Le briographe

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dimanche 10 janvier 2010

Raoul Fulgurex, dans les coulisses de l’Imaginaire…

Dans quelle bande dessinée aurez-vous l’occasion de croiser Tintin, Clark Kent, King Kong, les révoltés du Bounty et Valérian ? Mais dans Raoul Fulgurex, bien sûr !

 

Raoul FulgurexRaoul Fulgurex est contrôleur d’intrigues de troisième échelon pour une série B. Son boulot consiste à vérifier que tout se déroule selon le script prévu et que les personnages des univers de fiction ne se lancent pas dans une improvisation fâcheuse. Et tant pis si Wang-Ho le sanguinaire se sent l’âme d’un poète : ce n’est pas dans le script ! La mort de la pulpeuse Balmine Fuso, perle des caraïbes, en revanche, est écrite, décidée par un rond-de-cuir du cinquième bureau. Pris d’une étrange impulsion, Fulgurex commet l’irréparable : il intervient dans la série et sauve la malheureuse.  Ce qui lui vaut un inoubliable baiser, mais aussi une affectation disciplinaire dans la brigade de fiction. Puisqu’il aime tant intervenir dans les séries, Fulgurex devra désormais éviter que le personnage principal d’une série très populaire ne soit victime d’un attentat. Le héros en question est un preux reporter à houppette, accompagné d’un fox-terrier, en pleine enquête sur un trafic international de drogue dissimulée dans des boites de crabe… Ça vous rappelle quelque chose ? C’est exprès.

 

Que nul n’entre ici s’il n’est tintinophile

Les expressions « Karaboudjan », « caisse de sardines », « sale chink » et « fils du dragon » ne vous évoquent rien ? Aïe ! Ne pas avoir lu Tintin n’empêche certes pas de lire Raoul Fulgurex, mais ce serait passer à côté de tout ce qui fait le sel de la saga, tant les références à l’œuvre d’Hergé y sont nombreuses et savoureuses. Le Tintin qu’on croise ici est moins angélique que l’original et nettement plus porté sur les plaisirs de l’existence. Du moins, il le serait s’il n’avait pas tout le temps des contrôleurs d’intrigues à ses basques, pour l’empêcher de donner libre cours à ses bas instincts. Le scénario nécessitant, par effet de contraste, de représenter Tintin dans un style réaliste le plus éloigné possible de la ligne claire, Tronchet, conscient de ses limites techniques, confie le dessin à Dominique Gelli. Secondé par la coloriste Marie Roubenne, ce dernier adopte un trait mêlant des décors réalistes et des personnages semi-caricaturaux, avec une profusion de détails comiques en arrière-plan.

La série est créée en 1989 dans le numéro 129 de Circus, magazine des éditions Glénat qui vivait ses dernières heures. Tronchet est à cette époque en pleine explosion créative. Son personnage Raymond Calbuth est déjà bien installé, avec trois tomes parus. Le premier volume des Les damnés de la Terre associés, prépublié dans Fluide Glacial et édité aux éditions Delcourt, a été récompensé par le Prix de la Critique, et Jean-Claude Tergal vient d’être créé (1), toujours dans Fluide Glacial.

 

Tronchet, artiste polymorphe

Par la suite viendront les années de diversification artistique. Tronchet écrit, en plus des bandes dessinées, des romans, un spectacle de one-man-show (qu’il interprète lui-même), et même un film, Le Nouveau Jean-Claude. Il multiplie les collaborations et passe du seul humour à un registre plus ouvert. Journaliste de formation, il s’autorise également un retour à son premier métier, en devenant le rédacteur en chef de l’Echo des Savanes, le temps d’en lancer une nouvelle formule. Avec un tel parcours, Tronchet fait figure de candidat idéal pour le Grand Prix d’Angoulême !

Après Raoul Fulgurex, distingué par un Alph’Art catégorie humour, Tronchet et Gelli poursuivent leur collaboration avec Patacrèpe et Couillalère, série animalière de gags en une planche. Curieusement, Gelli abandonne le style semi-caricatural dans lequel il excellait, pour un dessin « jeté » finalement moins personnel. Preuve en est que Tronchet reprendra cette série seul, en réhumanisant les personnages, sous le titre Deux cons.

 

  

(1)   Toutes ces séries se situent à Ronchin, ville du Nord-Pas-de-Calais. Tergal est même un voisin direct du couple Calbuth. L’action de Raoul Fulgurex, moins focalisée géographiquement, permet néanmoins des passerelles et clins d’œil. Les Calbuth, Tergal et l’épicier Grobert apparaissent dans la trilogie Fulgurex. De façon plus surprenante, on trouve dans le tome 4 des Damnés de la Terre associés, la preuve que Ténébrax (le chef de Raoul) a réalisé son rêve : quitter la brigade de fiction pour ouvrir une pizzeria avec sa comparse Francine…

 

vendredi 8 janvier 2010

Destins : Drôles de trames

Imaginée et coordonnée par Frank Giroud, Destins est la nouvelle série-concept des éditions Glénat : pas moins de quatorze albums sont à paraître, entre janvier 2009 et janvier 2011.

