Le briographe

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mardi 9 novembre 2010

Immigrants, ouvrage collectif BD Boum 2010

L’association BD BOUM, qui organise le festival de  bande dessinée de Blois, entreprend aussi tout au long de l’année différentes actions éducatives ou sociales, notamment en direction des établissements scolaires, des prisons ou centres de détention de la région. Parmi ces actions, la publication d’une bande dessinée thématique et collective est devenue une sorte de tradition. Le principe consiste à recueillir des témoignages en allant à la rencontre de populations choisies, puis de travailler avec un scénariste et une équipe de dessinateurs pour transformer ces témoignages en autant de chapitres d’une bande dessinée collective. Après avoir donné la parole à des prisonniers, à des toxicomanes ou à des individus souffrant d’illettrisme, l’association BD Boum a choisi en 2010 de s’interroger sur l’immigration. C’est Christophe Dabitch, scénariste d’Abdallahi et Jéronimus (avec Jean-Denis Pendanx) ou de La ligne de fuite et Mauvais garçons avec Benjamin Flao, qui s’est occupé de la coordination de l’ouvrage. Le dessin est assuré par Etienne Davodeau, Diego Doña Solar, Christian Durieux, Manuele Fior, Benjamin Flao, Christophe Gaultier, Simon Hureau, Etienne Le Roux, Kkrist Mirror, Jeff Pourquié, Troub’s et Sébastien Vassant. Nouveauté de l’édition 2010, cet ouvrage accueille également des historiens – rappelons que la ville de Blois accueille également chaque année Les rendez-vous de l’Histoire, quelques semaines avant le BD Boum. Le résultat est un livre qui concentre beaucoup d’efforts, de talent et d’intelligence : Immigrants, coédité avec Futuropolis.

 

jeudi 4 novembre 2010

La position du tireur couché

Tardi – Manchette, troisième !

D’une fidélité irréprochable au roman, autant qu’à son auteur, Jacques Tardi adapte La position du tireur couché, de Jean-Patrick Manchette. Où on découvre que le retour au pays n’est pas toujours aussi simple qu’il y parait.

 

Pendant dix ans, Martin Terrier a toujours eu les bonnes réactions et le réflexe vif. C’est d’ailleurs pour cela qu’on le paie, et cher. Pour sa précision aussi, bien sûr. Terrier est tueur à gages. Son employeur, un américain qui se fait appeler Cox, lui commandite des assassinats, partout dans le monde. Et « Monsieur Christian », comme il se fait appeler, ne manque jamais sa cible. Mais c’est fini tout ça, il veut raccrocher. Cox n’est pas d’accord, bien sûr, mais d’un autre côté… « On ne peut pas vous contraindre, avec le genre de travail que vous faites.C’est ce que j’ai pensé », réplique Terrier avant de tourner les talons. Son magot est suffisamment arrondi, et il est temps d’honorer la promesse qu’il a faite à Alice Freux, dix ans plus tôt. Alice, c’est la fille d’un industriel de sa région d’origine, avec qui Martin avait eu un flirt. Le père Freux l’avait humilié, en lui faisant comprendre que sa fille et lui n’étaient pas du même monde… Piqué au vif, il avait décidé de quitter la région, de partir gagner de l’argent, assez d’argent pour la mériter. Et Alice, à qui il avait expliqué qu’il reviendrait dix ans plus tard, lui avait promis de l’attendre ! Voilà donc Martin Terrier tel qu’en lui-même : convaincu qu’après dix ans d’âpres économies, il va pouvoir mener la petite vie tranquille qu’il a imaginée, en retournant au bled et faire une croix sur dix ans d’activité criminelle.

Jean-Patrick Manchette, décédé prématurément d’un cancer en 1995, est connu pour avoir renouvelé le polar français, avec des personnages à la dérive, victimes des circonstances et des jeux politiques. Intéressé par la bande dessinée, il a brièvement été rédacteur en chef d’un périodique spécialisé,  « B.D. l’hebdo de la B.D. », en 1978. C’est également pour ce titre qu’il imagina Griffu, un scénario original mis en images par Jacques Tardi. Ce faisant, il avait surmonté les réticences du dessinateur à mettre en images des récits contemporains. L’exploit n’est pas mince, car Tardi, qu’il exprime la Belle Epoque, la Guerre des tranchées, la Commune ou les années 1950, aime à accumuler documentation et recherches préparatoires, pour composer des décors précis, historiquement vraisemblables – quand ils ne sont pas authentiques. A contrario, la perspective de dessiner des histoires situées dans un contexte contemporain ne l’enchante guère.

