Le briographe

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jeudi 6 décembre 2012

Lou ! T6, L’Âge de cristal

Vers l’infini et au de-Lou !

Lou ! tome 6, L’Âge de cristal de Julien Neel
Glénat, 48 p. couleurs, 10,45 €

 

Au départ, Lou ! s’amusait des rapports inversés entre une petite fille plutôt mûre pour son âge, et sa mère célibataire, geek et loufdingue. Puis le ton a évolué vers la comédie sentimentale. L’Âge de cristal marque une nouvelle époque ; préparez-vous à être surpris !

 

Avec plus d’un million et demi d’albums vendus, la série Lou ! est un véritable phénomène éditorial. Le premier tome, en 2004, avait été lancé avec un tirage de 8000 exemplaires. Depuis, chaque nouveau volume a conquis un public toujours plus large, tout en relançant les ventes des albums déjà parus. Comme le tome 5 a déjà trois ans et qu’entre temps une série animée a complété encore le fan-club de la petite blonde, il n’est pas exagéré d’affirmer que le tome 6 est très attendu(1). D’ailleurs les questions en suspens sont nombreuses : Richard surmontera-t-il la crise existentielle déclenchée par l’angoisse de la paternité (et accessoirement, par une overdose de montage de meubles suédois en kit) ? Lou et Tristan, qui ont à peine eu le temps d’échanger un premier baiser, vont-ils se retrouver ? Le très fugitif papa de Lou finira-t-il par rencontrer sa fille ?

Un tome attendu. Et inattendu.

Fort du plébiscite du public, Julien Neel aurait pu concocter un album dans la continuité des précédents. Continuer de broder le feuilleton sitcom, dont chaque planche forme un épisode qui a sa propre unité narrative. Au lieu de quoi… L’auteur prend sa propre série à contrepied, avec un tome 6 qui a toutes les chances de surprendre le public ! Nous avions quitté Lou âgée de 14 ans, collégienne et fraîchement dotée d’un tout jeune frère. Nous la retrouvons en étudiante qui suit des cours à la fac. Elle porte désormais des lunettes, et son petit frère Fulgor sait déjà parler. Une simple ellipse temporelle ? Non, c’est plus compliqué, tout est décalé. La ville s’est couverte de curieux cristaux roses, qui font l’objet d’un programme d’étude gouvernemental. Ces cristaux semblent attirer les petits lapins. C’est bizarre, mais admettons.

Décalages

En revanche, que Marie-Émilie, la copine gothique-rebelle-petit-bourgeois de Lou, celle-là même qui était arcboutée dans une posture d’opposition systématique à ses parents, fasse des excursions nocturnes avec sa mère ? Que toutes deux soient désormais plus qu’amies, inséparables au point de porter les mêmes habits !? Là, aucun doute possible : on nage en pleine science-fiction. Il ne peut que s’agir d’un univers parallèle. Ou d’un rêve. Ou peut-être encore du nouveau roman de la mère de Lou. Après tout, elle s’est toujours inspirée des événements réels de sa vie, en les transposant dans ses histoires. Et si ce tome 6 était un livre dans le livre ? N’est-il pas révélateur que le père de Marie-Émilie soit désormais nommé « Monsieur Henry » avec un Y, alors qu’il avait jusque-là toujours été Henri avec un I ? Quelque chose ne tourne pas rond dans ce tome 6. Ou tourne trop en rond, au contraire. Ce qui est certain, c’est qu’il s’agit d’un récit à tiroirs. Qui ne livrera pas tous ses mystères en une seule lecture…

Little Lou in Slumberland ?

Difficile de prévoir quelle sera la réaction du public, et en particulier des jeunes lecteurs, face à un album qui ose le mystère et le décalage. L’album, du fait de la différence avec les précédents, fera débat. Mais on ne peut qu’applaudir la démarche de l’auteur, qui s’offre une réappropriation d’univers, et ose la rupture sur une série si grand public. C’est une initiative rare, même si elle n’est pas unique. Souvenons-nous par exemple de Machine qui rêve, le 46ème album de Spirou par Tome & Janry, qui osait appliquer pour la première fois un traitement réaliste à l’univers Spirou. L’expérience n’avait pas fait long feu. Souhaitons à Julien Neel d’être mieux récompensé de son audace !

  

Jérôme Briot

(1)   Ne vous inquiétez pas, il y en aura pour tout le monde : l’album bénéficie d’une grosse mise en place, 250 000 exemplaires pour le premier tirage.

samedi 1 décembre 2012

Il était une fois en France, T6

Quand Joanovici tente de se refaire ailleurs

Il était une fois en France, T6, La Terre promise, de Sylvain Vallée et Fabien Nury
Glénat, 66 p. couleurs, 14,95€

  

Veuf, renié par ses enfants, poursuivi par la justice et le fisc, Joanovici le ferrailleur milliardaire va tenter une dernière fois de reconstruire sa fortune et de s’acheter une respectabilité. Peine perdue : nul homme n’est assez riche pour racheter son passé.

 

Récompensée à Angoulême en 2011 par le Fauve de la meilleure série, succès à la fois public et critique, Il était une fois en France s’achève sur un sixième tome aussi palpitant que les précédents. C’est l’heure du procès pour Joseph Joanovici. Les soupçons de collusion avec l’ennemi qui pèsent sur lui sont difficiles à dissiper. Il a indéniablement fait fortune pendant l’Occupation en vendant des métaux aux Allemands. D’un autre côté, il a utilisé une partie de son argent pour faire libérer des Juifs. Et il a financé un réseau de résistance. L’avocat de Monsieur Joseph est donc tout à fait confiant. C’est compter sans l’opiniâtreté du juge Legentil, déterminé à faire payer Joanovici pour ses crimes. Quant à ce dernier, même banni de Paris, sa capacité de rebond est intacte. Et si ce n’est pas en Province, le salut viendra-t-il de la Terre promise ?

Il était une dernière fois en France…

Fabien Nury a découvert Joseph Joanovici en s’intéressant à l’histoire du crime organisé en France. La documentation sur  Joanovici, abondante et contradictoire, révèle un personnage ambigu et contrasté. Nury décide, et c’est là un des intérêts de la série, de ne pas choisir entre les éléments à charge et à décharge, mais d’adhérer aux deux points de vue : « Je crois, et il y a de nombreux témoignages à cet appui, qu’il a sauvé environ 150 personnes des camps de la mort. Ce qui n’est pas rien. Je crois aussi qu’il a fait tuer des gens, et qu’il a participé directement à un meurtre. Ce qui n’est pas rien non plus ».