DestinsDans sa jeunesse, Ellen a fait une grosse erreur de parcours. Amoureuse d’un apprenti- révolutionnaire, elle l’accompagne dans un braquage qui vire au drame. Une autre femme est suspectée à sa place et risque la chaise électrique… mais celle-ci est innocentée par un faux-témoignage. Ellen quitte les USA pour la Grande-Bretagne, épouse un avocat talentueux, a des enfants… Bref, elle refait sa vie et rachète sa faute en s’investissant dans une organisation caritative. Jusqu’au moment où son passé se rappelle à elle de façon brutale, la conduisant à un choix déchirant. Quelle voie adopter ? Toutes.

L’idée est en effet de suivre toutes les existences possibles de l’héroïne, qui découlent de ses décisions. Le tome 1, intitulé Le Hold-up se poursuit par Le Fils ou par Le Piège africain. Chacune de ces histoires se conclut sur un nouveau dilemme, et nous voilà en présence de quatre destins parallèles. Après cette phase d’expansion, les intrigues se resserrent et convergent vers un album final unique. Au total, Ellen mènera cinq existences différentes.

Contrairement au Décalogue, où Giroud scénarisait la totalité des histoires, apportant une cohérence à l’ensemble, chaque tome de Destins est écrit et dessiné par des auteurs différents, à l’exception du tome d’ouverture et de l’unique album de conclusion, tous deux exécutés par Frank Giroud et Michel Durand (dessinateur de Cuervos ; « Durandur » pour les intimes). Le projet s’apparente donc à une sorte de course de relais narratif ou de cadavre exquis concerté. La trame d’ensemble a été mise au point en réunissant tous les scénaristes, mais il était conseillé à chacun d’eux de conserver son style personnel. D’où une variété de tons qui ajoutera à l’intérêt du projet. Voilà qui prouve, si besoin en était, que la bande dessinée « classique » sait également être expérimentale.

mardi 1 décembre 2009

Il était une fois en France, rencontre avec Fabien Nury et Sylvain Vallée

Il était une fois en France (ou l'histoire de Joseph Joanovici, personnage aussi ambigu que fascinant) est plébiscité par les lecteurs et la critique, ainsi que sur BDGest, où les deux premiers volumes ont successivement emporté le BDGest'ART Scénario en 2007 et en 2008. Voilà qui, avec la sortie du troisième tome, le 28 octobre 2009, nous donne trois bons motifs pour consacrer une exposition à cette saga de Fabien Nury et Sylvain Vallée...

 

Comment avez-vous découvert l’existence de ce monsieur Joanovici ?

Fabien Nury : Il y a quelques années, quand je travaillais sur Les Brigades du Tigre, j’avais été conduit à m’intéresser à l’histoire du crime organisé en France. Ce qui m’a amené à la « French Connection ». De là, au rôle du crime organisé sous l’Occupation, qui est plus qu’ambigu, notamment la  gestapo française. Et au milieu de mes documentations sur les gangsters corses, je suis tombé sur ce nom, Joseph Joanovici, qui avait l’air de faire des affaires avec beaucoup d’entre eux. En creusant, j’ai découvert cette personnalité incroyable et fascinante, dont l’histoire était bien plus originale et avec beaucoup plus d’émotions possibles, de dilemmes et de paradoxes, qu’avec tous les gangsters auxquels je m’étais précédemment intéressé. Il existe une documentation assez abondante sur Joanovici, et, ce qui est très intéressant, contradictoire.

 

C’est-à-dire que les historiens ou commentateurs prennent un parti ou l’autre ?

FN : Oui, il y a des œuvres à charge, d’autres à décharge. Boudard a écrit à décharge. Dans Le Roman vrai de la IIIe et IVe  République, ils écrivent à décharge. Certaines sources cherchent à exonérer Joanovici, d’autres voudraient l’enfoncer.

Sylvain Vallée : Il y a aussi quelques bouquins plus neutres, qui cherchent l’objectivité. Le livre de Grégory Auda, notamment [Les belles années du « milieu » 1940-1944 - Le grand banditisme dans la machine répressive allemande en France, Michalon], que d’ailleurs nous avons eu la chance de rencontrer, plus ou moins par hasard.

