par Etienne Davodeau (Delcourt)

 

Pour Rural !, reportage en bande dessinée paru en 2001, Etienne Davodeau avait suivi pendant un an trois agriculteurs convertis à l'agriculture biologique, militants à la Confédération Paysanne dont l'exploitation, située dans cette partie du Maine-et-Loire qu'on appelle les Mauges, allait être coupée en deux par l'autoroute Angers–Cholet.

 

Quatre ans plus tard, l'auteur attaché à un réalisme engagé y compris dans ses œuvres de fiction, signe un nouveau reportage toujours ancré dans sa région natale. Au lieu du monde paysan, il s'intéresse cette fois à la condition ouvrière. Partant du témoignage de Marie-Jo et de Maurice, tous deux nés dans les années 1940, c'est toute l'histoire du syndicalisme ouvrier de cette région que l'auteur va nous raconter, de l'après-guerre jusqu'à l'élection de Mitterrand en 1981. A cette époque et sur ces terres traditionnellement conservatrices et religieuses (n'oublions pas que les Mauges avaient participé au soulèvement contre la Révolution française avec les Vendéens), le militantisme n'est certainement pas un réflexe évident (mais peut-être un réflexe de survie ?), tant l'autorité de l'Eglise et celle des patrons d'usine pèsent sur les mentalités : ici, militer est autant une lutte collective pour de meilleures conditions de travail et d'existence, qu'un effort d'émancipation sur soi.

 

Ce livre avance avec une progression chronologique mais pas du tout linéaire grâce notamment au montage des séquences, souvent audacieux. Par exemple, ce n'est qu'après 70 pages (le livre en contient 160) que l'auteur explique ses motivations pour ce sujet particulier, ainsi que les raisons qui l'ont fait choisir Marie-Jo et Maurice comme témoins emblématiques autour de qui le récit est articulé. On y trouve aussi d'étonnantes mises en abîme : à différentes reprises, l'auteur montre ses interlocuteurs en train de lire les planches qu'il vient de réaliser, et nous livre leurs réactions à chaud. Enfin Davodeau intercale entre les souvenirs des repères historiques et de nombreuses explications sur le contexte local ou international. Les mauvaise gens, dans son engagement et dans la démarche, n'est pas sans évoquer les films de Ken Loach ou les documentaires de Michael Moore.

 

Passionnant sans jamais verser dans le pathos, émouvant sans apitoiement, ce livre, à la fois étude sociale, chronique et hommage sincère au milieu ouvrier est une des belles œuvres de la rentrée 2005.