Au dessin, Sylvain Vallée emploie un style réaliste, légèrement caricatural : « Je cherche à parler à la conscience collective des gens, qui est liée au cinéma de ces années-là, avec des films comme La Traversée de Paris, L’Armée des ombres ou Paris brûle t-il ? Je cherche un traitement proche du réel. Ce qui me pousse à éviter les onomatopées, les compositions très BD,  les inserts, les superpositions de cases… Je privilégie la simplicité, je pose juste un cadre sur le réel. Comme au cinéma ». Le cinéma, il en est question, car une adaptation de la saga en long-métrage pourrait avoir lieu. Mais ce n’est pas une fin en soi. Sous sa forme livresque, avec toute la sincérité, le talent et la complémentarité de deux très grands auteurs, Il était une fois en France est une œuvre marquante de la décennie écoulée. Avec le parfum des grands classiques du panthéon de la bande dessinée.

Jérôme Briot

mardi 4 septembre 2012

Lysistrata, de Ralf König

Lysistrata, de Ralf König d'après Aristophane
Glénat, 128 p. N&B, 10,45 euros

Avant tout, Lysistrata est une authentique comédie antique composée par Aristophane en 411 avant JC. Fatiguées de voir leurs maris s’entredéchirer dans une guerre aussi absurde qu’interminable, les épouses des soldats athéniens et des soldats spartiates se mettent d’accord pour une grande grève du sexe. Les soldats, à présent qu’ils sont privés du « repos du guerrier » perdent rapidement toute motivation sur le champ de bataille... Ralf König, grand maître de la bande dessinée d’humour gay made in Germany, revisite ce grand classique et en propose une adaptation libre avec une solution inédite. Les femmes font la grève du sexe ? La belle affaire ! Si les soldats sont à cran, c’est l’occasion rêvée pour les homos, qui vont pouvoir s’en donner à cœur joie et s’efforcer illico de remplacer les épouses… 

(contribution au Florilège Péplum pour Zoo 42)

mardi 1 mai 2012

L’âge d’or de Mickey Mouse par Floyd Gottfredson

Floyd Gottfredson, dans l’ombre de Walt Disney

L’âge d’or de Mickey Mouse par Floyd Gottfredson
Glénat, 128 p. couleurs, 29 €

 

Pendant 45 ans, Floyd Gottfredson fut le dessinateur en chef des strips quotidiens de Mickey, et pourtant, il n’a jamais signé ses bandes. Glénat rend hommage à cet artiste et à son œuvre, dans une collection grand format aussi luxueuse qu’érudite.

 

S’il est un des personnages les plus déclinés en bande dessinée, Mickey Mouse naît au cinéma dans des courts métrages d’animation, sous les crayons de Walt Disney et de son associé Ub Iwerks. Il y aura tout d’abord deux films muets, Plane Crazy (fin 1927) et Gallopin’ Gaucho (1928), mais ces deux films ne sont guère remarqués. Le succès arrive enfin avec Steamboat Willie, un court métrage particulièrement innovant, puisqu’il s’agit du tout premier film d’animation bénéficiant d’un son synchronisé aux images de l’histoire du cinéma. La Walt Disney Company retient donc le 18 novembre 1928, date de la première projection publique de ce court-métrage, comme date de naissance officielle de Mickey Mouse.

Du celluloïd au papier

À cette époque Walt Disney, pionnier dans le domaine du dessin animé, ne fait pas grand cas de la bande dessinée. Mais en homme d’affaires avisé, il sait saisir une opportunité quand elle se présente. C’est le cas en 1930, quand le King Features Syndicate lui propose de réaliser une adaptation de Mickey en strips quotidiens pour les magazines. Ub Iwerks est chargé pendant quelques semaines de ce travail supplémentaire… mais il se fâche avec Walt Disney, claque la porte et part fonder son propre studio. Le daily strip est très temporairement confié à Win Smith, qui assistait jusque là Iwerks et réalisait l’encrage des dessins ; puis ce dernier démissionne à son tour. Au pied levé, un jeune dessinateur va le remplacer : Floyd Gottfredson. Cette fois, c’est l’homme de la situation, et même mieux que cela, puisque Gottfredson occupera la fonction jusqu’à son départ à la retraite en 1975. Sa carrière comptera donc la réalisation de plus de 15000 strips quotidiens, sur une durée de 45 ans ; non comptées les Sunday pages que Gottfredson assumera également de 1932 à 1938.

Gottfredson avait été recruté par Walt Disney en 1929 en tant qu’intervalliste, c’est-à-dire animateur secondaire chargé de réaliser les dessins intermédiaires qui donnent l’illusion du mouvement, entre les dessins principaux imaginés par les animateurs.  Au cours de son entretien d’embauche, il avait déclaré « Je suis davantage intéressé par la bande dessinée que par l’animation », ce à quoi Disney lui avait répondu : « Il vaut mieux que tu ne t’y intéresses pas. La bande dessinée est un travail ingrat, et il n’y a pas de futur là-dedans. L’animation, c’est l’avenir ! ».


Gottfredson et Barks, deux tempéraments très différents

Le parcours artistique de Floyd Gottfredson, tout en discrétion, peut sans doute s’expliquer par ces événements fondateurs. Toute sa vie, Gottfredson aura gardé à l’esprit le fait que le daily strip de Mickey Mouse était un produit dérivé du dessin animé, et que l’animation primait sur la BD aux yeux de Walt Disney.

Contrairement au lumineux Carls Barks, qui s’était totalement approprié l’univers de Donald et lui avait apporté toutes sortes de personnages secondaires (dont l’Oncle Picsou, Géo Trouvetou, les Rapetou ou Miss Tick), Floyd Gottfredson reste dans le sillage du studio d’animation, tant pour les personnages que pour leur évolution graphique. Ce sont les concepteurs des dessins animés qui prennent la décision de modifier les yeux de Mickey à la fin des années 1930 : jusqu’alors représentés sous la forme d’un ovale noir traversé d’un trait blanc, les yeux deviennent plus classiques, avec paupières, iris et sourcils. Ou qui lui font porter des habits citadins, Mickey renonçant à son éternelle culotte rouge à boutons caractéristique des premières années.  De la même manière, quand au cours des années 1940 le scénariste Frank Reilly décide de faire du héros un personnage de banlieusard américain très droit et moral, Gottfredson restera nostalgique du Mickey espiègle des débuts, mais respectera la décision ; une posture que le dessinateur résume ainsi : « J’ai toujours pensé que conserver l’esprit des dessins animés faisait partie de notre travail »

En somme, on sent chez Gottfredson l’amour de l’ouvrier fidèle à sa compagnie, et un véritable respect pour le « produit » Mickey, mais pas fondamentalement une « démarche d’auteur ». Une telle différence d’attitude entre Gottfredson et Barks, s’explique peut-être par le fait que Mickey est vite devenu l’emblème de la société Disney, une icône sacralisée, sanctuarisée, moins propice aux interprétations personnelles que le trublion Donald.