FN : En faisant le tour de toutes ces sources, je me suis rendu compte que j’avais envie de toutes les croire, en bien comme en  mal. Je crois, et il y a de nombreux témoignages à cet appui, qu’il a sauvé environ 150 personnes des camps de la mort. Ce qui n’est pas rien. Je crois aussi qu’il a fait tuer des gens, et qu’il a participé directement à un meurtre. Ce qui n’est pas rien non plus.

 

A-t-il des descendants, qui auraient pu vous donner un retour direct sur votre œuvre ?

FN : Joanovici a eu des filles. Il n’a eu aucun descendant qui porte son nom. Nous n’avons eu aucun écho, mais de toute façon nous ne sommes pas les premiers à parler de lui. Une grande partie de sa vie fait partie du domaine public. C’est quelqu’un qui a été très célèbre après-guerre. C’était un peu le Bernard Tapie de la fin des années 1940, mais en bien plus sulfureux ! Un certain nombre de proches de Joanovici a probablement plutôt eu envie de faire oublier leurs liens avec lui.

SV : Difficile de se réclamer de lui, alors que le feuilleton Joanovici était constamment dans la presse des années 1950, avec de nouvelles révélations tous les mois. Et puis, nous faisons de la bande dessinée, nous ne révélons rien de nouveau.

FN : J’ai reçu quelques courriers de gens qui prétendaient avoir des informations sur Joanovici… mais aucun héritier ne nous a donné son avis sur la façon dont nous traitons de son parent.

 

Et donc, cette anecdote, sur la rencontre avec Grégory Auda ?

SV : J’étais, avec mon éditeur, à la recherche du crédit photographique de la photo anthropométrique que nous avons mise en page de titre. Nous sommes donc allés à la source, aux archives de la Préfecture de police de Paris. On se balade avec le bouquin d’Auda sous le bras, puisque la photo en question apparaît sur la couverture. Et on rencontre quelqu’un qui nous explique que l’auteur de notre livre travaillait là, à la préfecture, dans le bureau juste à côté ! Nous avons donc eu la possibilité de discuter avec lui, et de fil en aiguille, il nous a rédigé la préface du tome 2.

 

Comment Sylvain Vallée a-t-il été choisi, pour cette saga ?

FN : Pour un récit comme celui-ci, qui soulève des thèmes extrêmement graves, il vaut mieux savoir où on va et ne pas naviguer à vue. J’ai donc commencé par rédiger un plan, un traitement d’une cinquantaine de pages, qui m’a permis de définir que la bande dessinée allait faire environ six tomes. J’ai mis du temps à chercher comment j’allais architecturer le tome 1. A l’époque, Laurent Muller était directeur éditorial chez Glénat [après quoi il a cofondé les éditions 12 bis, NDLR]. Il a lu le projet et l’a adoré. Nous nous sommes alors mis en quête d’un dessinateur. Sylvain a fait partie des premiers reçus.

SV : Laurent me connaissait depuis Gil St-André. Il savait que j’avais envie de changer d’univers, et il m’avait envoyé différents projets, sans que j’aie le déclic. Puis il m’a envoyé ce scénario, et c’était exactement ce que je recherchais, à la condition de pouvoir y mettre un dessin qui ne soit pas un dessin réaliste comme Fabien et Laurent pouvaient s’y attendre quand ils m’ont contacté. Je n’avais pas envie de refaire du réalisme d’époque, comme j’avais pu faire sur Gil St-André, transposé aux années 1940. J’avais envie de revenir à un dessin plus expressionniste, plus lâché, qui est celui de mes origines.

 

Celui  des affiches éditées au Cycliste ?

Oui, et de mon premier bouquin chez eux, L’écrin. J’avais beaucoup appris en faisant du dessin réaliste sur Gil St-André, mais j’avais envie de revenir à quelque chose de plus lâché. Du coup, j’ai montré à Fabien mes recherches et mon book rempli de dessin de style plus caricatural, et nous avons convenu que ce style pouvait être approprié à son histoire, à condition que la mise en scène, soit elle réaliste.

 

En même temps, quelle audace ! Raconter l’histoire d’un Juif collabo, c’est déjà un thème un peu ardu. Le traiter dans un style caricatural, cela paraît une évidence maintenant que c’est sorti, et qu’on peut voir la qualité de la série et ses intentions. Mais pour lancer un projet comme cela, ça n’a pas dû être simple…

