Le briographe

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Tag - Editions de l An 2

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mercredi 9 mars 2005

La musique du dessin

par Edmond Baudoin (Editions de l'An 2)

 

D'abord, comme pour réjouir les amateurs du Chemin de Saint-Jean, huit paysages immenses à l'encre de Chine invitent muettement le lecteur à ne pas entrer dans un rythme classique de lecture de bande dessinée, à abandonner l'avidité de la case suivante et à s'arrêter pour admirer cet orage qui s'abat sur la mer, cette cascade lumineuse qui découpe le noir de la montagne, le soleil de plomb sur la campagne, à l'image du promeneur qui y est représenté. Docile, le lecteur s'exécute.

Après cela, Edmond Baudoin énonce l'objet de ce livre : nous révéler que le dessin, à l'image de la nature est une mélodie qu'il faut apprendre à écouter. Pour le maestro niçois, chaque trait de crayon, chaque coup de pinceau possède sa propre musique. Ces sons infimes, élémentaires, structurent le vide (ou le silence) et le transforment en une symphonie. A plusieurs reprises, Baudoin souhaite exprimer au lecteur les questionnements et les émotions qui se présentent à lui lorsqu'il dessine. Alors, plutôt que de nous placer devant un dessin achevé, il nous le montre à différentes étapes de sa construction. Par exemple, quatre étapes du portrait d'une jeune femme, de l'ébauche au résultat final. Le visage gagne en sensualité et en expression au fur et à mesure que l'artiste le complète. Quand faut-il s'arrêter ? Comment éviter le geste de trop, la fausse note ? Au moment où effectivement l'auteur détourne ses pinceaux, n'est-il pas déjà trop tard ?

La musique du dessin n'est peut-être pas le livre idéal pour attaquer l'œuvre considérable de Baudoin (commencez avec Piero ou Les quatre fleuves). Les amateurs s'y plongeront avec le bonheur habituel.

 

vendredi 1 octobre 2004

L'humanité moins un

L'humanité moins un, de Thomas Gosselin (Editions de l'An 2)

Ils sont six. Ils vont devoir éliminer l'un d'entre eux. Ce n'est ni un jeu, ni une émission de télé-réalité. Le sujet est plus profond et subtil : différents groupes subissent une situation critique les amenant à désigner l'un des membres, qui sera châtié d'une façon ou l'autre. Comment faire puisque personne n'est volontaire ? Dans l'attente d'un dénouement, chacun pèse et argumente les conséquences d'un aveu ou du silence…

Il y a d'abord six hommes déguisés en clowns (préparaient-ils un braquage, un goûter d'anniversaire ou un happening ? au lecteur de choisir la réponse qui lui convient le mieux) au volant d'une voiture dont les freins ont lâché. Ils ont provoqué un accident tragique, mais tous les six sont miraculeusement saufs. Arrêtés par la police, ils subissent un interrogatoire : qui était au volant ? Celui-là seul devra assumer l'accident, les autres sont réputés innocents. Personne dans le groupe ne veut être une balance. Ailleurs, dans un lycée, un professeur interroge un groupe d'élèves. L'un d'eux a commis un acte qui mérite une sanction. Qui ? Cette fois, seul le coupable lui-même le sait. S'il ne se dénonce pas, le professeur menace d'envoyer tout le monde en retenue, une position dont l'injustice n'échappe à personne. Il y a aussi ces naufragés rendus à demi fous par la faim et qui commencent à être tentés par le cannibalisme… Qui doivent-ils sacrifier ? Enfin, un chef de personnel assez cynique exige de ses ouvriers qu'ils choisissent dans leur groupe celui qui sera privé d'emploi dès le lendemain…

Thomas Gosselin est un jeune auteur de vingt-cinq ans. En 2003, diplôme de l'Ecole supérieure de l'Image d'Angoulême en poche, il choisit de poursuivre sa formation avec des études de philosophie. Cet attrait pour la belle pensée se matérialise dans son album : à l'instar du Julius Corentin Acquefacques de Marc-Antoine Mathieu, L'humanité moins un prête à réfléchir tout en comportant une haute dose d'humour absurde sur un ton pince-sans-rire. Dans un portrait chinois, si cet album était un véhicule, ce serait un OVNI ! Le dessin au crayon, très caricatural, évoque celui de Blutch avec toutefois moins d'aisance et de panache. La virtuosité de Gosselin est ailleurs : dans la narration pleine d'invention (le dénouement de l'enquête policière est une merveille) et surtout dans les dialogues. Par exemple, les transitions d'un groupe à l'autre sont effectuées en zappant au beau milieu d'un discours. Loin d'apporter une rupture, cette technique engendre des dialogues involontaires (mais drôles) entre les groupes, par simple juxtaposition des répliques : "Comme l'a dit le grand Pierre Teilhard de Chardin / Ca suffit comme ça, merci". Dès la lecture de cet album terminée, on brûle de le faire découvrir à ses amis. Mais à qui le proposer en premier ?