Mais voilà que trente ans ont passé, et les années 1970 sont à leur tour devenues tout aussi exotiques que les années 1950. Tardi semble désormais éprouver un certain plaisir à évoquer le paysage urbain et l’atmosphère des années de l’après choc pétrolier. D’où une série d’adaptations des romans noirs de Manchette, initiée avec Le Petit Bleu de la côte Ouest (paru en 2005 aux Humanoïdes Associés, et réédité chez Futuropolis en 2008), et poursuivie avec La Position du tireur couché, qui fut cet été le feuilleton BD de Libération.

Ce cycle Manchette ne devrait pas s’en tenir là : Tardi a déjà annoncé qu’il travaillait sur une adaptation de Nada. Il serait également question de préparer un nouveau Nestor Burma, d’après les livres de Léo Malet, une série dont Tardi a confié la réalisation graphique à Emmanuel Moynot depuis 2005. Quant à Adèle Blanc-Sec, la longue improvisation sur le mode feuilletoniste dont elle fait l’objet, devrait s’achever avec le prochain tome… sans date officielle pour le moment.

 

lundi 1 novembre 2010

Passé, présent : Futuropolis

La maison d’édition Futuropolis a connu deux époques. Une première existence, de 1972 à 1994, sous l’égide d’Etienne Robial et Florence Cestac. Et depuis 2004, après dix ans d’interruption, Futuropolis a été relancé par Gallimard et les éditions Soleil.

 

Futuropolis, dont le nom rend hommage à une bande dessinée de science-fiction réalisée en 1937 par Pellos (successeur de Forton pour Les Pieds Nickelés), était au départ une des toutes premières librairies françaises spécialisée en bande dessinée. Cofondée par Robert Roquemartine, la librairie est cédée à Etienne Robial,  Florence Cestac et Denis Ozanne en 1972. D’apprentis libraires, le trio se lance deux ans plus tard dans l’édition, en publiant une rétrospective consacrée à Edmond François Calvo, dans un format colossal, impossible à ranger (mais beau !) : c’est la naissance de la collection 30/40, qui accueillera Gir (Giraud/Moebius), Joost Swarte et révèlera Jacques Tardi, immédiatement primé(1) au tout nouveau Festival d’Angoulême. Rapidement, comme Florence Cestac l’explique dans La Véritable Histoire de Futuropolis(2), l’édition prend le pas sur la librairie. Avec la volonté farouche et militante de valoriser la bande dessinée et ses artistes, Futuropolis se dote d’un des catalogues les plus prestigieux des années 1970-80, à la fois en publiant des contemporains(3) et en dédiant la collection « Copyright » aux œuvres patrimoniales, une démarche inédite à cette époque. La structure reste néanmoins fragile, et en 1987, Gallimard rachète Futuropolis. Une collection de livres de littérature illustrés est alors lancée. Tardi illustre Voyage au bout de la nuit de Céline, c’est un immense succès. En 1992, Couma acò d’Edmond Baudoin reçoit le prix du meilleur album à Angoulême. Mais Cestac est partie, et Robial s’est trouvé une nouvelle passion dans la création d’habillages audiovisuels (pour Canal+ et M6 notamment). Il revend ses parts à Gallimard en 1994. Privé de ses fondateurs, le label est alors mis en sommeil.

 