FN : Il faut reconnaître qu’on a fait peur à pas mal de monde. Et qu’on s’est fait peur aussi. Je ne révèle pas de secret en disant que des avocats ont été consultés autour de ce projet. Au-delà des considérations juridiques, cela me rendrait malade d’être perçu comme un antisémite. Etre à tort, traité d’antisémite par les gens qui chassent les antisémites, cela peut faire beaucoup souffrir. Mais ce qui ne devait absolument pas arriver, aurait été d’obtenir l’assentiment d’antisémites avérés. Le personnage de Joanovici est ambigu. Notre position ne l’est pas. Par exemple, dans le second bouquin, la façon dont nous mettons en parallèle ce destin extraordinaire et le destin de ceux qui n’avaient pas les moyens de Joanovici, révèle parfaitement notre opinion sur le régime de Vichy. Joanovici, qui obtient son certificat d’aryanité, et qui doit passer devant toute la file des gens qui eux, ne peuvent pas tricher, est sans doute la scène la plus emblématique de la série. Oui, c’est un Juif qui s’enrichit, et certains des pires clichés antisémites sont incarnés par ce personnage. Mais il fallait bien montrer qu’il est une exception, et que ce n’est pas par sa religion, bien au contraire qu’il est comme il est. Nous avons été très rassurés par l’accueil reçu dès le premier tome. Mais il est exact que nous avons pris un risque.

 

Et sur le plan  graphique ?

SV : Les intentions de Fabien m’ont paru limpides en lisant son scénario. Je savais qu’on n’était pas dans l’engagement politique douteux. La seule crainte que j’ai eue était sur la physionomie du personnage, sur le fait que je puisse forcer certains traits. On sait tout ce que la caricature a pu véhiculer de néfaste pendant l’Occupation. Mon choix stylistique visait à rendre les personnages plus expressifs, plus vivants.

Ce qui nous a sauvés d’une mauvaise interprétation de notre propos, c’est sans doute le travail que nous avons fait en commun,  de mise en scène, de traitement visuel d’intentions précises, définie dans le scénario et qu’il fallait retransmettre en images.

FN : C’est pour cela aussi que nous sommes allés chercher des photos et que nous les avons fait figurer dans les albums. Pour que les lecteurs puissent saisir le rapport à la réalité. Considérant cette scène des questions juives, il aurait été tout de même été ridicule sinon abject, de jouer cette scène en donnant à Joanovici une gueule à la Clint Eastwood.  Joanovici a la tête qu’il a, c’est cela qui fait sens.

Quand on travaille sur un sujet aussi sensible, il faut bien savoir ce qu’on a à dire, comment on le dit, faire bien attention à la façon dont on risque d’être interprété. En même temps, il ne s’agit pas de s’autocensurer ou d’être timoré.

 

 

Il y a un phénomène assez étonnant avec ce récit. La mémoire qu’il laisse est très cinématographique, on se souvient des livres comme s’il s’agissait d’un vieux film, un classique en noir et blanc. On est presque surpris, à la relecture, de trouver des planches dessinées et en couleurs…

SV : Je ne cherche pas  à faire un acte d’historien, graphiquement. Je cherche à parler à la conscience collective des gens, qui est très liée au cinéma de ces années-là : La Traversée de Paris, L’Armée des ombres, Paris brûle t-il ? C’est cela, que les gens ont à l’esprit, concernant ces années là. Je cherche plus l’évocation que la précision au sens historique, jusqu’au moindre bouton de culote. Et l’évocation passe par la restitution d’ambiance de films, qui font partie de mon imaginaire, et comme de celui de nombreux lecteurs.

FN :  Il faut aussi regarder les photos d’époque, pour voir à quel point le dessin de Sylvain est finalement bien plus réaliste qu’il y parait. Les gueules des gangsters des années quarante, des acteurs comme Jean Bouise, en passant par tous les castings de Clouzot, les Blier etc… tous ces gens ont des trognes pas possibles ! Ce qu’on appelle le réalisme en dessin est une forme de convention. Retrouver une proximité avec le cinéma de cette époque, et pour lequel nous avons tous deux un penchant,

 

Comment tu organises cette restitution d’ambiance ? A quoi cela tient ? À une certaine façon de faire les cadrages ou la mise en scène, qui serait similaire aux films sur cette époque ?

SV : C’est assez spontané. Je ne fais pas référence à tel ou tel film quand je dessine une case. Ou exceptionnellement : la scène dans le commissariat aux questions juives intègre une citation graphique évidente à un plan du film Monsieur Klein. Mais pour le reste, je tiens la bande dessinée en haute estime, mais je ne cherche pas à avoir un traitement BD. Je cherche un traitement proche du réel. Ce qui me pousse à refuser les onomatopées, les compositions très BD, les inserts, les superpositions de cases… Il n’y en a pas.  Je privilégie la simplicité, je pose juste un cadre sur le réel. Comme au cinéma. Le jeu du texte off est un truc typiquement cinématographique aussi. Quand on prolonge un texte alors que le personnage s’éloigne, on passe du dialogue à un texte off. C’est plus élégant, et plus réaliste, que de mettre une énorme queue de bulle sur une voiture qui s’éloigne à l’horizon. On ne peut pas être à côté des personnages quand ils sont à 150 mètres… C’est difficile de les entendre.

