Dorian Gray ou la damnation de Narcisse
L’adaptation très sobre et épurée du roman d’Oscar Wilde par Stanislas Gros en 2008 (Delcourt, collection Ex Libris), laissait la place à d’autres interprétations. Enrique Corominas propose aux éditions Daniel Maghen sa propre version, flamboyante et habitée.
Dorian Gray, jeune homme de 19 ans à la beauté insurpassable, prend la pose pour Basil Hallward. Le peintre réalise son chef d’œuvre, un portrait saisissant de ressemblance. Lord Henry, esthète cynique et mondain qui prône l’hédonisme dans tous les salons qu’il fréquente, conseille à Dorian de bien profiter de sa jeunesse, car le portrait de Basil en sera bientôt le seul vestige. Tétanisé par cette évidence, le jeune Adonis formule alors le vœu solennel que le portrait vieillisse à sa place, tandis que lui-même conserverait la jeunesse éternelle. Mystérieusement exaucé, Dorian Gray entame alors une vie dissolue. En toute impunité, car ses traits conservent pureté et innocence, tandis que, dissimulé dans un bureau fermé à clé, son portrait s’avilit à sa place, marqué des stigmates que la méchanceté, le crime et l’hypocrisie tracent sur son visage. Narcisse moderne, Dorian Gray passe de longues heures à contempler cet étrange reflet de son âme, tour à tour fasciné ou horrifié des conséquences sur le portrait de chacune de ses mauvaises actions.
Un roman tentateur
En découvrant à 14 ans Le Portrait de Dorian Gray, unique roman et chef d’œuvre d’Oscar Wilde publié en 1890, le jeune Enrique Corominas avait songé que ce livre ferait une formidable adaptation en bande dessinée. On ne saurait lui donner tort : avec l’Angleterre victorienne pour décor, constellé de petites phrases piquantes et de philosophie provocante, le roman brille également par son intrigue sulfureuse et fantastique, qui fait naître chez le lecteur une certaine frustration, celle de ne pas voir pour de bon le fameux portrait qui donne son titre au roman… Il y a là un véritable appel à dessiner, auquel Corominas, professionnel depuis 1986, a fini par céder.
Une vision personnelle et inspirée
Le roman de Wilde se déroule pour l’essentiel au travers de conversations de salons. Graphiquement, cela aurait pu être quelque peu monotone. Corominas déjoue ce piège avec une mise en scène riche et variée, qui sort en ville, dans la rue, dans les jardins, au théâtre. Les décors sont raffinés et somptueux, ce qui apporte un supplément de contemplation à un texte bien mis en valeur. À peine pourrait-on reprocher au dessinateur espagnol, d’avoir surjoué certains détails : était-il indispensable de donner à Lord Henry les traits d’un diable ? Fallait-il transporter Dorian, du moins son portrait, au cœur de l’enfer ? Au moins cela a-t-il le mérite de prouver que Le Portrait de Dorian Gray, autrefois accusé d’immoralité, place au contraire le jugement moral au cœur même de son récit.