À noter, l’absence de mention du nom des dessinateurs et scénaristes, qui a fait croire à des générations de lecteurs que c’était Walt Disney en personne qui s’occupait de tout, n’était pas une demande de ce dernier, comme s’en souvient Gottfredson : « Walt lui-même a proposé au Syndicate, à la fin des années 1940, que l’on nous permette de signer nos bandes. » Le Syndicate (la structure chargée de distribuer les BD dans les journaux) s’y était opposé, arguant que la signature Disney apportait une valeur qui risquait d’être diluée par l’ajout de noms supplémentaires.


Anthologie maousse

Dans l’intégrale Mickey par Gottfredson en cours de publication chez Glénat, non seulement les scénaristes et encreurs sont nommés avant chaque histoire, mais des articles apportent un éclairage sur le contexte de l’époque, sur les influences et les références. Ces dossiers et une fabrication particulièrement soignée raviront les amateurs de Mickey, Minnie, Dingo, Pat Hibulaire et tant de personnages dont les aventures, 80 ans après leur première publication, restent d’une grande fraîcheur.

  

 

Jérôme Briot

vendredi 2 mars 2012

Collection Explora, chez Glénat

À la découverte des explorateurs

 

Magellan, Jusqu’au bout du monde, par Christian Clot, Bastien Orenge et Thomas Verguet

Glénat, 56 p. couleurs, 14,50 €

Mary Kingsley, La Montagne des dieux, par Esteban Mathieu, Guillaume Dorison et Julien Telo

Glénat, 56 p. couleurs, 14,50 €

 

Si les grands explorateurs ont repoussé les limites de la connaissance, que savons-nous vraiment de leurs exploits, de leurs expéditions, de leurs motivations ? Explora, nouvelle collection de Glénat, propose de voyager aux côtés de ces personnalités d’exception.

 

 

La bande dessinée aime les aventuriers. Elle se nourrit d’Histoire. Et avec la mode du biopic venue du cinéma, elle raconte l’existence de personnalités remarquables. À l’intersection de ces trois mondes, Explora, la nouvelle collection des éditions Glénat, nous invite à « plonger au cœur de la véritable histoire des grands explorateurs et de leurs expéditions extraordinaires ». L’approche est celle de la BD d’aventure, avec « pour aller plus loin » dans la connaissance du personnage, des dossiers historiques. Lancés simultanément pour inaugurer la collection, les deux premiers titres se consacrent l’un à Magellan, le célèbre navigateur à l’origine du premier tour du monde ; l’autre à Mary Kingsley, une exploratrice britannique peu connue en France, dont les récits de voyage en Angola ont contribué à combattre les idées reçues de son époque à propos des peuples indigènes d’Afrique tropicale.

À l’initiative de cette collection dont il assure la coordination éditoriale, Christian Clot, vice-président de la Société des explorateurs français et explorateur lui-même, nous explique sa démarche…

 

 

Qu’est-ce que cela signifie, être un explorateur ?

Christian Clot : Le concept d’explorateur est assez vaste. Il s’agit d’aller quelque part avec un questionnement ou un but de découverte. Pour certaines personnes, cela peut être la recherche d’insectes inconnus. Pour d’autres, des travaux glaciologiques. Mon domaine consiste à étudier comment l’Homme s’adapte à des milieux extrêmes.

 

Pourquoi avoir proposé aux éditions Glénat de lancer une collection consacrée aux explorateurs ?

J’ai depuis toujours la passion des histoires et de la transmission. J’étais comédien avant de devenir explorateur. J’ai aussi écrit quelques livres. La bande dessinée est une de mes passions, c’est un monde dans lequel j’avais envie d’entrer depuis longtemps. J’ai commencé à creuser la question et un jour c’est devenu une évidence : on s’inspire beaucoup des explorateurs et des aventuriers en bande dessinée et au cinéma, pourquoi ne pas raconter leur vie réelle ? J’ai donc regroupé mes deux passions, l’exploration et la bande dessinée, pour proposer cela à Jacques Glénat.

 

Quel est le cahier des charges de la collection ?

Nous cherchons une certaine authenticité qui passe par une importante recherche documentaire. Mais on ne raconte pas nécessairement l’exacte vérité. Ce n’est pas forcément en racontant de façon linéaire un personnage qu’on le raconte le mieux. Explora s’attache avant tout à retranscrire l’état d’esprit ou la personnalité des explorateurs.

 

 

Dans Magellan, vous n’hésitez pas à exploiter les zones blanches de la biographie du navigateur pour livrer une hypothèse romanesque…

Magellan est parti avec cinq navires. C’est un fait historique que nous allons donc respecter dans la collection : on ne va pas en mettre quatre ou six. En revanche, on sait finalement peu de choses de ses trois ans de voyage. Ce qui permet de proposer des éventualités, du moment qu’elles restent plausibles. Typiquement, lorsque j’imagine que Magellan a provoqué sa propre mort, c’est une théorie parfaitement défendable.

Mary Kingsley, pour sa part, a fait deux grands voyages. Nous avons choisi de les regrouper et de révéler une histoire d’amour avec un indigène. Cette histoire n’a jamais été officialisée, mais dans une de ses lettres, Kingsley écrivait « J’ai trouvé là-bas l’amour ». On se base sur cela pour fonder une partie de l’intrigue.

 

Deux autres tomes sont prévus cette année, consacrés à Richard Francis Burton et à Percy Fawcett. Comment choisissez-vous les explorateurs mis en avant dans cette collection ?

Nous essayons avant tout de trouver des personnages avec un destin qui nous touche. Ce ne sont pas forcément les plus évidents ni les plus connus. Explora a pour vocation de raconter des personnages de toutes nationalités, de toutes les époques. Je tenais à ce qu’il y ait au moins une exploratrice parmi les quatre premiers titres. Mary Kingsley est très peu connue en France, mais elle a un parcourt extraordinaire, j’avais envie de la faire connaître.

 

Le calibre de la collection, 46 pages d’aventures suivies de huit pages de dossier historique, ne risque t-il pas d’« égaliser » des destins qui n’ont pas forcément les mêmes mérites ni le même intérêt ?

Certains personnages auront plusieurs albums. C’est le cas pour Richard Francis Burton, dont l’épopée sera traitée en deux ou trois albums. Du reste, notre but n’est pas de raconter la vie in extenso des explorateurs, mais de faire comprendre son état d’esprit. Cela passe par la recherche d’une expédition qui a été formatrice. Marco Polo a voyagé pendant trente ans, mais il suffit de raconter une certaine période, dans son parcours, pour prendre la mesure du personnage et comprendre comment il est devenu, de simple voyageur, un explorateur qui a marqué son époque. Cela, on le racontera en un seul tome.

 

Vous êtes né en Suisse, on vous sait fan de Tintin… Allez-vous consacrer un volume d’Explora à Auguste Piccard, qui inspira le professeur Tournesol ?