FN : Nous travaillons sur une base de scénario découpé-dialogué qui est très proche du cinéma. Mon langage, les indications que je donne, sont très proches du cinéma : zoom avant, plan rapproché, plan large etc. La narration, dans son premier stade, c’est mon travail. Le dessin, c’est le travail de Sylvain. Et notre travail en commun, c’est la mise en scène.

 

Les éléments que tu remets à Sylvain sont purement textuels ?

FN : J’écris d’abord une continuité dialoguée, qui est comme un scénario de film. À la suite de quoi je fais un découpage case à case, en donnant des indications de montage. J’évite de faire le moindre dessin, dans la mesure où j’attends une surprise. Sylvain propose alors des découpages qui sont très élaborés. On ne discute pas du dessin, mais uniquement des points de vue et de la mise en scène.

SV : mes premiers crayonnés sont assez élaborés, parce que j’ai besoin de voir mon  jeu d’acteurs. Je suis incapable de visualiser une scène avec des Monsieur Patate. Il faut que je produise le bon regard, pour montrer à Fabien quelle est l’intention qui passe. S’il le sent, c’est bon. Sinon, c’est qu’on n’est pas sur le bon axe,  ou que le personnage n’est pas suffisamment expressif.

FN : La grande question que nous nous posons ensemble, c’est : « comment peut-on obtenir le maximum d’émotion, en terme d’intensité ? ». Certaines scènes sont des scènes d’installation. D’autres sont des climax. Quel que soit le potentiel d’une scène, il faut toujours tenter d’en obtenir le maximum, par une mise en scène appropriée.

SV : Parfois, le dessinateur peut se laisser diriger par des préoccupations d’esthétique. Or, le but ne doit pas être de faire une belle planche, mais de bien raconter. Peu importe le nombre de strips, du moment que l’efficacité narrative est au rendez-vous.

FN : L’échec absolu serait que le lecteur ne ressente rien en lisant le bouquin.

 

Pourquoi avez-vous choisi ce titre, Il était une fois en France ? Vous considérez l’histoire de Joanovici comme très emblématique de la nation française ?

FN : Outre la référence à Sergio Leone, importante pour moi puisque Il était une fois dans l’Ouest, et Il était une fois en Amérique sont tous les deux dans la liste de mes dix films préférés, il y avait le fait de vouloir évoquer un genre, l’épopée criminelle, et donc il y avait un rapport à l’image : les tractions, les chapeaux mous etc. Un titre se comprend en complément de l’image de couverture, c’est ce doublon qui fait sens.

Joanovici, voilà un personnage qui est un immigré, qui arrive analphabète et sans avoir grand-chose pour lui. Et ce gars construit son ascension en étant au cœur à la fois de la résistance et de la collaboration. Il devient donc une figure totalement emblématique d’une des périodes qui font le plus travailler notre imaginaire collectif en France, depuis plus de soixante ans, et certainement une des périodes les plus sombres. Le sujet permettait ce titre. Joanovici était vraiment dans l’œil du typhon : il était à La Rochelle pendant l’exode. Il était à Paris pendant la libération. Il était rue Lauriston [au siège parisien de la Gestapo, NDLR]. Et en même temps il était avec les résistants. Cette rencontre en un destin individuel et notre histoire collective m’a sauté aux yeux. Très vite, en lisant l’histoire de Joanovici, je me suis dis que si j’en faisais quelque chose, cela devrait s’appeler Il était une fois en France.

SV : Même si Joanovici représente cette période historique par toutes sortes de facette, il faut aussi la montrer directement par moment. C’est pourquoi, par exemple, nous avons ajouté deux planches dans le tome 2 [p.12 et 13 NDLR] , pour montrer le retour à Paris de Lucie, Joseph et du faussaire, à contresens de l’exode, et Paris où flottent désormais des croix gammées.

FN : Nous devons, avec les personnages, pénétrer en zone occupée. Il y a des svastikas partout rue de Rivoli, les Allemands défilent sur les Champs Élysées. Tout le reste du volume est mis en résonnance par ces deux planches.

 

Comme pour tout livre composé d’après des faits réels, on se pose la question de la part de l’authentique et du romancé, et tout particulièrement à propos de Lucie Fer. C’est un personnage incroyable, une femme qui reste en retrait, mais d’une dévotion sans limite, prête à tous les sacrifices pour son patron…

FN : Ce récit est écrit d’après des faits réels, mais ne prétend pas être une thèse d’Histoire…

SV : … oui, s’il avait vraiment fallu rester dans l’exactitude historique, Lucie n’aurait pas eu le physique que nous lui avons donné. La « vraie » Lucie Fer avait un physique beaucoup plus ingrat.

