés qui sortiront à la même période : Victime de la mode et Docteur Marguerite. Chaque roman contient 3 histoires qui comme Le Petit Nicolas de Goscinny & Sempé, les histoires de Roald Dahl illustrées par Quentin Blake ou l'extraordinaire Lettres d'un Oncle Perdu de Mervyn Peake, passionneront les petits et amuseront les grands.

mercredi 8 septembre 2004

La philosophie dans la baignoire, Le minuscule mousquetaire T3

Le minuscule mousquetaire T3, par Joann Sfar (Dargaud, coll. Poisson Pilote)


Libertin, j'écris ton nom
Cherchant à faire fondre quelques bourrelets, le mousquetaire Nicolas Savinien Restif de la Gascogne  a bu une potion amaigrissante. Mais au lieu de mincir, il est devenu minuscule. Cela lui ouvre les portes d'un univers insoupçonné : la Petite France, un royaume à sa nouvelle mesure gouverné par des femmes. Il y trouve des maîtresses et un emploi de poseur nu à l'académie des Beaux-arts, où un parterre de demoiselles l'inspecte sous toutes les coutures. Bref, notre mousquetaire devenu Lilliputien à Lilliput n'est finalement pas pressé de redevenir un Gulliver. A la fin du premier tome, paru voilà déjà trois ans, nous abandonnions notre héros à ses ablutions et il nous promettait un bain herméneutique. Herméneuquoi ? Le lecteur profane peut ouvrir un dictionnaire et apprendre que l'herméneutique est la discipline qui cherche à interpréter les symboles religieux et les mythes, ou le découvrir par la pratique en plongeant (littéralement) dans la baignoire avec le minuscule mousquetaire dans le second volume de ses aventures.

Le bain où notre mousquetaire s'apprête à paresser est très particulier : une fois qu'on y est entré, il est impossible d'en ressortir. Heureusement, on peut y respirer. C'est un passage vers un monde peuplé des créatures mythiques de la Grèce antique : silènes, centaures, tritons, minotaures et faunes. On peut aussi assister à des débats philosophiques au café du commerce, dont l'enseigne, comme l'académie de Platon, porte la célèbre maxime "Que nul n'entre ici s'il n'est géomètre". La philosophie qu'on y sert relève des brèves de comptoir, car un café-philo reste un café : "La philosophie, c'est bien gentil, mais il faudrait pas que ça chamboule tout, non plus. Allez ! Buvons plus et parlons moins !". Comme il insiste pour trouver la sortie, le mousquetaire est conduit vers le sphinx qui pose son énigme rituelle… toujours la même. D'ailleurs, même le sportif connaît la réponse ! C'est finalement une bouteille de vin qui donnera à notre héros la clé du chemin de retour en Petite France. Par la suite, le mousquetaire fera la rencontre d'un homme obligé de potasser des bouquins de philosophie pour pouvoir tirer son coup, car sa femme applique une doctrine stricte : pas de philo, pas de baise. Il s'appliquera à détourner cette épouse de la philosophie, moins pour rendre service au mari que pour sa propre satisfaction… et connaîtra bien d'autres aventures.

Le minuscule mousquetaire fonctionne un peu à la manière des Mille et une nuits, avec des récits imbriqués qui peuvent être épiques, poétiques, méditatifs, lubriques ou moralistes et parfois tout cela en même temps. Le titre  de ce volume est bien sûr un clin d'œil à La philosophie dans le boudoir de Sade. Comme Eugénie chez le divin marquis, le personnage de Sfar semble vouloir goûter à toutes les jouissances et réjouissances que le monde peut offrir… sans toutefois partager le penchant de Sade pour les orgies collectives. Jouisseur et libertin, le mousquetaire nous convie à des débats et des ébats que nulle pudeur ni timidité ne viennent gâcher. A la différence de Fernand (le personnage principal de la série Grand vampire) qui est éternellement figé dans les doutes et l'inconfort d'une adolescence affective, le mousquetaire en devenant minuscule s'est débarrassé de tout complexe. Même le surpoids à l'origine de sa métamorphose ne le gêne plus : "je suis un beau gros", déclare t-il en ouverture. Il s'assume et sa jubilation continuelle est contagieuse.