Dix ans plus tard, en 2004, Futuropolis conserve une belle notoriété auprès des amateurs de BD. L’enseigne conserve son aura de prestige et de qualité. Elle est alors réactivée sous forme d’alliance entre Gallimard et les éditions Soleil. C’est le début de la seconde vie de Futuropolis, et cette relance n’est pas consensuelle : Etienne Robial et Jean-Christophe Menu (fondateur de L’Association) protestent contre ce qui n’est à leurs yeux qu’une manœuvre de récupération. Mais le nouveau Futuropolis est placé sous la direction éditoriale de Sébastien Gnaedig, bientôt rejoint par deux autres pointures de l’édition : Alain David (cofondateur des éditions Rackham), et Claude Gendrot (ex-directeur éditorial de Dupuis). Gnaedig, qui a fait ses armes chez Delcourt et aux Humanoïdes Associés, a créé pour ces derniers la collection Tohu-Bohu, avant de rejoindre Dupuis. Comme Guy Vidal avant lui, il est un éditeur apprécié des auteurs pour la qualité de son suivi. Cette confiance personnelle convainc des auteurs comme David B., Blutch ou Nicolas De Crécy d’inaugurer le catalogue. Loin de piétiner les « plates-bandes » des éditeurs alternatifs, Futuropolis contribue à étendre le champ des possibles de la bande dessinée, en défrichant des créneaux jusqu’alors inexploités, en particulier la bande dessinée de création en quadrichromie et à forte pagination. Futuropolis tente parallèlement de relancer le feuilleton en bande dessinée, avec des histoires livrées en épisodes de 32 pages à coût modique, mais l’expérience Futuro32 tourne court, faute de succès. La réalisation d’albums en coédition avec le Louvre compte en revanche parmi les réussites de la maison, et a même offert au 9e art une reconnaissance officielle, sous la forme d’une exposition BD dans les murs du prestigieux musée en 2009. Le programme éditorial 2010, avec une quarantaine de livres parus, s’est révélé riche et varié. Parmi les immanquables de l’année : Gaza 1956 par Joe Sacco, Lulu femme nue par Davodeau, Page noire par Giroud et Meyer, Fais péter les basses, Bruno ! par Baru, Mattéo par Gibrat et La Position du tireur couché, par Tardi d’après Manchette.

 

 

(1)    pour La Véritable Histoire du soldat inconnu.

(2)    La Véritable Histoire de Futuropolis, de Florence Cestac, est paru en 2007 chez Dargaud.

(3)    Edmond Baudoin, Farid Boudjellal et Jean-Claude Götting compteront parmi les auteurs maison les plus emblématiques, aux côtés de Calvo, Florence Cestac et Jacques Tardi.

samedi 3 mai 2008

Petit traité de morphologie

Petit traité de morphologie, d’Agnès Maupré (Futuropolis)


Quand la jeune Agnès Maupré, pas encore publiée, contacta Joann Sfar pour lui demander des conseils, celui-ci l’envoya suivre les cours de morphologie de Jean-François Debord, aux Beaux-Arts de Paris, sur les bancs où lui-même avait usé ses fonds de culote. Grand bien lui en prit, car l’étudiante, conquise par le spectaculaire professeur, décida de transposer son enseignement en bande dessinée. D’où cet ouvrage aussi réjouissant qu’inattendu, dont le titre complet est : Petit traité de morphologie d'après les cours donnés par Jean-François Debord à l'École des Beaux-Arts de Paris, de 1978 à 2003. Avec 176 pages, ce n'est pas trop court, mais c'est magistral !

 

vendredi 2 mai 2008

La communauté

La communauté, T.1, d'Hervé Tanquerelle et Yann Benoît (Futuropolis) 

 

 

Yann Benoît fait partie de ces individus qui en juin 68, après les «événements», n’ont pas voulu rentrer dans le rang, et ont préféré imaginer des modes de vie alternatifs. Il participa à la création de la Minoterie,  une communauté âpre au travail (et très éloignée des clichés du Flower Power), centrée autour d’un atelier de sérigraphie et réunissant une bande de copains qui accomplissaient surtout leur retour à la terre. L’expérience dura quelques années. Hervé Tanquerelle, qui redonne vie à la mémoire de son beau-père par le biais de la bande dessinée, réalise ici un reportage BD dans la lignée des travaux d’Etienne Davodeau.

mercredi 23 janvier 2008

Nos âmes sauvages, Prix Artémisia 2008

En plus du centenaire de la naissance de Simone de Beauvoir, le 9 janvier 2008 était également marqué par l'annonce du premier Prix Artémisia, qui récompense une œuvre de bande dessinée scénarisée ou dessinée par une femme.


Au sein d’une sélection très cosmopolite annoncée en décembre, c’est Johanna Schipper qui devient la première lauréate, avec Nos âmes sauvages, paru chez Futuropolis.

