Tardi – Manchette, troisième !
D’une fidélité
irréprochable au roman, autant qu’à son auteur, Jacques Tardi adapte La
position du tireur couché, de Jean-Patrick Manchette. Où on découvre que
le retour au pays n’est pas toujours aussi simple qu’il y
parait.
Pendant dix ans, Martin
Terrier a toujours eu les bonnes réactions et le réflexe vif. C’est d’ailleurs
pour cela qu’on le paie, et cher. Pour sa précision aussi, bien sûr. Terrier
est tueur à gages. Son employeur, un américain qui se fait appeler Cox, lui
commandite des assassinats, partout dans le monde. Et « Monsieur
Christian », comme il se fait appeler, ne manque jamais sa cible. Mais
c’est fini tout ça, il veut raccrocher. Cox n’est pas d’accord, bien sûr, mais
d’un autre côté… « On ne peut pas vous contraindre, avec le genre de
travail que vous faites. – C’est ce que j’ai pensé »,
réplique Terrier avant de tourner les talons. Son magot est suffisamment
arrondi, et il est temps d’honorer la promesse qu’il a faite à Alice Freux, dix
ans plus tôt. Alice, c’est la fille d’un industriel de sa région d’origine,
avec qui Martin avait eu un flirt. Le père Freux l’avait humilié, en lui
faisant comprendre que sa fille et lui n’étaient pas du même monde… Piqué au
vif, il avait décidé de quitter la région, de partir gagner de l’argent, assez
d’argent pour la mériter. Et Alice, à qui il avait expliqué qu’il reviendrait
dix ans plus tard, lui avait promis de l’attendre ! Voilà donc Martin
Terrier tel qu’en lui-même : convaincu qu’après dix ans d’âpres économies,
il va pouvoir mener la petite vie tranquille qu’il a imaginée, en retournant au
bled et faire une croix sur dix ans d’activité criminelle.
Jean-Patrick Manchette,
décédé prématurément d’un cancer en 1995, est connu pour avoir renouvelé le
polar français, avec des personnages à la dérive, victimes des circonstances et
des jeux politiques. Intéressé par la bande dessinée, il a brièvement été
rédacteur en chef d’un périodique spécialisé,
« B.D. l’hebdo de la B.D. », en 1978. C’est également pour
ce titre qu’il imagina Griffu, un scénario original mis en images par
Jacques Tardi. Ce faisant, il avait surmonté les réticences du dessinateur
à mettre en images des récits contemporains. L’exploit n’est pas mince, car
Tardi, qu’il exprime la Belle Epoque, la Guerre des tranchées, la Commune ou
les années 1950, aime à accumuler documentation et recherches préparatoires,
pour composer des décors précis, historiquement vraisemblables – quand ils ne
sont pas authentiques. A contrario, la perspective de dessiner des
histoires situées dans un contexte contemporain ne l’enchante guère.
Mais voilà que trente
ans ont passé, et les années 1970 sont à leur tour devenues tout aussi
exotiques que les années 1950. Tardi semble désormais éprouver un certain
plaisir à évoquer le paysage urbain et l’atmosphère des années de l’après choc
pétrolier. D’où une série d’adaptations des romans noirs de Manchette, initiée
avec Le Petit Bleu de la côte Ouest (paru en 2005 aux Humanoïdes
Associés, et réédité chez Futuropolis en 2008), et poursuivie avec La
Position du tireur couché, qui fut cet été le feuilleton BD de
Libération.
Ce cycle Manchette ne
devrait pas s’en tenir là : Tardi a déjà annoncé qu’il travaillait sur une
adaptation de Nada. Il serait également question de préparer un
nouveau Nestor Burma, d’après les livres de Léo Malet, une série dont
Tardi a confié la réalisation graphique à Emmanuel Moynot depuis 2005. Quant à
Adèle Blanc-Sec, la longue improvisation sur le mode feuilletoniste
dont elle fait l’objet, devrait s’achever avec le prochain tome… sans date
officielle pour le moment.