Lucien tome 9, Toujours la banane (Fluide
Glacial)
Créé en 1979 par Frank Margerin dans Métal Hurlant,
Lucien est célèbre pour son éternelle coiffure-banane et sa
bande de copains, agités mais pas secoués, avec qui il forme le groupe de rock
«Ricky Banlieue et ses riverains». Après vingt-cinq ans de rock, potes, foot et
motos pétaradantes, faisant mine d’ignorer que le public n’aime pas être
bousculé, Frank Margerin ose une ellipse de trente ans et de trente kilos ! Le
Lucien qu’on retrouve dans Toujours la banane est un
quinquagénaire bon teint, bedonnant, grisonnant mais pas dégarni (taxé de
ringardise par sa fille, il tentera différentes coiffures dans une planche
particulièrement zygomatique, mais non, décidément, rien ne lui va mieux que la
banane).
Malgré les années, Lucien est resté fidèle à lui-même. S’il préfère désormais
porter des charentaises à la maison plutôt que des Santiag’, il est resté
rock’n’roll dans l’âme, l’attitude et le job (il est vendeur chez «Grat’ en
vrac»). Côté famille, Lucien est complètement largué, entre une fille en plein
vertige gothique à laquelle il ne comprend rien, un fils victime de racket et
scotché à sa «plestécheune» et une femme qui ne dévisse pas d’internet. Par une
sorte de coup du destin, il retrouve toute sa bande de copains, Ricky, Gillou
et Riton. Ricky est en pleine dérive, mais les copains viennent à la rescousse,
avec un projet qui est une véritable cure de jouvence : reformer leur
groupe.

- Vous qui aimez le football, avec ce transfert des Humanos à Fluide
Glacial, vous devez vous sentir un peu comme un joueur de Ligue 1
?
Frank Margerin : Oui, on a évoqué le mercato de la
bande dessinée, en parlant de mon transfert… Sur le coup j’étais un peu triste,
parce que j’étais attaché aux Humanoïdes Associés. Mais on m’a fait valoir que
c’était pour le bien collectif, et que Louis Delas (PDG de Casterman, dont
Fluide Glacial est une filiale, NDR) se portait acquéreur de mes titres. Je
leur ai donné le feu vert, ils ont fait leur transaction, je n’en connais pas
les termes.
- Ah bon, vous n’avez pas eu voix au chapitre ?
FM : J’aurais pu m’opposer à cette
transaction, si l’éditeur-repreneur m’avait semblé incompatible avec mes
livres. Cela fait partie du droit moral des auteurs sur leurs œuvres. Mais ce
n’est pas du tout le cas. Je suis un lecteur de Fluide Glacial depuis des
années.
- Il vous est d’ailleurs arrivé d’y participer…
FM : De façon très sporadique. Ils me sollicitaient de temps en temps, je
n’avais pas beaucoup de temps à leur consacrer, et puis je faisais quand même
partie de journaux concurrents. Les Humanos ne voyaient pas d’un œil très
bienveillant que je participe à autre chose qu’à Métal Hurlant. J’ai néanmoins
eu quelques participations fugitives, entre autres dans quelques BD-photo de
Léandri.
- Vous allez y retrouver des proches, comme Dupuy et
Berberian.
FM : C’est la bonne surprise, d’autant plus qu’ils sont restés à l’écart du
magazine pendant assez longtemps. Ca me fait plaisir de les revoir. Je regrette
d’avoir raté Coyote et Maëster… Ils reviendront peut-être un jour ?
- Les Lucien, qui sont à présent réédités chez Fluide Glacial,
sont identiques à leurs versions Humanos ?
FM : Mes premiers albums correspondaient à la réunion de mes travaux de
l’année. Ils réunissaient des choses plus ou moins cohérentes. Quand Lucien est
arrivé, je ne m’y suis pas consacré immédiatement. Donc ça faisait des albums
avec un peu de Lucien, un peu de science-fiction, un peu d’histoires à thème.
Un jour, on s’est dit qu’il était temps de rationaliser tout ça. On a donc fait
une refonte de la collection, en mettant Lucien dans une série dédiée, et les
autres histoires ailleurs. Pendant quelques années, les lecteurs étaient un peu
troublés par cette refonte… Nous n’avons pas voulu ajouter à la confusion avec
la nouvelle édition chez Fluide Glacial. Elle est donc identique à l’édition
aux Humanos, seules les couleurs ont été légèrement relookées, et le lettrage
Lucien.
- Les albums hors Lucien ont vocation à être publiés également
?
FM : Pour l’instant, ils sont, disons, dans la chambre froide. On verra si on
les décongèle. Ce n’est pas d’actualité. On trouvera peut-être une formule,
sous forme d’un coffret, d’un best-of, pour les ressortir un jour… Ce sont mes
premiers travaux, j’étais un peu tiraillé entre la contrainte de faire de la SF
(puisque Métal Hurlant était un magazine spécialisé) et un certain manque
d’envie d’en faire.