C’est un personnage fabuleux. Il y a un événement que j’aimerais particulièrement raconter : la toute première plongée de son premier bathyscaphe. Piccard était accompagné de son fils Jacques, de Théodore Monod, de Jacques-Yves Cousteau… Tous ces explorateurs réunis autour d’une même passion, c’est quelque chose de rare. Car si les explorateurs ont beaucoup d’abnégation, ce sont souvent de fortes têtes, qui ont du mal à travailler les uns avec les autres. Auguste Piccard, en réunissant des gens qui n’avaient pas vocation à l’être, a accompli là une sorte d’exploit !

 

 

 

Propos recueillis par Jérôme Briot

 

mercredi 1 février 2012

Châteaux Bordeaux

Châteaux Bordeaux, saga viticole d’origine contrôlée


Qu’on parvienne une fois à changer l’eau en vin, disait Terry Pratchett, c’est un miracle. Mais transformer en vin le jus de raisin, cela fonctionne à chaque fois, et c’est un véritable prodige. Pour tout savoir sur le sujet, avec un récit où se mêlent intrigues amoureuses, querelles familiales, complots financiers et mystères criminels, suivez Châteaux Bordeaux !

 

Le vin, en France, est une fierté nationale. Ce sont pourtant des auteurs japonais, Araki Joh et Shinobu Kaitani avec Sommelier, puis Tadashi Agi et Shu Okimoto avec Les gouttes de Dieu, qui ont les premiers exploité des intrigues de bande dessinée fondées sur le monde du vin. Bien que Jacques Glénat, éditeur français de ces deux mangas, ait toutes les raisons de se réjouir du succès de ces deux séries, cet amateur éclairé de grands crus a émis l’idée pas forcément saugrenue qu’il était envisageable et même souhaitable que des auteurs de BD français se réapproprient ce territoire narratif. Il a donc confié au scénariste bordelais Eric Corbeyran le soin d’imaginer un récit situé dans cet univers.

Après trois années de travaux préparatoires, de réflexions en rencontres d’expert, Corbeyran s’est déterminé pour une saga familiale, dont il a confié la réalisation graphique à son complice Espé (avec qui il a déjà imaginé Le Territoire, et adapté le best-seller de Marc Levy Sept jours pour une éternité). Châteaux Bordeaux nous présente la famille Baudricourt qui exploite l’appellation Le Chêne courbé, un vin autrefois renommé, mais donc le prestige s’est quelque peu terni aux yeux du public. Tout commence par une triste réunion de famille, où les trois enfants Baudricourt enterrent leur père mort accidentellement. Charles et François, les deux frères, ont préparé la succession : le domaine, qui n’est plus rentable, sera vendu à des repreneurs japonais. C’est sans compter sur leur jeune sœur Alexandra, de retour des Etats-Unis, qui décide malgré son inexpérience de s’investir dans l’affaire familiale et de rendre à l’appellation ses lettres de noblesse. Néophyte mais travailleuse, elle prend le temps de tout se faire expliquer par des experts…

 

 

– Le monde du vin est quelque chose que vous connaissiez avant d’entamer la saga Châteaux Bordeaux ?

Espé : Pas du tout. Je suis amateur de vin, mais c’est tout. De son côté, Corbeyran qui est bordelais, a rencontré des négociants, des producteurs, des œnologues. Ce n’est qu’après avoir déterminé la trame de l’histoire, après avoir établi tous les contacts, qu’il m’a emmené dans le Médoc pour visiter des domaines et faire les repérages. Nous sommes allés chez Smith-Haut-Lafitte, dans les vignobles et toutes sortes d’endroits très agréables. Cela m’a permis de découvrir les gens qui font le vin, mais aussi la région. Je connaissais bien la ville de Bordeaux, j’ai souvent eu l’occasion d’y venir depuis que je travaille avec Éric. Mais les vignobles bordelais, l’estuaire de la Gironde, la pointe du Médoc, je les ai découverts dans le contexte du travail sur Châteaux Bordeaux.

 

– Pour les besoins de l’intrigue, Corbeyran vous fait carrément dessiner une chaîne d’embouteillage…

On a visité des chais, on a pu observer comment se fait la mise en bouteilles. On aura l’occasion, un peu plus tard dans la série, de montrer la mise en bouteilles « ambulante », pas moins impressionnante, avec des camions spécialisés qui passent dans les propriétés. Au total, nous avons réuni une documentation très complète, et pris des milliers de photos. Et c’est tout l’intérêt du projet : montrer au public comment fonctionne un domaine, comment se fait le vin, quelles sont les relations entre les propriétaires et les négociants… La précision, dans cette série, est très importante.

 

– Jusqu’au choix des teintes pour représenter le vin ?

C’est Dimitri Fogolin, un coloriste italien, qui réalise les couleurs de la série. J’ai lui envoyé des centaines de photos, et il a accompli un travail magnifique, en restituant très fidèlement l’ambiance de la région bordelaise, tout en extrapolant et en apportant sa touche personnelle. Nous avons effectivement prêté une attention particulière à la couleur du vin. Dans la vraie vie, un Saint-Emilion ne ressemble pas à un Pessac Léognan. Il fallait retrouver cette richesse, cette variété de robes dans la série.  Et éviter de se retrouver avec un médoc qui ressemblerait à un vin des provinces italiennes. Là aussi, Dimitri a fait un très bon travail. Nos dernières craintes étaient au moment de l’impression. C’est une phase toujours un peu aléatoire, avec le risque que les couleurs soient faussées… mais la sortie papier est très bonne, nous sommes satisfaits du résultat.

 

– Une personnalité réelle intervient dans le tome 2, parmi les personnages de la saga : Michel Rolland, œnologue et conseiller en vinification. Cela a-t-il engendré des contraintes particulières ?

 Je me suis basé sur les nombreuses photos de lui qu’on trouve sur internet, car c’est quelqu’un de très médiatique. J’ai travaillé mon personnage à partir de ces photos. Une fois que je l’avais à peu près en mains, je lui ai envoyé les croquis. Il les a validés et à partir de là, j’ai animé « mon » Michel Rolland, un personnage légèrement transformé par mon trait, mais pas caricatural car ce n’était pas le propos de la série. Même s’il n’est pas très simple de se baser sur des personnes réelles, il y en aura d’autres, dans les tomes à venir : des personnalités caractéristiques du Médoc et de la région.

 

– Avez-vous lu d’autres bandes dessinées qui parlent de vin, comme le manga Les gouttes de Dieu ou Les Ignorants d’Etienne Davodeau ?

Surtout pas ! Je veux développer ma propre vision du monde du vin. Je me tiens donc soigneusement à l’écart de tout ce qui pourrait m’influencer trop directement ou changer mon regard. Les Ignorants est sorti après le tome 1 de Châteaux Bordeaux ; je lirai peut-être tous ces livres plus tard, mais pour le moment je n’ai pas envie.