FN : En même temps, elle a vraiment eu une relation avec Otto Brandl, probablement dans le but d’aider Joanovici qui se trouvait dans une situation impossible en en 1941. Elle est vraiment restée avec Joanovici jusqu’à ses derniers jours en 1965 à Clichy. Nous sommes donc, hormis sur le plan physique, très fidèles à la réalité. Et franchement, je n’aurais jamais pu trouver un nom aussi parfait que Lucie Fer pour décrire cette femme. Ce sont les ferrailleurs eux-mêmes, terrifiés par la dureté du personnage, qui lui ont donné ce nom. De la même façon, le juge qui poursuit le méchant s’appelle Legentil ; c’est trop beau pour être inventé.

Nous faisons un travail de condensation et de dramatisation de l’histoire. Le but, pour nous, est de produire une lecture qui demande peu d’efforts, avec une grosse récompense émotionnelle et une grosse crédibilité. Pour obtenir cet effet, on s’autorise à inventer et à mêler de l’authentique et du romancé. Mais si cela permet d’intéresser les lecteurs à cette période de l’Histoire, et pousser ceux que cela intéresse vraiment à faire quelques recherches pour en savoir plus, nous en sommes heureux.

 

 

Comment fais-tu pour découper ton histoire en différents tomes ?

FN : Le tome 1 présente toute la série. Le 2 commence en 1940 et se termine en 1943. Les tomes 2, 3 et 4 se focalisent uniquement sur la période de l’Occupation. Le 3 démarre à l’hiver 1943. Joseph et Lucie comptent leur argent. Et ils en ont beaucoup, trop peut-être. Joseph commence à se dire qu’il va lui en falloir, des certificats de moralité, pour se faire pardonner tout ce fric… Il décide comment il va aller les chercher.

vendredi 4 septembre 2009

Immergés, T1 : Comme un poisseux dans l’eau

Après trois one-shots mémorables, Nicolas Juncker se lance dans une série au long-cours. Il s’agit de plonger dans les vicissitudes d’un équipage de sous-mariniers allemands, entre 1935 et 1943.

 

Günther Pulst, 39 ans, est maître diesel dans un sous-marin allemand, pendant le IIIe Reich. Après deux mois de mission, l’atmosphère est plus qu’étouffante à bord : l’humidité le dispute aux remugles d’urine, de vomi et de carburant, et la tension entre les hommes est à son comble. Pour ne rien arranger, la nouvelle leur parvient que les services de contrôle de la SS les attendent, dès leur retour à quai, pour une enquête.

 

Le point de départ, qui décrit le quotidien dans le huis-clos d’un sous-marin allemand, n’est pas sans évoquer Das Boot, roman de Lothar-Günther Bucheim adapté en film par Wolfgang Petersen en 1981. Pour transmettre au lecteur un sentiment de claustrophobie, Nicolas Juncker a chargé ses vignettes de détails et de personnages. L’encrage, épais et goudronneux, contribue à restituer le caractère poisseux de l’environnement. Mais passé le premier quart de l’album, l’équipage revient à terre. L’histoire prend alors une coloration plus thriller, tout en se recentrant autour des espoirs et regrets de Günther Pulst, ancien combattant de 1914-18 désabusé et aigri. Ceci annonce le principe même de la série Immergés : chaque volume sera consacré à un des matelots. Par leurs origines géographiques différentes, par leurs différences d’âge, de milieu social, leurs valeurs religieuses ou politiques très contrastées, les membres de l’équipage forment un microcosme qui permettra à l’auteur de raconter la façon dont l’armée allemande a traversé le IIIe Reich.

 

Le sujet est audacieux, mais Nicolas Juncker, après un cursus universitaire en Cinéma et Histoire, semble avoir faite sienne la devise de Danton : « De l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace ! ». Jeune auteur, il avait inauguré sa bibliographie avec Le Front, récit sans paroles situé au cœur de la Première Guerre mondiale, terrain d’expression favori de Jacques Tardi, pour ne pas dire domaine réservé de ce monstre sacré du 9e art. Changement d’époque avec Malet, qui raconte une anecdote historique aussi loufoque qu’authentique, l’histoire de ce général qui profita de l’absence de Napoléon pour tenter un coup d’Etat basé sur le bluff, en annonçant la mort de l’Empereur. De l’audace encore et toujours, Juncker n’en manqua pas, au moment de se lancer dans une libre adaptation de la trilogie des Mousquetaires avec D’Artagnan, journal d’un cadet… Mais l’auteur a également fait preuve de prudence,  la forme du journal intime de d’Artagnan lui évitant d’avoir à croiser les plumes avec Alexandre Dumas. Audacieux, mais pas téméraire !

