Hauteville
House T1, par
Fred Duval et Thierry Gioux (Delcourt)
"Mexique, côte
est du Yucatan, mai 1864". Un navire de guerre français, le Clovis, a jeté
l’ancre devant un temple maya. Ce bateau étonnant, hybride de cuirassé et de
trois-mâts, fonctionne littéralement à la voile et à la vapeur. Alors qu’un
autre engin à vapeur (un tricycle démesuré) s’approche, un lieutenant de
l’armée de Napoléon III recense ses troupes. Il tient avec précision son carnet
de bord pour ne pas « malmener l’authenticité
historique ».
En juxtaposant
en bas de première page cette expression et une machine parfaitement
anachronique, Fred Duval et Thierry Gioux mettent en place leur univers tout en
réussissant une mise en garde très habile au lecteur : attention, univers
steampunk ! Ce terme est bien connu des amateurs de science-fiction. Il désigne
des œuvres situées le plus souvent dans un 19ème siècle rempli de
machines à vapeur perfectionnées et spectaculaires. Le steampunk répond à la
question "jusqu'à quel point le passé aurait pu être différent si le futur
était arrivé plus tôt ?".
En route donc
pour Hauteville House, une histoire d'espionnage et de science-fiction
située dans le passé, où faits historiques et inventions coexistent librement.
Pourquoi ce titre ? Bien que Delcourt ait son siège rue d'Hauteville à Paris,
Hauteville House n'est pas une métaphore pour désigner cette maison
d'édition. Il s'agit en réalité du nom de la maison de Victor Hugo à Guernesey,
où le poète a vécu en exil de 1856 à 1870. Elle était le lieu emblématique de
la résistance au Second Empire. Retouchant à peine la réalité, Fred Duval a
fait de Hauteville House le quartier général d'une résistance républicaine
armée, chargée de contrer les ambitions de l'empereur français.
Gabriel
Valentin-la-Rochelle dit Gavroche, agent spécial de la République dont les
méthodes "privilégient un peu trop le sexe et la violence" rentre victorieux
d’une mission délicate… pour repartir aussitôt au Mexique. En compagnie de la
ravissante Zelda Pickford (des services secrets yankees), il a ordre de dérober
un document qui pourrait bien apporter à son détenteur la suprématie militaire
mondiale !
Les dessins très précis de
Thierry Gioux, auteur aguerri de BD historiques (Le Vent des Dieux,
Waldeck), alliés à l'inventivité d'un des meilleurs scénaristes de
science-fiction (Travis, Carmen Mc Callum), une passion
commune pour le 19ème siècle et pour le Mexique : voilà les
ingrédients d'un authentique chef d'œuvre.
Mini-interview :
Comment est né
Hauteville House ?
Fred
Duval : L’envie de départ, c’est
une série d’aventure au 19ème siècle avec un héros qui voyage dans
le monde. J’ai depuis longtemps l’idée d’un perceur de coffre, un agent secret
au service de la République contre le Second Empire, placé dans un univers
steampunk, avec décalage technologique et situé dans une uchronie. En visitant
la maison d’exil de Victor Hugo sur l’île de Guernesey, j’ai immédiatement
pensé que c’était le lieu idéal d’une base secrète pour cette résistance
républicaine.
Vous êtes de
grands admirateurs de Victor Hugo ?
Thierry
Gioux : L’écrivain Hugo
m’intéresse relativement peu. Mais le personnage politique dans toutes ses
contradictions est passionnant. Il était fils d’un général, avec une mère
vendéenne… tout pour être conservateur. Et pourtant il a évolué dans le sens
républicain. Hugo était contre la peine de mort 100 ans avant les autres !
Le révolutionnaire mexicain Juarez a renversé l’empereur Maximilien et l’a
condamné à mort. Hugo a écrit à Juarez pour demander sa grâce (qui n’a pas
été accordée, mais quel geste !).
Le travail
documentaire est plutôt conséquent pour une série SF ?
Fred
Duval : Dans une uchronie, pour
tout ce qui est « vrai », il faut être parfaitement documenté, mais
il faut aussi péter les plombs au bon moment, pour que le lecteur ne s’en
aperçoive pas et se laisse embarquer dans un univers fictif ! Cela étant,
nous n’avons pas de prétention historique : c’est du
divertissement !
Publié dans Bédéka #2