Algernon Woodcock T2, par Mathieu Gallié et Guillaume Sorel (Delcourt)

 

Pour avoir touché un onguent magique et avoir accidentellement frotté son œil droit, Algernon Woodcock a acquis la faculté douloureuse de voir ce qui est réservé au peuple fée. Ces visions manquent de le rendre fou, aussi a-t-il décidé d'occulter son œil droit par un verre noir à ses lunettes.

Des années plus tard, il devient professeur d'anatomie à la Faculté de médecine. Son allure étonnante (quatre pieds de haut, un haut-de-forme démesuré, une paire de lunettes dont un verre est opaque) et son caractère jovial lui valent une franche popularité auprès des étudiants. Algernon perd le sourire quand l'assesseur du juge Maskew lui remet l'ordre de se rendre toutes affaires cessantes sur l'île d'Arran. Sur place, il découvre ce qu'on attend de lui : assister dans son accouchement une criminelle, emprisonnée pour avoir assassiné sept jeunes filles et leur avoir dévoré le cœur. Bientôt Algernon comprend que la "croqueuse de cœurs" appartient au peuple fée, dont il s'efforçait d'oublier l'existence…

Attention, chef d'œuvre ! Graphiquement tout d'abord : chaque vignette dessinée et traitée en couleurs directes par Guillaume Sorel nous transporte au cœur même de l'histoire. Jusqu'à en ressentir des hallucinations sensorielles : les intérieurs écossais sentent le vieux malt, on entend grincer les parquets et chanter les mouettes, partout l'humidité nous glace les os et le parfum du mystère nous enivre. Car le scénario de Mathieu Gallié est à l'avenant : l'action, dans un XIXe siècle teinté d'étrange et de fantastique, évoque les romans de Stevenson, les nouvelles extraordinaires d'Edgar Poe mais aussi l'étrangeté surréaliste de contes comme La vouivre de Marcel Aymé ou L'enfant et la haute mer de Supervielle.

Sur la forme, les auteurs ont adopté une signalétique couleur originale, en attribuant à chacun des personnages des bulles dont la couleur montre l'origine : les phylactères d'Algernon sont incolores, les humains parlent avec des bulles au fond brun, les représentants du peuple fée avec des bulles d'un bleu nuit étoilé, ce qui donne à leurs paroles une beauté énigmatique. Cela permet de longs monologues dans lesquels on n'oublie jamais qui raconte la scène. Innovation intéressante !

Ultime idée géniale, Mathieu Gallié a réussi à faire courir une rumeur aux accents de légende sur la genèse de cette saga : il aurait découvert par hasard le manuscrit des aventures d'Algernon Woodcock soi-même dans une vieille malle de famille, héritée d'un lointain oncle écossais. Avec la complicité de son éditeur, Gallié ne s'affiche pas en tant que scénariste, mais comme traducteur et adaptateur des récits du petit médecin. Que cela soit vrai ou inventé, peu importe. Aux auteurs, nous disons : (très grand) chapeau !