 

 

Immergés, T1, Günther Pulst de Nicolas Juncker

Glénat, 54 P. couleurs,  13 €

vendredi 2 novembre 2007

Djinn Djinn T2

Djinn Djinn, T2, Le voile et le péché, de Ralf König (Glénat)

Etonné par le contraste entre l’Orient voluptueux des Mille et une nuits, et la même région où aujourd’hui les femmes sont cloitrées, où les homosexuels sont lapidés et les femmes adultères exécutées, Ralf König a décidé de s’amuser un peu aux dépens des intégristes, dans ce diptyque d’une féroce drôlerie. On y trouve un mollah hargneux transformé par un Efrit en génie de l’amour au service de tout un harem, envoyé par erreur à Charlemagne et retrouvé à Cologne douze siècles plus tard, par un homo complexé et sa colocataire dépressive…  

lundi 12 septembre 2005

Et maintenant, embrassez-vous !

par Ralf König (Glénat)

 

Comme Claire Brétécher ou de Christian Binet, deux auteurs dont il est d'ailleurs proche graphiquement, Ralf König s'est spécialisé dans l'humour sociologique. Encore qu'avec ce dernier, on ne sache trop s'il faut écrire "satirique" avec ou sans Y…

 

König tire le portrait de personnages pour la plupart homosexuels, avec un mélange de tendresse et de férocité amusée. Il lui arrive de devenir plus grave pour explorer des sujets sensibles, comme le SIDA dans Super Paradise.  Ce nouvel album, publié en 2003 en Allemagne, fait partie des albums à thème, mais on reste cette fois dans la comédie de mœurs.

 

Après quinze ans à vivre ensemble, Conrad s'est décidé à faire à Paul une demande en mariage. Ou plutôt, une demande en "partenariat", l'équivalent allemand du PACS français. Prévue en comité restreint, la cérémonie devient rapidement une affaire de famille (selon la mère de Paul, c'est l'occasion idéale pour faire cracher sa fortune présumée à Mémé Tilla !), voire une affaire politique, quand deux lesbiennes amies de Conrad (pas question pour Paul de fréquenter des femmes !) décident de se "partenarier" deux jours avant eux. Ce qui nous vaut un discours de mariage assez inoubliable de l'un des beaux-papas. Comme si ce n'est pas assez compliqué, Paul s'entiche d'un jeune Turc un peu trop jaloux.

 

König entremêle les histoires parallèles avec le savoir-faire d'un auteur de vaudeville, mais ne tombe jamais dans le superficiel ni la facilité. Résultat : une histoire sans aucun moment faible, drôle et intelligente, avec ce qu'il faut de provocation pour faire progresser le débat.

 

dimanche 5 juin 2005

Lovely Planet

par Tehem (Glénat)

 

Bientôt les vacances ! Que vous partiez aux îles Maladives, au Nonobstan, en Patatagonie, sur la planète Mars ou que vous restiez au Chémoiland, le guide Lovely Planet (avec son passeport inclus) vous apporte les conseils pratiques indispensables à tout baroudeur : ce qu'il faut visiter, les souvenirs à ramener, les spécialités culinaires à ne pas manquer comme les sushis d'oursin (ouille) du Yapon  ou le caviar de hamster (beuh) du Tebostan.

Tehem, l'auteur de Malika Secouss et de Zap collège réalise ici une parodie de guide touristique remplie de pays farfelus et pourtant familiers, avec des gags visuels si nombreux que plusieurs lectures sont nécessaires pour en profiter pleinement. La maquette est calquée sur celle des albums Captain Biceps de Zep et Tebo, avec un résultat tout aussi désopilant.

 

samedi 4 juin 2005

La grande île, Déesses T1

Déesses T1, de Michel Pierret et Jacques Denoël (Glénat)

 

Alors que l'Egypte pharaonique, la Grèce antique ou l'Empire romain ont régulièrement été évoqués en bande dessinée, la civilisation minoenne restait ignorée. Et pourtant ! La Crète est une terre de légendes entre toutes : n'est-elle pas le lieu de naissance de Zeus et le refuge du Minotaure, enfermé dans le fameux Labyrinthe ? Même historiquement la Crète est fascinante : vingt siècles avant notre ère, une civilisation prospère y était établie, versée dans les arts, capable de bâtir des palais de trois à quatre étages, connaissant même les canalisations d'eau. Le patrimoine archéologique qu'elle nous a légué est très riche : fresques, sculptures, poteries, tablettes d'argile écrites… En revanche, le mystère persiste quant à la raison du brusque déclin de cette civilisation pourtant très avancée : invasion barbare, cataclysme naturel ?