Quelle maestria ! Outre la richesse évidente du récit mené avec désinvolture, c'est sur le plan graphique qu'est la plus belle surprise de l'album. Sfar s'est surpassé et nous présente des planches magnifiques, peut-être les plus belles qu'il ait jamais composées (ce qui n'est pas rien). Selon un principe de levier, le mousquetaire devenu minuscule nous révèle à quel point son créateur est un géant.

 

lundi 6 septembre 2004

Des fleurs et des marmots, Donjon Parade T4

Donjon Parade T4, par Joann Sfar, Lewis Trondheim et Manu Larcenet (Delcourt)

 

Le radeau de la merduse...
On croyait Marvin, le guerrier dragon, presque invincible... Eh bien, tout dépend de la mission qu'on lui confie ! Par exemple, servir de nounou à une demi-douzaine de gamins turbulents quand Madame Poularde est malade, c'est au dessus de ses forces : il appelle Herbert à la rescousse. Lequel a lui aussi une mission de la plus haute importance. Top secrète. Enfin, ne l'ébruitez pas, merci. Le gardien lui a donné l'ordre d'aller déboucher la fosse septique du Donjon, jamais vidangée depuis 40 ans... A tout prendre, Marvin préfère encore ça : il décide d'emmener les enfants (ravis !) en excursion pour aider Herbert. Sur place, ils découvrent qu'un écosystème original s'est développé dans la fosse septique démesurée. De quoi improviser une leçon d'éveil ? Voire ! Il faudrait pour cela que les marmots ne se perdent pas dans la végétation luxuriante. Et surtout, que la faune locale soit un peu moins agressive…

Après deux Donjon Monsters plutôt dramatiques cette année, voilà le retour de l'humour dans le Donjon ! Imaginer toute une histoire à tendance écolo dans une fosse septique, voilà qui a de quoi surprendre, mais les scénaristes de Donjon nous ont habitués à toutes les audaces. Aussi bien, entre scatologie et écologie, la rime est riche !

Dans cet opus, outre Marvin et Herbert, nous retrouvons avec plaisir un des personnages les plus attachants du Donjon : Grogro, une sorte d'oiseau monstrueux à la force colossale et doté d'un intellect plutôt limité. C'est un vrai innocent, plus gamin encore que les enfants sous la responsabilité de Marvin. Ses paroles et ses réactions sont un enchantement !

Cet épisode est très sympathique, mais moins consistant que les précédents. Il y manque un peu de ces réparties spirituelles qui rendent l'univers Donjon si attachant. En particulier, le sage du ghetto débordait d'intelligence et offrait à méditer en riant, avec un vieux sage facétieux semblable à Diogène et son peuple réduit en esclavage mais amoureux de ses chaînes. Des fleurs et des marmots est une aventure plus classique, un pur divertissement qui se lit assez vite. Sans doute parce que cette aventure privilégie l'action et la bagarre un peu au détriment des dialogues : il y a plutôt moins de texte qu'à l'accoutumée.

Mais coupons court à ces réserves de lecteur fidèle et exigeant. En dépit du lieu choisi, cette histoire ne manque pas de fraîcheur. Et comment résister à une série qui rassemble l'imaginaire débridé de Joann Sfar, l'humour décalé et caustique de Lewis Trondheim et le graphisme expressif de Manu Larcenet ? Le plaisir est au rendez-vous, et les exégètes de la série seront surpris de voir Marvin mis knock-out à deux reprises.

 

Aventuriers lecteurs qui hésitez à rejoindre le Donjon de peur de vous perdre dans son scénario labyrinthique, Donjon Parade est fait pour vous ! Cette série est constituée de one-shots comiques tous dessinés par Larcenet et dont l'action s'inscrit entre les tomes 1 et 2 de la série principale (Donjon Zénith).  Nous y retrouvons les deux plus célèbres employés du Donjon peu après leur rencontre  : Marvin, dragon de son état et bras droit du gardien du donjon et Herbert le canard, jeune duc de Vaucanson volontiers gaffeur, porteur de l'épée du Destin (une arme magique qui refuse de sortir de son fourreau, mais qui métamorphose son détenteur en guerrier surpuissant dès que quelqu'un tente de s'en emparer). Même si l'univers et les personnages sont communs avec les autres séries du Donjon, il n'est pas indispensable d'avoir suivi la saga dans son intégralité pour apprécier les albums Donjon Parade.

