Le briographe

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Tag - Jacques Tardi

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jeudi 4 novembre 2010

La position du tireur couché

Tardi – Manchette, troisième !

D’une fidélité irréprochable au roman, autant qu’à son auteur, Jacques Tardi adapte La position du tireur couché, de Jean-Patrick Manchette. Où on découvre que le retour au pays n’est pas toujours aussi simple qu’il y parait.

 

Pendant dix ans, Martin Terrier a toujours eu les bonnes réactions et le réflexe vif. C’est d’ailleurs pour cela qu’on le paie, et cher. Pour sa précision aussi, bien sûr. Terrier est tueur à gages. Son employeur, un américain qui se fait appeler Cox, lui commandite des assassinats, partout dans le monde. Et « Monsieur Christian », comme il se fait appeler, ne manque jamais sa cible. Mais c’est fini tout ça, il veut raccrocher. Cox n’est pas d’accord, bien sûr, mais d’un autre côté… « On ne peut pas vous contraindre, avec le genre de travail que vous faites.C’est ce que j’ai pensé », réplique Terrier avant de tourner les talons. Son magot est suffisamment arrondi, et il est temps d’honorer la promesse qu’il a faite à Alice Freux, dix ans plus tôt. Alice, c’est la fille d’un industriel de sa région d’origine, avec qui Martin avait eu un flirt. Le père Freux l’avait humilié, en lui faisant comprendre que sa fille et lui n’étaient pas du même monde… Piqué au vif, il avait décidé de quitter la région, de partir gagner de l’argent, assez d’argent pour la mériter. Et Alice, à qui il avait expliqué qu’il reviendrait dix ans plus tard, lui avait promis de l’attendre ! Voilà donc Martin Terrier tel qu’en lui-même : convaincu qu’après dix ans d’âpres économies, il va pouvoir mener la petite vie tranquille qu’il a imaginée, en retournant au bled et faire une croix sur dix ans d’activité criminelle.

Jean-Patrick Manchette, décédé prématurément d’un cancer en 1995, est connu pour avoir renouvelé le polar français, avec des personnages à la dérive, victimes des circonstances et des jeux politiques. Intéressé par la bande dessinée, il a brièvement été rédacteur en chef d’un périodique spécialisé,  « B.D. l’hebdo de la B.D. », en 1978. C’est également pour ce titre qu’il imagina Griffu, un scénario original mis en images par Jacques Tardi. Ce faisant, il avait surmonté les réticences du dessinateur à mettre en images des récits contemporains. L’exploit n’est pas mince, car Tardi, qu’il exprime la Belle Epoque, la Guerre des tranchées, la Commune ou les années 1950, aime à accumuler documentation et recherches préparatoires, pour composer des décors précis, historiquement vraisemblables – quand ils ne sont pas authentiques. A contrario, la perspective de dessiner des histoires situées dans un contexte contemporain ne l’enchante guère.

Mais voilà que trente ans ont passé, et les années 1970 sont à leur tour devenues tout aussi exotiques que les années 1950. Tardi semble désormais éprouver un certain plaisir à évoquer le paysage urbain et l’atmosphère des années de l’après choc pétrolier. D’où une série d’adaptations des romans noirs de Manchette, initiée avec Le Petit Bleu de la côte Ouest (paru en 2005 aux Humanoïdes Associés, et réédité chez Futuropolis en 2008), et poursuivie avec La Position du tireur couché, qui fut cet été le feuilleton BD de Libération.

Ce cycle Manchette ne devrait pas s’en tenir là : Tardi a déjà annoncé qu’il travaillait sur une adaptation de Nada. Il serait également question de préparer un nouveau Nestor Burma, d’après les livres de Léo Malet, une série dont Tardi a confié la réalisation graphique à Emmanuel Moynot depuis 2005. Quant à Adèle Blanc-Sec, la longue improvisation sur le mode feuilletoniste dont elle fait l’objet, devrait s’achever avec le prochain tome… sans date officielle pour le moment.

 

lundi 4 octobre 2004

Le testament des ruines, Le cri du peuple T4

Le cri du peuple T4, de Jacques Tardi, d'après Jean Vautrin (Casterman)

 

24 mai 1871, 3H du matin… une guerre sans merci se livre à Paris entre les insurgés de la Commune et les Versaillais (l'armée régulière française aux ordres d'Adolphe Thiers). Dans une ambiance d'apocalypse, les partisans de la Commune résistent avec rage et désespoir, incendiant les monuments pour ralentir leurs ennemis. Malgré une guérilla urbaine acharnée, la Semaine sanglante marquera la fin de neuf semaines d'utopie pour le peuple parisien…

On connaît la passion de Jacques Tardi pour Paris, ses quartiers, ses Titis, ses malfrats et son argot : elle s'affiche avec maestria dans ses extraordinaires aventures d'Adèle Blanc-Sec et ses adaptations en BD des romans de Léo Malet. Nul lecteur ne peut se rendre au jardin des plantes ou regarder le lion de la place Denfert-Rochereau sans penser à ce dessinateur. Tardi sait aussi de façon incomparable croquer la foule dans toute sa diversité, les bourgeois et les ouvriers, avec une prédilection pour les sales trognes, les défavorisés par la nature, et çà et là quelques femmes girondes et sculpturales.

Personne ne pouvait adapter avec une telle ferveur Le cri du peuple, roman de Jean Vautrin qui sous prétexte d'intrigue mi-romanesque mi-policière nous fait revivre les grandes heures de la Commune, de l'insurrection du peuple de Paris au bain de sang aveugle et vengeur qui mit fin à ce régime populaire et utopique.

Porté par cette épopée, Tardi a fait le choix audacieux d'un format allongé à l'italienne, idéal pour restituer la démesure des événements dans d'innombrables plans larges qui occupent parfois l'intégralité d'une double page. Il adopte aussi une narration très verbeuse qui fait la part belle à l'argot parisien très imagé et gouailleur de l'époque.

Ni dieu ni maître ? A ce cri du peuple, d'autant plus assourdissant qu'il s'agit d'un cri d'agonie, répondons par un cri d'admiration : ce Tardi, quel artiste !