- Au-delà, il y avait un certain nombre d’histoires qui n’étaient ni du
Lucien, ni de la SF...
FM : Elles ont été remises ailleurs, au moment de la réorganisation. À une
exception près. Il y avait, dans la première version de Tranches de
Brie, une histoire que je n’avais pas envie de revoir, qui s’appelait
Jungle City, une sorte d’erreur de jeunesse.
- Fluide Glacial n’est pas uniquement un label d’édition d’albums ;
vous allez participer au magazine ?
FM : Oui, de nouvelles histoires de Lucien seront prépubliées dans Fluide. Pour
changer un peu des longs récits, je vais entamer une série d’histoires courtes.
A priori, je devrai livrer chaque mois un certain nombre de pages. L’idée,
c’est de devenir un « auteur maison », et de réunir de quoi faire un album par
an. Il faut que je pense assez rapidement au concept de l’album.
- Avoir la pression d’un magazine, c’est quelque chose
d’important pour vous ?
FM : C’est très motivant. Si on me demande quatre pages pour le 17, je les
fais. Si on me demande de faire un album cette année, c’est trop flou. Pour
avancer, il faut que j’aie une carotte tous les dix mètres. Si j’ai une carotte
à deux kilomètres, je n’y vais pas. Les prépublications m’aident à faire des
albums rapidement. Quand je faisais Momo le coursier pour L’Echo des
Savanes, j’ai dessiné trois albums en trois ans. Sans magazine, il me faut deux
ans pour sortir un album !
- Et donc, les premières planches inédites de Lucien dans Fluide, c’est
pour quand ?
FM : Normalement, ça démarre en janvier 2009.
- Comment expliquez-vous que Lucien ait pris l’ascendant sur ses
copains, en termes de renommée ?
FM : Gillou est le portrait de mon frère. Ricky était la caricature d’un copain
avec qui j’étais aux Arts Appliqués. Riton était vaguement inspiré d’un autre
Riton, qui jouait dans un groupe qui s’appelait "Ricky Beaulieu et les
starters". Nanar, c’était un peu moi et d’autres copains. Dans les années 70,
j’étais plus proche du baba cool que du rockeur : on avait tous les cheveux
longs, on passait nos vacances dans le sud de la France, dans des espèces de
bergeries pourries… C’était un peu les clichés du bon baba, mais à l’époque
c’était incontournable : soit on était baba, soit on était facho. Y’avait pas
beaucoup de choix !
Les autres personnages étaient complètement inventés. Ce qui a démarqué Lucien,
dès la première histoire, c’est sa coiffure. Il était gros, avec des
rouflaquettes et une banane.
- Comment se fait-il que Lucien change aussi souvent d’apparence, dans
les premières histoires ?
FM : Ca s’est fait presque à mon insu. Je n’avais pas trop regardé comment je
l’avais dessiné la première fois. D’histoire en histoire, à la manière du
téléphone arabe, le personnage s’est déformé avant d'obtenir son allure
définitive. A l’époque, je dessinais sans trop me poser de questions. Lucien
était plus ou moins svelte, il avait un nez plus ou moins gros selon les
histoires. Ce doit être dû aux conditions de travail de l’époque : je me
mettais souvent dans des charrettes pas possibles, et donc je n’avais pas le
temps de revenir sur le dessin. Ajoutons à cela les couleurs directes… Quand je
relis mes planches de l’époque, j’y trouve une certaine fraicheur, mais aussi
des erreurs de dessin terribles, que j’ai laissées passer. Si je n’avais que ça
à faire, je redessinerais tous les albums ! En même temps, ils ont eu du
succès, ce qui montre que les lecteurs ne s’arrêtent pas sur une perspective
bancale ou un personnage un peu gauche. Ce qui compte, c’est plutôt l’esprit,
ce que ça dégage.
- Dans l’avant-dernier album, Week-end motard, on voyait
Lucien dans sa forme qu’on croyait éternelle. Et le revoilà, père de famille,
cinquante ans passés… mais toujours la banane.
FM : Oui voilà, j’ai gardé l’essentiel.
- N'empêche, quelle mauvaise foi : depuis que vous l’avez atteinte
vous-même, la cinquantaine a changé de visage ! Jusqu’alors les quinquas,
c’étaient des moustachus, des chauves, des ringards… Et maintenant, Lucien est
un peu ventripotent, pas complètement dans le coup, mais… pas non plus has
been.
FM : En effet, dans toute ma carrière, le stéréotype du père a toujours été le
chauve à moustaches et petites lunettes. Mon père n’a jamais été comme ça –
enfin si, il a une moustache, mais il n’était pas chauve. Euh, bon, maintenant
il l’est un peu plus… Tout finit par arriver (rires).
