Le briographe

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Tag - Ego comme x

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dimanche 2 mai 2010

Quand Fabrice Neaud réécrit son Journal…

Journal, de Fabrice Neaud, est une œuvre majeure. La parution d’une « édition augmentée » du troisième opus, nous fournit l’occasion idéale de le rappeler !

 

L’explosion récente du nombre des blogs dessinés pourrait faire oublier qu’il existe toutes sortes d’autobiographies. Le carnet spontané, croqué sur le vif, dessiné sans s’autoriser de retouches ni de crayonnés préalables, bref le carnet tel que popularisé par Lewis Trondheim et Joann Sfar n’est pas la seule forme possible. Il suffit pour s’en convaincre de se plonger dans les quatre volumes parus de Journal, de Fabrice Neaud, et tout particulièrement dans Journal (3), l’actuelle clé de voûte de cette œuvre en devenir, un volume qui était déjà riche de près de 380 pages, et que l’auteur vient de compléter d’une soixantaine de pages additionnelles et inédites pour en préciser le propos, dix ans après sa première parution.

Journal ne suit aucun des « principes » édictés ci-dessus. Loin d’être spontané, il est réalisé dans un style réaliste parmi les plus posés et réfléchis qui soit, faisant magnifiquement écho aux récitatifs et dialogues. Si l’expression du « moi », chez Fabrice Neaud, s’accompagne nécessairement du réalisme, c’est qu’il ne s’agit pas pour l’auteur de chercher une connivence avec le lecteur, ni sa sympathie, ni surtout son identification aux « personnages » (ce qu’un graphisme épuré faciliterait), mais au contraire de signifier son altérité, sa différence. Fabrice Neaud évoque ses jeunes années, celles d’un jeune adulte traversant une désespérance matérielle et sentimentale, que le narrateur attribue à son appartenance à plusieurs minorités « gênantes » : artiste, précaire, homosexuel, tout cela dans une ville moyenne de province. Ici, au début des années 1990, le regard des autres pèse de tout son poids ; impossible de se réfugier dans l’anonymat propre aux grandes métropoles.

Les quatre premiers volumes, parus entre 1996 et 2002, couvrent une période qui va de 1992 à 1996. Ce temps de recul est aussi celui de la réflexion. Avec finesse et une intelligence jamais défaillante, l’auteur théorise sur des sujets comme le rapport entre réalité et perception, sur la valeur des images, ou sur la démarche autobiographique (de l’impossibilité de se raconter sans impliquer son entourage, ce qui semble devoir à coup sûr avoir des conséquences sur le comportement des personnes concernées). En intercalant dans le récit initial 58 nouvelles planches, l’auteur précise encore sa pensée, et fait la lumière sur quelques passages restés jusqu’alors par trop elliptiques, qu’il s’agisse de sa rencontre d’un soir avec un militaire qui influencera durablement sa libido, de discussions houleuses autour du « droit à l’image », ou de régler ses comptes avec son école d’Arts.

Chronique sentimentale autant que témoignage militant à l’esthétique raffinée, Journal est un monument, un jalon du 9e art. Sa lecture fait partie des expériences littéraires marquantes.

mardi 10 mai 2005

Bureau des prolongations

de Simon Hureau (Ego comme x)

 

En 2003, Simon Hureau publie Palaces, son premier livre où il raconte les mille découvertes joyeuses, admiratives ou amères de son voyage au Cambodge. Parmi les souvenirs cuisants, le vol de sa sacoche, celle dans laquelle il rangeait – entre autres – ses papiers et ses carnets de croquis. Obtenir de l'ambassade un nouveau passeport, c'est pénible, mais c'est l'affaire d'une semaine. La perte de son carnet est plus douloureuse, quasi traumatique : depuis ce vol, l'auteur n'a plus vraiment le goût ni l'envie du dessin. Puisque son voyage joue les prolongations, autant ne pas rester dans l'atmosphère suffocante de Phnom Penh et continuer la visite du pays…

Sur la route, Angkor !

Hors des pistes balisées, organisant son trajet avec une simple carte routière, Simon Hureau collectionne ce qu'aucun guide touristique ne peut proposer : les rencontres fortuites et les expériences inédites, comme ce bain improbable au sommet des arbres, dans les eaux troubles et boueuses du Tonlé-Sap, lac en crue qui a complètement inondé la forêt riveraine. En 112 pages très denses, sans aucun bavardage inutile, Hureau nous fait partager sa curiosité de chaque instant pour les choses simples ou essentielles, nous raconte quelques légendes du Cambodge, un peu de l'Histoire du pays, sans en masquer les travers, notamment la corruption généralisée qui gangrène toute l'administration. Dépeinte de façon tragi-comique, l'obtention d'un simple visa relève de l'odyssée… d'où le titre Bureau des prolongations, qui suggère les tracasseries administratives à la Kafka plus que le récit d'un authentique amoureux du voyage.

Au plus fort d'une crise de mal du pays, l'auteur confesse qu'il aimerait être en hiver au coin du feu, lisant un album de Tintin. De fait, il y a quelque chose d'hergéen dans le style de ce jeune auteur, que ce soit dans les visages, la forme des phylactères ou les interjections utilisées ("triple cornichon !", "quel pirate !"). Jusqu'à la dernière case qui pourrait être un clin d'œil aux Picaros. Ajoutons à cela la sincérité, la poésie et l'humour : l'auteur et l'œuvre sont remarquables.