dimanche 6 juin 2004

Le système

Le système, de Peter Kuper (Editions de l'An 2)

Vous aimez les albums qui sortent des sentiers battus, qui explorent de nouvelles voies narratives ou graphiques ? La tiédeur politiquement correcte de notre époque feutrée vous insupporte ? Vous allez adorer Le Système de Peter Kuper. Ce dessinateur new-yorkais, célèbre pour la férocité de ses dessins politiques, nous livre une satire caustique sur la vie dans les grandes métropoles, la corruption, la violence urbaine, les magouilles politiques ou financières, dans un album dont le dessin semble "bombé" à la manière d'un graffeur ou d'un tagger.

Une strip-teaseuse est assassinée dans le métro. Le détective MacGuffin est chargé de l'enquête, mais il est anéanti par le remords : quelques jours plus tôt, il a tué un enfant qui le menaçait avec un revolver en plastique. Sans vergogne, un autre flic organise un réseau très lucratif de distribution de drogue. Dans les hautes sphères, le président de la firme électronique Mexxon prépare le rachat de la firme Micron contre son rival Syco. Pour garantir sa domination dans cette lutte financière, il s'attache les services d'un poseur de bombes. Tout cela, dans un contexte d'élections présidentielles : Rex, le président sortant, pourrait bien être battu par son challenger Muir. Dans cette ville là, tout n'est que luxure, agitation et cupidité. Seuls un Rasta et son amie, dans leur bulle de bonheur idyllique, semblent pour un court instant épargnés par la frénésie environnante...

Kuper raconte par petites touches une foule d'individus issus de différents milieux sociaux, dont les destins s'entrecroisent et se bousculent furtivement, sans jamais zapper brutalement ni provoquer de rupture. Il recourt à de nombreuses astuces visuelles pour papillonner d'un personnage à l'autre : des zooms sur un arrière plan, des éléments de décor qu'on retrouve à deux endroits différents (billets de banque, écran de TV…), des anamorphoses spectaculaires. Tout est imbriqué, entrelacé et interdépendant. L'auteur dénonce en bloc ce système qui nous parait si familier… mais rappelle dans une mention discrète au dessus du copyright et plutôt inhabituelle dans une BD "qu'intrigue, personnages et situations apparaissant dans cet album relèvent entièrement de la fiction". Ouf ! Nous voilà rassurés !

Il n'y a aucun dialogue dans cet album. Pour autant, ce n'est pas de la BD muette : partout, les unes des journaux, des affiches, des écrans, des panneaux lumineux "parlent" à la place des personnages et font progresser l'intrigue, au dessus du brouhaha de la jungle urbaine. Ce mode inédit de récit fonctionne à merveille et la gageure de l'auteur consistant à exécuter le portrait vénéneux d'une ville entière pour révéler les rouages complexes du "système" est un franc succès.

 

jeudi 8 avril 2004

La bouchère au bûcher

par Jeanne Puchol (Editions de l'An 2, coll. Traits féminins)

Après Haro sur la bouchère, voici la suite des aventures extravagantes d'une jeune femme virtuose au lancer de couteaux surnommée "la bouchère", qui parcourt l'Espagne du 16e siècle déguisée en homme. Bicho, son animal de compagnie doué de parole et érudit, a été capturé par des moines entraînés au kung-fu shaolin ; elle va essayer de le libérer des griffes de la redoutable inquisition…

En ces temps agités, une maladie menace les troupeaux. Les bêtes ne sont pas encore touchées, mais si le virus les atteint, elles tomberont malades. Alors ce sera la contagion… bientôt l'épidémie ! Pour éviter cela, une solution simple : abattre dès à présent (et préventivement) la totalité du cheptel. Sur ce remarquable raisonnement, l'inquisition condamne au bûcher tous les bœufs, moutons et porcs du royaume.

Tout cela contrarie les affaires des bouviers et des bergers… et ils ne sont pas les seuls touchés : les bouchers sont au chômage technique et ne donnent plus de travail aux couteliers, qui ne font plus appel aux rémouleurs… De proche en proche, c'est pratiquement tous les corps de métier d'Espagne qui grondent et forment un cortège. Quoi ? Une révolte ? Une révolution ? Non Sire, une manifestation : "Philippe II, t'es foutu, les bouviers sont dans la rue !".