J’ai fait des essais de crobars de Lucien chauve à moustache. Du coup il
devenait invisible, on ne le reconnaissait plus. J’ai rasé la moustache, je
l’ai laissé chauve…
mais ce n’était toujours pas Lucien. Pour identifier Lucien, il faut
lui laisser la banane. D’ailleurs, avant de me lancer dans cette histoire,
quand j’expliquais que je faisais vieillir Lucien, les gens me demandaient d’un
air inquiet : « Quand même, il a toujours la banane ? ». Ca revenait
assez souvent. La série était prépubliée dans Cargo Zone, et avec un
temps de décalage dans La Vie de la Moto. C’est le rédac-chef de LVM
qui a appelé trouvé le titre provisoire Toujours la banane. On a
cherché un titre définitif, mais finalement, c’est celui-là qui est
resté.
Lucien a les cheveux blancs, il a des rouflaquettes plus marquées, et surtout
il a pris du bide. Ce n’est pas forcément incontournable, pour ma part je n’en
ai pas pris ! Je voulais montrer que la cinquantaine n’avait rien de fatal,
qu’on peut conserver l’âme d’un jeune homme et l’envie de redémarrer des
choses. Mes copains ont tous vingt ans dans la tête, ils font du rock et de la
moto… Bon, il a bien fallu se calmer sur les rollers et le football, parce qu’à
cet âge on se fait plus mal. Il y a quand même des trucs qui nous rappellent à
l’ordre. J’ai arrêté le foot à la cinquantaine, parce que je commençais à avoir
des problèmes de dos, je marchais comme un papy en sortant du terrain, après
avoir couru comme un lapin pendant le match.
- Les copains de Lucien ont évolué dans des directions parallèles.
Gillou par exemple, refuse complètement son âge...
FM : C’est pourtant lui qui a le moins morflé physiquement ! Il a été coupé du
monde, il est parti aux Etats-Unis. Mais il a laissé des plumes dans son
divorce, et donc il a décidé de revenir au pays. Quand il arrive, il est
presque neuf. Les autres sont plutôt en fin de cycle : Riton attend la
retraite, qui arrive. Lucien s’est installé dans une sorte de petit confort,
vendeur à mi-temps et prof de guitare. Ricky, lui, est à la rue. Son avenir est
compromis, il en est réduit à essayer de faire un braquage.
Le grand absent, c’est le cousin Nanar !
FM : J’avais envisagé de le faire apparaître, mais ça risquait de faire trop de
retrouvailles dans la même histoire. J’ai imaginé que Nanar reviendrait plein
aux as, après avoir fait fortune dans les produits bio. Mais ce n'est qu'une
possibilité parmi d'autres. Il y a deux choses possibles avec les baba cools :
soit ils s’enferment dans leur «babatude» (rires), ce qui ferait un Nanar
ermite, qui continue de faire ses fromages de chèvre, soit ils rentrent dans le
rang. Nanar a pu se mettre à vendre ses produits dans le monde entier grâce à
internet. Il serait donc passé de baba à bobo. En tout cas, ça faisait trop
d’éléments pour un seul album. J’ai recentré l’intrigue sur la bande. Nanar est
mis de côté pour l’instant. Ce sera peut-être le sujet d’une prochaine
histoire.

- La métamorphose de Lucien est définitive ?
FM : Rien n’est définitif, c’est l’avantage de la bande dessinée. Un personnage
peut tomber d’une falaise de 300 mètres et se relever sans accroc. Bon, je fais
de la BD humoristique mais réaliste. Je ne ferai pas de choses absurdes. Mais
Lucien peut continuer d’apparaître jeune, s’il raconte les histoires de sa
jeunesse à son fils par exemple. Il y a toutes sortes d’astuces qu’on peut
employer pour retrouver Lucien jeune, voire très jeune. Je ne me vois pas
forcément faire dix albums avec un Lucien quinquagénaire... Les lecteurs sont
assez inquiets, on me demande souvent si Lucien va continuer de vieillir. En
rigolant, je réponds que dans le prochain album, Lucien sera dans un
hospice.
- On a vu des auteurs tuer leurs personnages !
FM : Oui, Robert Crumb avait tué Fritz the cat avec un pic à glace. C’est
amusant de bousculer un peu Lucien : dans Lulu s’maque, je lui avais
coupé la banane ; là, je le vieillis de trente ans… Mais je ne pourrai jamais
tuer Lucien, je l’aime trop !

- Une dernière question : avec tout ce que vous avez fait pour le
rayonnement de Malakoff dans le monde, la municipalité de cette ville du sud de
Paris s’est-elle montrée reconnaissante ?
FM : J’avais été invité à l’anniversaire de la ville de Malakoff. J’ai eu de
petits retours de la mairie. A un moment, j’ai failli y mettre mon atelier,
mais j’ai finalement trouvé ailleurs. C’est une ville agréable, à deux pas de
chez moi. Mais je n’ai pas reçu les clés de la ville, aucune statue de Lucien
n’a été érigée à Malakoff. Il faudra bien un jour qu’ils fassent une « rue
Lucien », qu’il y ait une tête de Lucien quelque part… Surtout que je remets le
couvert, dans le dernier album : trente ans plus tard, Lucien est toujours
fidèle à sa ville !