 

jeudi 3 mars 2011

Chroniques de Légion

Quatre tomes des Chroniques de Légion sont annoncés aux éditions Glénat d’ici 2012, qui font suite aux trois tomes de Je suis Légion. Même si les deux histoires peuvent être lues séparément, voici quelques rappels utiles sur la genèse de la série et le parcours de son scénariste.

 

 

Fabien Nury fait son entrée en bande dessinée en 2003 par la grande porte, en co-signant avec Xavier Dorison le scénario de W.E.S.T., un thriller fantastique dessiné par Christian Rossi. Peu après, pour sa première œuvre personnelle, le jeune scénariste a voulu montrer son savoir-faire et marquer les esprits avec un récit particulièrement dense, plutôt complexe, mêlant intrigues politiques, complots et suspense dans une seconde guerre mondiale où Nazis et Alliés ne se doutent pas qu’ils sont les pions d’une guerre fratricide entre deux immortels… Les trois tomes de Je suis légion, aux Humanoïdes Associés, paraissent de 2004 à 2007. C’est l’Américain John Cassaday qui réalise le triptyque dans un style réaliste rehaussé de couleurs glaciales. Quoique relativement difficile à suivre, à cause d’un découpage très haché et surtout du fait d’une ressemblance graphique trop marquée entre certains personnages, la série a trouvé son public. Et n’a pas fini de le trouver, puisque Fabien Nury, entretemps devenu un des scénaristes les plus appréciés de sa génération (grâce, en particulier, à la série Il était une fois en France menée de main de maître avec Sylvain Vallée, qui connaît un succès à la fois public et critique), a décidé de remettre le couvert en revenant à sa première saga.

Les Chroniques de Légion propose une exploration des affrontements et rivalités séculaires entre Vlad et Radu. Pour ce faire, Nury a recruté une véritable légion de dessinateurs. Pas moins de quatre, de quatre nationalités différentes, chacun chargé d’une époque historique distincte. À nouveau les intrigues se croisent, mais cette fois, la lisibilité est au rendez-vous : depuis Le Triangle secret, le changement de style graphique à chaque changement d’époque a fait ses preuves en tant que technique narrative pertinente.

dimanche 10 janvier 2010

Raoul Fulgurex, dans les coulisses de l’Imaginaire…

Dans quelle bande dessinée aurez-vous l’occasion de croiser Tintin, Clark Kent, King Kong, les révoltés du Bounty et Valérian ? Mais dans Raoul Fulgurex, bien sûr !

 

Raoul FulgurexRaoul Fulgurex est contrôleur d’intrigues de troisième échelon pour une série B. Son boulot consiste à vérifier que tout se déroule selon le script prévu et que les personnages des univers de fiction ne se lancent pas dans une improvisation fâcheuse. Et tant pis si Wang-Ho le sanguinaire se sent l’âme d’un poète : ce n’est pas dans le script ! La mort de la pulpeuse Balmine Fuso, perle des caraïbes, en revanche, est écrite, décidée par un rond-de-cuir du cinquième bureau. Pris d’une étrange impulsion, Fulgurex commet l’irréparable : il intervient dans la série et sauve la malheureuse.  Ce qui lui vaut un inoubliable baiser, mais aussi une affectation disciplinaire dans la brigade de fiction. Puisqu’il aime tant intervenir dans les séries, Fulgurex devra désormais éviter que le personnage principal d’une série très populaire ne soit victime d’un attentat. Le héros en question est un preux reporter à houppette, accompagné d’un fox-terrier, en pleine enquête sur un trafic international de drogue dissimulée dans des boites de crabe… Ça vous rappelle quelque chose ? C’est exprès.

 

Que nul n’entre ici s’il n’est tintinophile

Les expressions « Karaboudjan », « caisse de sardines », « sale chink » et « fils du dragon » ne vous évoquent rien ? Aïe ! Ne pas avoir lu Tintin n’empêche certes pas de lire Raoul Fulgurex, mais ce serait passer à côté de tout ce qui fait le sel de la saga, tant les références à l’œuvre d’Hergé y sont nombreuses et savoureuses. Le Tintin qu’on croise ici est moins angélique que l’original et nettement plus porté sur les plaisirs de l’existence. Du moins, il le serait s’il n’avait pas tout le temps des contrôleurs d’intrigues à ses basques, pour l’empêcher de donner libre cours à ses bas instincts. Le scénario nécessitant, par effet de contraste, de représenter Tintin dans un style réaliste le plus éloigné possible de la ligne claire, Tronchet, conscient de ses limites techniques, confie le dessin à Dominique Gelli. Secondé par la coloriste Marie Roubenne, ce dernier adopte un trait mêlant des décors réalistes et des personnages semi-caricaturaux, avec une profusion de détails comiques en arrière-plan.

La série est créée en 1989 dans le numéro 129 de Circus, magazine des éditions Glénat qui vivait ses dernières heures. Tronchet est à cette époque en pleine explosion créative. Son personnage Raymond Calbuth est déjà bien installé, avec trois tomes parus. Le premier volume des Les damnés de la Terre associés, prépublié dans Fluide Glacial et édité aux éditions Delcourt, a été récompensé par le Prix de la Critique, et Jean-Claude Tergal vient d’être créé (1), toujours dans Fluide Glacial.

 

Tronchet, artiste polymorphe

Par la suite viendront les années de diversification artistique. Tronchet écrit, en plus des bandes dessinées, des romans, un spectacle de one-man-show (qu’il interprète lui-même), et même un film, Le Nouveau Jean-Claude. Il multiplie les collaborations et passe du seul humour à un registre plus ouvert. Journaliste de formation, il s’autorise également un retour à son premier métier, en devenant le rédacteur en chef de l’Echo des Savanes, le temps d’en lancer une nouvelle formule. Avec un tel parcours, Tronchet fait figure de candidat idéal pour le Grand Prix d’Angoulême !

Après Raoul Fulgurex, distingué par un Alph’Art catégorie humour, Tronchet et Gelli poursuivent leur collaboration avec Patacrèpe et Couillalère, série animalière de gags en une planche. Curieusement, Gelli abandonne le style semi-caricatural dans lequel il excellait, pour un dessin « jeté » finalement moins personnel. Preuve en est que Tronchet reprendra cette série seul, en réhumanisant les personnages, sous le titre Deux cons.

 

  

(1)   Toutes ces séries se situent à Ronchin, ville du Nord-Pas-de-Calais. Tergal est même un voisin direct du couple Calbuth. L’action de Raoul Fulgurex, moins focalisée géographiquement, permet néanmoins des passerelles et clins d’œil. Les Calbuth, Tergal et l’épicier Grobert apparaissent dans la trilogie Fulgurex. De façon plus surprenante, on trouve dans le tome 4 des Damnés de la Terre associés, la preuve que Ténébrax (le chef de Raoul) a réalisé son rêve : quitter la brigade de fiction pour ouvrir une pizzeria avec sa comparse Francine…

 

vendredi 8 janvier 2010

Destins : Drôles de trames

Imaginée et coordonnée par Frank Giroud, Destins est la nouvelle série-concept des éditions Glénat : pas moins de quatorze albums sont à paraître, entre janvier 2009 et janvier 2011.

