Journal, de Fabrice Neaud, est une œuvre majeure. La parution d’une « édition augmentée » du troisième opus, nous fournit l’occasion idéale de le rappeler !
L’explosion récente du nombre des blogs dessinés pourrait faire oublier qu’il existe toutes sortes d’autobiographies. Le carnet spontané, croqué sur le vif, dessiné sans s’autoriser de retouches ni de crayonnés préalables, bref le carnet tel que popularisé par Lewis Trondheim et Joann Sfar n’est pas la seule forme possible. Il suffit pour s’en convaincre de se plonger dans les quatre volumes parus de Journal, de Fabrice Neaud, et tout particulièrement dans Journal (3), l’actuelle clé de voûte de cette œuvre en devenir, un volume qui était déjà riche de près de 380 pages, et que l’auteur vient de compléter d’une soixantaine de pages additionnelles et inédites pour en préciser le propos, dix ans après sa première parution.
Journal ne suit aucun des « principes » édictés ci-dessus. Loin d’être spontané, il est réalisé dans un style réaliste parmi les plus posés et réfléchis qui soit, faisant magnifiquement écho aux récitatifs et dialogues. Si l’expression du « moi », chez Fabrice Neaud, s’accompagne nécessairement du réalisme, c’est qu’il ne s’agit pas pour l’auteur de chercher une connivence avec le lecteur, ni sa sympathie, ni surtout son identification aux « personnages » (ce qu’un graphisme épuré faciliterait), mais au contraire de signifier son altérité, sa différence. Fabrice Neaud évoque ses jeunes années, celles d’un jeune adulte traversant une désespérance matérielle et sentimentale, que le narrateur attribue à son appartenance à plusieurs minorités « gênantes » : artiste, précaire, homosexuel, tout cela dans une ville moyenne de province. Ici, au début des années 1990, le regard des autres pèse de tout son poids ; impossible de se réfugier dans l’anonymat propre aux grandes métropoles.
Les quatre premiers volumes, parus entre 1996 et 2002, couvrent une période qui va de 1992 à 1996. Ce temps de recul est aussi celui de la réflexion. Avec finesse et une intelligence jamais défaillante, l’auteur théorise sur des sujets comme le rapport entre réalité et perception, sur la valeur des images, ou sur la démarche autobiographique (de l’impossibilité de se raconter sans impliquer son entourage, ce qui semble devoir à coup sûr avoir des conséquences sur le comportement des personnes concernées). En intercalant dans le récit initial 58 nouvelles planches, l’auteur précise encore sa pensée, et fait la lumière sur quelques passages restés jusqu’alors par trop elliptiques, qu’il s’agisse de sa rencontre d’un soir avec un militaire qui influencera durablement sa libido, de discussions houleuses autour du « droit à l’image », ou de régler ses comptes avec son école d’Arts.
Chronique sentimentale autant que témoignage militant à l’esthétique raffinée, Journal est un monument, un jalon du 9e art. Sa lecture fait partie des expériences littéraires marquantes.