Johanna Schipper : Nos âmes sauvages (Futuropolis)La cérémonie officielle de remise du prix aura lieu le 26 janvier à Angoulême, au cours d'une conférence de presse qui permettra à l'association Artémisia de «présenter ses objectifs esthétiques et politiques».

Introspection et voyage semblent décidément indissociables pour Johanna Schipper. Dans Née quelque part (éd. Delcourt), la dessinatrice retournait à Taïwan, lieu de sa naissance, pour une quête de ses origines.

Dans ce nouveau récit à mi-chemin entre autofiction et carnet de pensées, son alter ego Nina (pseudonyme sous lequel Johanna Schipper a publié Une par une aux éditions de L'an 2) part à la recherche d'elle-même, guidée par un authentique chaman qui, comme le fameux sorcier Yaqui de Carlos Castanéda, enseigne une philosophie mystique fondée sur l'état de transe et (accessoirement) l'usage de psychotropes.

Ce livre ne saurait toutefois se résumer à un "trip" ni à un voyage. Dense, riche, complexe, Nos âmes sauvages évoque la difficulté d'être soi dans le monde actuel : « Je ne peux m'empêcher de faire un parallèle entre les outrages que l'ont fait subir à la Terre et ceux faits aux femmes à qui l'on demande toutes sortes de soumissions », déclare l'héroïne, amazone rêvant d'Amazonie.



Les autres livres figurant dans la Sélection officielle Artémisia 2008 :

Florence Dupré la Tour : Capucin T2 - Pour quelques coups de baguette (Gallimard-Bayou)  Daphné Collignon : Cœlacanthes T2 - Emma (Vents d'Ouest)  Isabelle Pralong : L'éléphant (Vertige Graphic)
Rutu Modan : Exit wounds (Actes Sud BD)  Jung Kyung-a : Femmes de réconfort (Au diable vauvert – 6 Pieds sous terre)  Nadja : La forêt de l'oubli T3 - La fille sauvage (Gallimard-Bayou)
Zeïna Abirached : Mourir partir revenir – Le jeu des hirondelles (Cambourakis)  Ji Di : My way T1 (Xiao Pan)  Miriam Katin : Seules contre tous (Seuil)


- Florence Dupré la Tour : Capucin T2 - Pour quelques coups de baguette (Gallimard)
- Daphné Collignon : Cœlacanthes T2 - Emma (Vents d'Ouest)
- Isabelle Pralong : L'éléphant (Vertige Graphic)
- Rutu Modan : Exit wounds (Actes Sud BD)
- Jung Kyung-a : Femmes de réconfort (Au diable vauvert – 6 Pieds sous terre)
- Nadja : La forêt de l'oubli T3 - La fille sauvage (Gallimard)
- Zeïna Abirached : Mourir partir revenir – Le jeu des hirondelles (Cambourakis)
- Ji Di : My way T1 (Xiao Pan)
- Miriam Katin : Seules contre tous (Seuil)
 


 

samedi 3 novembre 2007

Les années Ventoline

Les années Ventoline, de Farid Boudjellal (Futuropolis) 

Difficile de continuer à l’appeler Petit Polio : Mahmoud Slimani a grandi, et c’est désormais un asthme carabiné qui lui mine la santé. Envoyé en cure longue durée dans un institut spécialisé, le voilà arraché à l’affection (souvent envahissante) de sa famille. Au propre et au figuré, c’est un souffle nouveau dans la vie du jeune adolescent ! Chaque nouvel album confirme l’éblouissant talent de Farid Boudjellal, qui en plus d’un dessin très abouti, est capable d’évoquer les sujets les plus poignants avec une légèreté et une délicatesse inouïes.

lundi 7 mai 2007

Aziyadé

Aziyadé, par Franck Bourgeron d'après Pierre Loti (Futuropolis)

 

Aziyadé, par Franck Bourgeron (Futuropolis)En 1876 Loti, jeune officier de la marine britannique, accoste à Salonique. En flânant dans la ville, il fait la rencontre d’une belle odalisque, énième épouse retranchée dans le harem d’un vieux dignitaire absent. Elle et lui partagent un certain désœuvrement, la jeunesse et une beauté arrogantes, et bientôt une passion ardente, aiguisée encore par son impossibilité théorique. Mais l’Amour en a vu d’autres, et il n’est guère d’obstacles qu’il ne saurait déjouer ! Au-delà de cette femme, c’est de la Turquie tout entière dont Loti va s’éprendre : de ses coutumes, de sa langue, de ses habitants. Jusqu’à vouloir épouser la nationalité turque.