DestinsDans sa jeunesse, Ellen a fait une grosse erreur de parcours. Amoureuse d’un apprenti- révolutionnaire, elle l’accompagne dans un braquage qui vire au drame. Une autre femme est suspectée à sa place et risque la chaise électrique… mais celle-ci est innocentée par un faux-témoignage. Ellen quitte les USA pour la Grande-Bretagne, épouse un avocat talentueux, a des enfants… Bref, elle refait sa vie et rachète sa faute en s’investissant dans une organisation caritative. Jusqu’au moment où son passé se rappelle à elle de façon brutale, la conduisant à un choix déchirant. Quelle voie adopter ? Toutes.

L’idée est en effet de suivre toutes les existences possibles de l’héroïne, qui découlent de ses décisions. Le tome 1, intitulé Le Hold-up se poursuit par Le Fils ou par Le Piège africain. Chacune de ces histoires se conclut sur un nouveau dilemme, et nous voilà en présence de quatre destins parallèles. Après cette phase d’expansion, les intrigues se resserrent et convergent vers un album final unique. Au total, Ellen mènera cinq existences différentes.

Contrairement au Décalogue, où Giroud scénarisait la totalité des histoires, apportant une cohérence à l’ensemble, chaque tome de Destins est écrit et dessiné par des auteurs différents, à l’exception du tome d’ouverture et de l’unique album de conclusion, tous deux exécutés par Frank Giroud et Michel Durand (dessinateur de Cuervos ; « Durandur » pour les intimes). Le projet s’apparente donc à une sorte de course de relais narratif ou de cadavre exquis concerté. La trame d’ensemble a été mise au point en réunissant tous les scénaristes, mais il était conseillé à chacun d’eux de conserver son style personnel. D’où une variété de tons qui ajoutera à l’intérêt du projet. Voilà qui prouve, si besoin en était, que la bande dessinée « classique » sait également être expérimentale.

mardi 1 décembre 2009

Il était une fois en France, rencontre avec Fabien Nury et Sylvain Vallée

Il était une fois en France (ou l'histoire de Joseph Joanovici, personnage aussi ambigu que fascinant) est plébiscité par les lecteurs et la critique, ainsi que sur BDGest, où les deux premiers volumes ont successivement emporté le BDGest'ART Scénario en 2007 et en 2008. Voilà qui, avec la sortie du troisième tome, le 28 octobre 2009, nous donne trois bons motifs pour consacrer une exposition à cette saga de Fabien Nury et Sylvain Vallée...

 

Comment avez-vous découvert l’existence de ce monsieur Joanovici ?

Fabien Nury : Il y a quelques années, quand je travaillais sur Les Brigades du Tigre, j’avais été conduit à m’intéresser à l’histoire du crime organisé en France. Ce qui m’a amené à la « French Connection ». De là, au rôle du crime organisé sous l’Occupation, qui est plus qu’ambigu, notamment la  gestapo française. Et au milieu de mes documentations sur les gangsters corses, je suis tombé sur ce nom, Joseph Joanovici, qui avait l’air de faire des affaires avec beaucoup d’entre eux. En creusant, j’ai découvert cette personnalité incroyable et fascinante, dont l’histoire était bien plus originale et avec beaucoup plus d’émotions possibles, de dilemmes et de paradoxes, qu’avec tous les gangsters auxquels je m’étais précédemment intéressé. Il existe une documentation assez abondante sur Joanovici, et, ce qui est très intéressant, contradictoire.

 

C’est-à-dire que les historiens ou commentateurs prennent un parti ou l’autre ?

FN : Oui, il y a des œuvres à charge, d’autres à décharge. Boudard a écrit à décharge. Dans Le Roman vrai de la IIIe et IVe  République, ils écrivent à décharge. Certaines sources cherchent à exonérer Joanovici, d’autres voudraient l’enfoncer.

Sylvain Vallée : Il y a aussi quelques bouquins plus neutres, qui cherchent l’objectivité. Le livre de Grégory Auda, notamment [Les belles années du « milieu » 1940-1944 - Le grand banditisme dans la machine répressive allemande en France, Michalon], que d’ailleurs nous avons eu la chance de rencontrer, plus ou moins par hasard.

FN : En faisant le tour de toutes ces sources, je me suis rendu compte que j’avais envie de toutes les croire, en bien comme en  mal. Je crois, et il y a de nombreux témoignages à cet appui, qu’il a sauvé environ 150 personnes des camps de la mort. Ce qui n’est pas rien. Je crois aussi qu’il a fait tuer des gens, et qu’il a participé directement à un meurtre. Ce qui n’est pas rien non plus.

 

A-t-il des descendants, qui auraient pu vous donner un retour direct sur votre œuvre ?

FN : Joanovici a eu des filles. Il n’a eu aucun descendant qui porte son nom. Nous n’avons eu aucun écho, mais de toute façon nous ne sommes pas les premiers à parler de lui. Une grande partie de sa vie fait partie du domaine public. C’est quelqu’un qui a été très célèbre après-guerre. C’était un peu le Bernard Tapie de la fin des années 1940, mais en bien plus sulfureux ! Un certain nombre de proches de Joanovici a probablement plutôt eu envie de faire oublier leurs liens avec lui.

SV : Difficile de se réclamer de lui, alors que le feuilleton Joanovici était constamment dans la presse des années 1950, avec de nouvelles révélations tous les mois. Et puis, nous faisons de la bande dessinée, nous ne révélons rien de nouveau.

FN : J’ai reçu quelques courriers de gens qui prétendaient avoir des informations sur Joanovici… mais aucun héritier ne nous a donné son avis sur la façon dont nous traitons de son parent.

 

Et donc, cette anecdote, sur la rencontre avec Grégory Auda ?

SV : J’étais, avec mon éditeur, à la recherche du crédit photographique de la photo anthropométrique que nous avons mise en page de titre. Nous sommes donc allés à la source, aux archives de la Préfecture de police de Paris. On se balade avec le bouquin d’Auda sous le bras, puisque la photo en question apparaît sur la couverture. Et on rencontre quelqu’un qui nous explique que l’auteur de notre livre travaillait là, à la préfecture, dans le bureau juste à côté ! Nous avons donc eu la possibilité de discuter avec lui, et de fil en aiguille, il nous a rédigé la préface du tome 2.

 

Comment Sylvain Vallée a-t-il été choisi, pour cette saga ?