 

 

Bibliographie Donjon Parade :

Un Donjon de Trop (2000)

Le sage du Ghetto (2001)

Le jour des crapauds (2002)

Des fleurs et des marmots (2004)

Pour bien faire, lisez aussi Cœur de Canard (Donjon Zénith T1) pour découvrir comment Herbert est entré en possession de son épée maudite, et comment Marvin et lui sont devenus amis.

 

vendredi 9 juillet 2004

Les profondeurs, Donjon Monsters T9

Donjon Monsters T9, par Joann Sfar, Lewis Trondheim et Killoffer (Delcourt)

Personnages candidats à un bonheur sans mélange, ne confiez pas votre destin à Sfar et Trondheim !

Prenons Noyeuse, qui vit au fond de l'océan parmi les Aquabonistes ses proches. Ses préoccupations devraient être celles des nymphettes de son âge : les garçons, la fête de la grande marée qui s'approche… Dès la page 2, les scénaristes font débarquer chez elle une escouade qui massacre ses parents !  Elle ne doit son salut qu'à son poisson domestique qui saute à la gorge de son agresseur. Et pour sauver ses écailles, elle est obligée d'endosser l'armure et l'identité du défunt soldat. Par chance, tous les Aquabonistes se ressemblent. Notre héroïne réussit donc à se faire passer pour Clouillure, soldat du grand Khân aux ordres du commandant Shiwømihz qui est chargé d'exterminer les Aquabonistes de confession bathyste (du grec bathus : profond). Bien malgré elle, Noyeuse est entraînée dans le conflit…

Chaque Donjon Monsters offre le premier rôle à un personnage secondaire de la saga, déjà rencontré dans un autre album. Comme Sfar et Trondheim détestent la routine, ils ont inventé un univers complet et presque parallèle. Seule une furtive apparition du grand Khân et de son fils Papsukal ancre Les profondeurs dans l'univers de Terra Amata. Nous retrouvons aussi le tentaculaire Shiwømihz aperçu dans Donjon Crépuscule 101. Mais cet opus aquatique reste une diversion dans le feuilleton… à moins que les auteurs n'aient de futurs grands projets pour Noyeuse?

Killoffer, neuvième dessinateur invité à ajouter sa pierre à l'édifice Donjon, a réalisé un travail des plus impressionnants. Particulièrement brillant pour dessiner des formes organiques, rarement anguleux, Killoffer est ici dans son élément. Ses planches débordent de vie et grouillent de créatures aquatiques incroyables. Nageoires, tentacules, yeux globuleux, corps gélatineux, pseudopodes et monstres de cauchemar foisonnent dans des vignettes aux décors extrêmement détaillés. Devant l'ampleur du travail à accomplir, il y avait de quoi faire pâlir le coloriste (un comble !). L'album sera disponible fin août en librairies. Après un premier semestre 2004 plutôt calme au Donjon, cet album et le Donjon Parade 4 (Des fleurs et des marmots par Larcenet) nous promettent une belle rentrée.

 

mini-interview

A t-il été difficile pour Sfar et Trondheim de vous convaincre de participer à Donjon ?
Killoffer : Pas le moins du monde : je les connais depuis le début de leurs carrières et j'aime à très peu de choses près tout ce qu'ils font.

Quelle a été votre première réaction en lisant le scénario ?
Killoffer : J'ai ri et j'étais très excité. Ensuite, recevant le scénario au fur et à mesure des planches que je faisais, j'étais un peu dans la position inédite pour moi d'un lecteur qui doit dessiner l'histoire, s'il veut la connaître. Mais en bande dessinée, dessiner c'est aussi un peu écrire... Alors tout cela est un peu compliqué... ou riche... et j'ai en quelque sorte perdu le fil de l'histoire, je ne savais plus quoi en penser. Ce n'est qu'une fois les planches terminées que j'ai pu réellement me rendre compte combien leur histoire est originale, drôle, intelligente et savamment  construite.

Vous avez beaucoup travaillé comme illustrateur, dessinateur de presse… mais votre bibliographie BD est assez réduite. Pourquoi ?
Killoffer  : C'est sans doute que je n'ai pas tant de choses à raconter, je suis avant tout un dessinateur.

Hormis Donjon, quelle est votre actualité ?
Killoffer : En même temps que l'album avec Lewis et Joann, je faisais un autre livre d'illustrations avec l'écrivain Pierre Senges : Géométrie dans la poussière aux éditions Verticales, 18 euros. Je n'avais plus du tout le temps de me consacrer à l'illustration de presse. Actuellement je suis de retour dans les kiosques.

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