C'est autour de cette question que les auteurs ont bâti leur histoire. Nous suivons deux époques en parallèle. Dans les années 1930, deux archéologues sur un chantier de fouille espèrent réaliser bientôt des découvertes retentissantes. Plus de vingt-cinq siècles plus tôt, Pylos et Asinée, deux esclaves faisant partie du tribut annuel d'Athènes à Cnossos, vivent de tumultueuses aventures dans leur tentative d'échapper à leur destin.

Avec une vraie élégance dans le dessin et une palette de couleurs toute méditerranéenne, Jacques Denoël nous emmène dans un véritable voyage dans le passé. Parfaitement conformes aux sites antiques et aux vestiges conservés dans les musées, les palais, les peintures murales, la salle du trône, les vêtements, les jeux de tauromachie... sont montrés de façon réaliste et vivante. De plus, l'intrigue bâtie par Michel Pierret (dessinateur des Aigles décapités qui troque son Moyen-âge familier pour la douceur crétoise) se révèle plus captivante qu'un simple prétexte à explorer cette époque.

mercredi 1 juin 2005

Urusei Yatsura (Lamu) T1

Urusei Yatsura (Lamu) T1, de Rumiko Takahashi (Glénat)

 

Enfin traduit en français, Urusei Yatsura que les amateurs de dessin animé connaissent plutôt sous le titre Lamu nous arrive directement en bunko, c'est-à-dire dans ce format poche assez compact introduit en France par Asuka pour la réédition du Black Jack de Tezuka. Il s'agit de la première grande œuvre à succès Rumiko Takahashi, créatrice culte (plus de 100 millions de livres vendus dans le seul Japon !) de Maison Ikkoku, Inu Yasha et bien sûr Ranma ½. >?xml:namespace prefix =" ""o" ns =" ""urn:schemas-microsoft-com:office:office" /?<

Le point de départ est le suivant : des extra-terrestres débarquent au Japon pour prendre possession de notre planète. Joueurs, ils laissent quand même une chance à l'humanité, avec un duel à un contre un. Leurs ordinateurs ont désigné Lamu, la princesse des extra-terrestres en bikini tigré contre... Ataru Moroboshi, un lycéen maladroit, pas très fute-fute et dragueur invétéré. Pour sauver la planète Ataru, champion malgré lui, doit réussir à attraper Lamu par les cornes avant dix jours…

Sur le livre, Glénat a ajouté un bandeau qui précise que Urusei Yatsura n'est rien moins que le manga le plus lu des années 1980 au Japon. La raison de ce succès ? Un univers délirant, truffé de jeux de mots et de calembours pas toujours traduisibles que le traducteur français ne manque pas de commenter en marge, hélas dans une taille de caractères à faire pâlir d'envie un rédacteur de contrats d'assurance… format bunko oblige.

Cela étant, que les lecteurs de la version française se rassurent : l'inventivité sans limite de l'auteur,  le comique des situations et du dessin, la galerie toujours grandissante de personnages déjantés sont des éléments suffisants pour emporter notre enthousiasme et nous faire éclater de rire. Exubérant et plein de références à la culture japonaise,  Urusei Yatsura n'est pas un manga à conseiller aux personnes qui n'en ont jamais lu. En revanche, les initiés vont adorer ! Si vous tombez dedans, sachez que vous en prenez pour 18 volumes.

 

mercredi 5 janvier 2005

Légendes urbaines, Raghnarok T4

Raghnarok T4, de Boulet (Glénat)

 

Dans ce quatrième album, Raghnarok (dragonnet que sa mère désespère de transformer en terreur des marais) n'est pas loin de se faire piquer la vedette par ses copines ! Il faut dire que Najette (petite fée dans le style de Clochette, habillée en treillis et coiffée comme la princesse Leïa) a de graves problèmes de baguette magique. Mais la vraie star de cet album, c'est Roxane, aussi peste qu'une Kriss de Valnor de huit ans, barbare typique avec un casque à cornes et une hache à deux tranchants constamment dégainée. Victime d'un quiproquo, Roxane est arrachée à son milieu hostile naturel et envoyée dans le confort insupportablement douillet d'une pension pour jeunes filles…

Les séries d'humour avec des gags en une à deux planches sont un genre particulièrement difficile : il faut en peu d'espace mettre en place une situation, la développer et la conclure de façon efficace et drôle... Et surtout, il faut en permanence trouver de nouvelles idées et faire évoluer la série. Boulet y parvient avec panache, produisant quelques nouvelles merveilles comme cette visite de la grand-mère de Raghnarok dans une ville humaine, dans la plus pure ambiance Godzilla. Ce n'est plus un doute : Raghnarok est un des futurs grands classiques de la BD d'humour.

 

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