FN : Pour un récit comme celui-ci, qui soulève des thèmes extrêmement graves, il vaut mieux savoir où on va et ne pas naviguer à vue. J’ai donc commencé par rédiger un plan, un traitement d’une cinquantaine de pages, qui m’a permis de définir que la bande dessinée allait faire environ six tomes. J’ai mis du temps à chercher comment j’allais architecturer le tome 1. A l’époque, Laurent Muller était directeur éditorial chez Glénat [après quoi il a cofondé les éditions 12 bis, NDLR]. Il a lu le projet et l’a adoré. Nous nous sommes alors mis en quête d’un dessinateur. Sylvain a fait partie des premiers reçus.

SV : Laurent me connaissait depuis Gil St-André. Il savait que j’avais envie de changer d’univers, et il m’avait envoyé différents projets, sans que j’aie le déclic. Puis il m’a envoyé ce scénario, et c’était exactement ce que je recherchais, à la condition de pouvoir y mettre un dessin qui ne soit pas un dessin réaliste comme Fabien et Laurent pouvaient s’y attendre quand ils m’ont contacté. Je n’avais pas envie de refaire du réalisme d’époque, comme j’avais pu faire sur Gil St-André, transposé aux années 1940. J’avais envie de revenir à un dessin plus expressionniste, plus lâché, qui est celui de mes origines.

 

Celui  des affiches éditées au Cycliste ?

Oui, et de mon premier bouquin chez eux, L’écrin. J’avais beaucoup appris en faisant du dessin réaliste sur Gil St-André, mais j’avais envie de revenir à quelque chose de plus lâché. Du coup, j’ai montré à Fabien mes recherches et mon book rempli de dessin de style plus caricatural, et nous avons convenu que ce style pouvait être approprié à son histoire, à condition que la mise en scène, soit elle réaliste.

 

En même temps, quelle audace ! Raconter l’histoire d’un Juif collabo, c’est déjà un thème un peu ardu. Le traiter dans un style caricatural, cela paraît une évidence maintenant que c’est sorti, et qu’on peut voir la qualité de la série et ses intentions. Mais pour lancer un projet comme cela, ça n’a pas dû être simple…

FN : Il faut reconnaître qu’on a fait peur à pas mal de monde. Et qu’on s’est fait peur aussi. Je ne révèle pas de secret en disant que des avocats ont été consultés autour de ce projet. Au-delà des considérations juridiques, cela me rendrait malade d’être perçu comme un antisémite. Etre à tort, traité d’antisémite par les gens qui chassent les antisémites, cela peut faire beaucoup souffrir. Mais ce qui ne devait absolument pas arriver, aurait été d’obtenir l’assentiment d’antisémites avérés. Le personnage de Joanovici est ambigu. Notre position ne l’est pas. Par exemple, dans le second bouquin, la façon dont nous mettons en parallèle ce destin extraordinaire et le destin de ceux qui n’avaient pas les moyens de Joanovici, révèle parfaitement notre opinion sur le régime de Vichy. Joanovici, qui obtient son certificat d’aryanité, et qui doit passer devant toute la file des gens qui eux, ne peuvent pas tricher, est sans doute la scène la plus emblématique de la série. Oui, c’est un Juif qui s’enrichit, et certains des pires clichés antisémites sont incarnés par ce personnage. Mais il fallait bien montrer qu’il est une exception, et que ce n’est pas par sa religion, bien au contraire qu’il est comme il est. Nous avons été très rassurés par l’accueil reçu dès le premier tome. Mais il est exact que nous avons pris un risque.

 

Et sur le plan  graphique ?

SV : Les intentions de Fabien m’ont paru limpides en lisant son scénario. Je savais qu’on n’était pas dans l’engagement politique douteux. La seule crainte que j’ai eue était sur la physionomie du personnage, sur le fait que je puisse forcer certains traits. On sait tout ce que la caricature a pu véhiculer de néfaste pendant l’Occupation. Mon choix stylistique visait à rendre les personnages plus expressifs, plus vivants.

Ce qui nous a sauvés d’une mauvaise interprétation de notre propos, c’est sans doute le travail que nous avons fait en commun,  de mise en scène, de traitement visuel d’intentions précises, définie dans le scénario et qu’il fallait retransmettre en images.

FN : C’est pour cela aussi que nous sommes allés chercher des photos et que nous les avons fait figurer dans les albums. Pour que les lecteurs puissent saisir le rapport à la réalité. Considérant cette scène des questions juives, il aurait été tout de même été ridicule sinon abject, de jouer cette scène en donnant à Joanovici une gueule à la Clint Eastwood.  Joanovici a la tête qu’il a, c’est cela qui fait sens.

Quand on travaille sur un sujet aussi sensible, il faut bien savoir ce qu’on a à dire, comment on le dit, faire bien attention à la façon dont on risque d’être interprété. En même temps, il ne s’agit pas de s’autocensurer ou d’être timoré.

 

 

Il y a un phénomène assez étonnant avec ce récit. La mémoire qu’il laisse est très cinématographique, on se souvient des livres comme s’il s’agissait d’un vieux film, un classique en noir et blanc. On est presque surpris, à la relecture, de trouver des planches dessinées et en couleurs…

SV : Je ne cherche pas  à faire un acte d’historien, graphiquement. Je cherche à parler à la conscience collective des gens, qui est très liée au cinéma de ces années-là : La Traversée de Paris, L’Armée des ombres, Paris brûle t-il ? C’est cela, que les gens ont à l’esprit, concernant ces années là. Je cherche plus l’évocation que la précision au sens historique, jusqu’au moindre bouton de culote. Et l’évocation passe par la restitution d’ambiance de films, qui font partie de mon imaginaire, et comme de celui de nombreux lecteurs.

FN :  Il faut aussi regarder les photos d’époque, pour voir à quel point le dessin de Sylvain est finalement bien plus réaliste qu’il y parait. Les gueules des gangsters des années quarante, des acteurs comme Jean Bouise, en passant par tous les castings de Clouzot, les Blier etc… tous ces gens ont des trognes pas possibles ! Ce qu’on appelle le réalisme en dessin est une forme de convention. Retrouver une proximité avec le cinéma de cette époque, et pour lequel nous avons tous deux un penchant,

 

Comment tu organises cette restitution d’ambiance ? A quoi cela tient ? À une certaine façon de faire les cadrages ou la mise en scène, qui serait similaire aux films sur cette époque ?

SV : C’est assez spontané. Je ne fais pas référence à tel ou tel film quand je dessine une case. Ou exceptionnellement : la scène dans le commissariat aux questions juives intègre une citation graphique évidente à un plan du film Monsieur Klein. Mais pour le reste, je tiens la bande dessinée en haute estime, mais je ne cherche pas à avoir un traitement BD. Je cherche un traitement proche du réel. Ce qui me pousse à refuser les onomatopées, les compositions très BD, les inserts, les superpositions de cases… Il n’y en a pas.  Je privilégie la simplicité, je pose juste un cadre sur le réel. Comme au cinéma. Le jeu du texte off est un truc typiquement cinématographique aussi. Quand on prolonge un texte alors que le personnage s’éloigne, on passe du dialogue à un texte off. C’est plus élégant, et plus réaliste, que de mettre une énorme queue de bulle sur une voiture qui s’éloigne à l’horizon. On ne peut pas être à côté des personnages quand ils sont à 150 mètres… C’est difficile de les entendre.