Après la saga Extrême-Orient aux éditions Vents d’Ouest, sur le thème peu exploité en bande dessinée de la révolution culturelle chinoise, Franck Bourgeron change d’horizon. La transposition graphique du roman de Pierre Loti Aziyadé, lui permet d’explorer un certain Moyen-Orient, au crépuscule de l’Empire Ottoman. Si le roman est écrit à la manière d’un carnet intime, la bande dessinée, fidèle à l’écriture de Loti, n’est pas sans évoquer le carnet de voyage. Les planches contemplatives n’y sont pas rares. On retrouve notamment de ces compositions verticales qui faisaient le charme et l’originalité d’Extrême-Orient.

En tout juste trois livres, Franck Bourgeron a posé un style bien à lui dans la « nouvelle bande dessinée » : visages stylisés aux fronts allongés, utilisation de cases verticales, audace dans les cadrages (avant de se mettre à la bande dessinée, le dessinateur a travaillé pendant une quinzaine d’années dans l’animation, d’où, sans doute, cette culture particulière de la caméra et de la mise en scène), et une fougue tranquille dans la manière très propre de poser des hachures dans les dessins. Le trait est souple, dynamique et spontané, sans sacrifier l’esthétique du dessin.

Autre particularité dans le travail de Bourgeron, la non-représentation du regard. Dans Extrême-Orient, les yeux étaient de simples fentes sans iris, pour mieux souligner l’absence d’individualité ou d’affirmation personnelle. Dans Aziyadé, outre Loti, souvent affublé de lunettes opaques, la plupart des protagonistes ont les yeux mi-clos ou fermés. L’impression induite est assez variée : langueur, sensualité, désir, abattement ou sérénité, selon les cas(es).

On pourrait être tenté de rapprocher ce roman de Roméo et Juliette, archétype de l’histoire d’amour fatal. Mais alors que les personnages de Shakespeare débordent de lyrisme, fascinés qu’ils sont par la découverte de l’amour (ce sont des adolescents, tout est nouveau pour eux !), dans Aziyadé, les amants restent relativement circonspects. Aziyadé, épouse délaissé mais fautive, est discrète par nécessité, peut-être aussi parce qu’elle ne se fait guère d’illusion sur la nature éphémère de l’amour. Loti, pour sa part, prend la relation avec une certaine désinvolture. Il compare sa nouvelle conquête avec les précédentes, il continue de voir d’autres maîtresses… Ses sentiments vont se renforcer progressivement, mais toujours avec un temps de retard. C’est là toute la beauté de ce roman. Aziyadé est le récit d’un amour qui n’est pas immédiat, l’exact contraire d’un coup de foudre. Transposer graphiquement une telle œuvre sans la trahir, demandait de la subtilité et de la retenue.

© F. Bourgeron / Futuropolis 2007

 
 

vendredi 1 septembre 2006

La volupté

de Blutch (Futuropolis)

 

Sur une route française, une berline roule à vive allure. A son bord, un président de région discute d’une situation de crise avec son état-major. Comme son adjoint se plaint brusquement d’un lacet défait, on arrête la voiture. Sitôt son conseiller à terre, le président ordonne au chauffeur de redémarrer et éclate d’un rire sardonique…

 

Après un premier livre chez Futuropolis où il interrogeait l’idée du bonheur, Blutch explore les méandres de la volupté. Comme il s’agit plus de rechercher cette sensation que de l’atteindre, le récit se révèle rapidement une radioscopie du fantasme plutôt que de l’extase. Construit en courtes séquences enchevêtrées, La volupté fait la part belle à l’insolite, à l’ambigu, au malentendu. Mais la première surprise est d’ordre esthétique. Blutch, souvent admiré pour son art du pinceau, a choisi ici d’expérimenter le dessin avec simplement deux crayons, un noir et un rouge. Résultat : un livre qui se démarque de la production actuelle. Inspiré par le cinéaste Luis Buñuel, Blutch joue un surréalisme à mi-chemin entre la poésie et le grotesque. Les situations, les personnages et leurs réactions sont à la fois comiques et bizarres. En un mot : c’est drôle !