FN : Nous travaillons sur une base de scénario découpé-dialogué qui est très proche du cinéma. Mon langage, les indications que je donne, sont très proches du cinéma : zoom avant, plan rapproché, plan large etc. La narration, dans son premier stade, c’est mon travail. Le dessin, c’est le travail de Sylvain. Et notre travail en commun, c’est la mise en scène.

 

Les éléments que tu remets à Sylvain sont purement textuels ?

FN : J’écris d’abord une continuité dialoguée, qui est comme un scénario de film. À la suite de quoi je fais un découpage case à case, en donnant des indications de montage. J’évite de faire le moindre dessin, dans la mesure où j’attends une surprise. Sylvain propose alors des découpages qui sont très élaborés. On ne discute pas du dessin, mais uniquement des points de vue et de la mise en scène.

SV : mes premiers crayonnés sont assez élaborés, parce que j’ai besoin de voir mon  jeu d’acteurs. Je suis incapable de visualiser une scène avec des Monsieur Patate. Il faut que je produise le bon regard, pour montrer à Fabien quelle est l’intention qui passe. S’il le sent, c’est bon. Sinon, c’est qu’on n’est pas sur le bon axe,  ou que le personnage n’est pas suffisamment expressif.

FN : La grande question que nous nous posons ensemble, c’est : « comment peut-on obtenir le maximum d’émotion, en terme d’intensité ? ». Certaines scènes sont des scènes d’installation. D’autres sont des climax. Quel que soit le potentiel d’une scène, il faut toujours tenter d’en obtenir le maximum, par une mise en scène appropriée.

SV : Parfois, le dessinateur peut se laisser diriger par des préoccupations d’esthétique. Or, le but ne doit pas être de faire une belle planche, mais de bien raconter. Peu importe le nombre de strips, du moment que l’efficacité narrative est au rendez-vous.

FN : L’échec absolu serait que le lecteur ne ressente rien en lisant le bouquin.

 

Pourquoi avez-vous choisi ce titre, Il était une fois en France ? Vous considérez l’histoire de Joanovici comme très emblématique de la nation française ?

FN : Outre la référence à Sergio Leone, importante pour moi puisque Il était une fois dans l’Ouest, et Il était une fois en Amérique sont tous les deux dans la liste de mes dix films préférés, il y avait le fait de vouloir évoquer un genre, l’épopée criminelle, et donc il y avait un rapport à l’image : les tractions, les chapeaux mous etc. Un titre se comprend en complément de l’image de couverture, c’est ce doublon qui fait sens.

Joanovici, voilà un personnage qui est un immigré, qui arrive analphabète et sans avoir grand-chose pour lui. Et ce gars construit son ascension en étant au cœur à la fois de la résistance et de la collaboration. Il devient donc une figure totalement emblématique d’une des périodes qui font le plus travailler notre imaginaire collectif en France, depuis plus de soixante ans, et certainement une des périodes les plus sombres. Le sujet permettait ce titre. Joanovici était vraiment dans l’œil du typhon : il était à La Rochelle pendant l’exode. Il était à Paris pendant la libération. Il était rue Lauriston [au siège parisien de la Gestapo, NDLR]. Et en même temps il était avec les résistants. Cette rencontre en un destin individuel et notre histoire collective m’a sauté aux yeux. Très vite, en lisant l’histoire de Joanovici, je me suis dis que si j’en faisais quelque chose, cela devrait s’appeler Il était une fois en France.

SV : Même si Joanovici représente cette période historique par toutes sortes de facette, il faut aussi la montrer directement par moment. C’est pourquoi, par exemple, nous avons ajouté deux planches dans le tome 2 [p.12 et 13 NDLR] , pour montrer le retour à Paris de Lucie, Joseph et du faussaire, à contresens de l’exode, et Paris où flottent désormais des croix gammées.

FN : Nous devons, avec les personnages, pénétrer en zone occupée. Il y a des svastikas partout rue de Rivoli, les Allemands défilent sur les Champs Élysées. Tout le reste du volume est mis en résonnance par ces deux planches.

 

Comme pour tout livre composé d’après des faits réels, on se pose la question de la part de l’authentique et du romancé, et tout particulièrement à propos de Lucie Fer. C’est un personnage incroyable, une femme qui reste en retrait, mais d’une dévotion sans limite, prête à tous les sacrifices pour son patron…

FN : Ce récit est écrit d’après des faits réels, mais ne prétend pas être une thèse d’Histoire…

SV : … oui, s’il avait vraiment fallu rester dans l’exactitude historique, Lucie n’aurait pas eu le physique que nous lui avons donné. La « vraie » Lucie Fer avait un physique beaucoup plus ingrat.

FN : En même temps, elle a vraiment eu une relation avec Otto Brandl, probablement dans le but d’aider Joanovici qui se trouvait dans une situation impossible en en 1941. Elle est vraiment restée avec Joanovici jusqu’à ses derniers jours en 1965 à Clichy. Nous sommes donc, hormis sur le plan physique, très fidèles à la réalité. Et franchement, je n’aurais jamais pu trouver un nom aussi parfait que Lucie Fer pour décrire cette femme. Ce sont les ferrailleurs eux-mêmes, terrifiés par la dureté du personnage, qui lui ont donné ce nom. De la même façon, le juge qui poursuit le méchant s’appelle Legentil ; c’est trop beau pour être inventé.

Nous faisons un travail de condensation et de dramatisation de l’histoire. Le but, pour nous, est de produire une lecture qui demande peu d’efforts, avec une grosse récompense émotionnelle et une grosse crédibilité. Pour obtenir cet effet, on s’autorise à inventer et à mêler de l’authentique et du romancé. Mais si cela permet d’intéresser les lecteurs à cette période de l’Histoire, et pousser ceux que cela intéresse vraiment à faire quelques recherches pour en savoir plus, nous en sommes heureux.

 

 

Comment fais-tu pour découper ton histoire en différents tomes ?

FN : Le tome 1 présente toute la série. Le 2 commence en 1940 et se termine en 1943. Les tomes 2, 3 et 4 se focalisent uniquement sur la période de l’Occupation. Le 3 démarre à l’hiver 1943. Joseph et Lucie comptent leur argent. Et ils en ont beaucoup, trop peut-être. Joseph commence à se dire qu’il va lui en falloir, des certificats de moralité, pour se faire pardonner tout ce fric… Il décide comment il va aller les chercher.

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