Jeanne Puchol a le sens de l'absurde, un humour moqueur et un goût prononcé pour la dérision et les situations surréalistes. Tous les personnages sont réussis et même le plus mineur obtient sa minute de gloire, le temps d'un calembour inattendu ou d'une réplique assassine. Tout cela est servi par un dessin plutôt facétieux, dans un noir et blanc très abouti. C'est frais, drôle, bien enlevé… On en redemande !

Mini-interview :

 

Ce 16e siècle que vous dessinez, c'est notre époque dans un miroir déformant ?

Jeanne Puchol : A moins que ce ne soit l'inverse... Il y a de nombreux parallèles : expansionniste, autoritaire, brutal parfois, mais aussi brillant et inspiré, le "Siècle d'or" peut renvoyer à la mondialisation et à la confiscation de richesses actuelles, ainsi qu'à une "modernité" où les idées nouvelles et l'obscurantisme coexistent.

En 2001, l'épizootie de fièvre aphteuse et ses bûchers m'ont immédiatement évoqué les bûchers de l'Inquisition ; début 2003, en scénarisant le présent volume, je ne prévoyais pas que la gigantesque manifestation sur laquelle se conclut le récit ferait écho à celles contre la guerre en Irak ou la réforme des retraites.

Certains personnages sont-ils des caricatures ?

Jeanne Puchol : j'ai effectivement "croqué" quelques-uns de mes confrères, leaders des syndicats des arts plastiques ! Un hommage malicieux et complice à un militantisme pas du tout médiatisé mais néanmoins très actif.

paru dans Bédéka #3

samedi 27 mars 2004

Munographie

par Jean-Christophe Menu, Thierry Groensteen, Fabrice Neaud, Pacôme Thiellement, Nicolas Donin et Guillaume Bordry (Editions de l'An 2)

 

Qui est Jean-Christophe Menu ? Les amateurs de bande dessinée n'ignorent pas qu'il est le plus agissant des fondateurs de l'Association, maison d'édition créée par six auteurs au début des années 1990 et riche désormais d'un catalogue de 250 titres. Il est aussi le président de l'OuBaPo (ouvroir de bande dessinée potentielle), structure scientifique, artistique et délirante qui expérimente des nouveaux terrains d'expression pour le 9ème art en utilisant des contraintes créatives. Il est enfin régulièrement l'auteur de travaux critiques, analytiques ou pamphlétaires.

Mais même s'il a ce côté touche-à-tout (et aussi parfois un côté touche-à-rien), Menu est viscéralement un auteur de bande dessinée. Il est "la bande dessinée faite homme" surenchérit Thierry Groensteen. Sa bibliographie apparente n'est pas très volumineuse, le grand public ne lui reconnaîtra avec facilité que son Donjon Monsters tome 2 : Le géant qui pleure, réalisé sur un scénario de Sfar & Trondheim. Ses autres albums (Livret de Phamille ou Le livre du Mont-Vérité par exemple) captent un public moins large.

Menu a été touché dès son plus jeune âge par la vocation. Ses premières planches datent de 1970. A huit ans, il invente Lapot, lapin vivant à Lapoville et lui fait vivre des dizaines d'aventures. Au point que jeune adulte, son "œuvre" était certes confidentielle (voire privative) mais conséquente. Menu quitte alors les sentiers battus du classique récit d'aventures pour défricher de nouvelles voies. Il ne cessera plus de vouloir faire du 9ème art, un art neuf !

Mais il a plus que tendance à papillonner d'un projet à l'autre. Au bout de 15 pages, toute innovation lui semble réchauffée, indigne d'être continuée. Quinze pages ne font pas un album et Menu très accaparé par ses autres activités reporte volontiers au lendemain. Il met le projet de côté et passe à autre chose.

Munographie rassemble une belle quantité de ces projets avortés, commencés ou perpétuellement remis à plus tard, ainsi que de nombreuses pages de carnets, esquisses et archives de cet auteur emblématique de la bande dessinée alternative. Les documents sont illustrés par des textes de Thierry Groensteen, Fabrice Neaud, Pacôme Thiellement, Nicolas Donin et Guillaume Bordry (qui publie une analyse sérieuse et hilarante des onomatopées chez Meder,sur un ton académique. Rappelons que Meder décrit les aventures trash d'un attardé mental en révolte contre tout ce qu'il ne comprend pas, c'est-à-dire : tout), et complétés en conclusion par une autobibliohagiographie. De 1972 à aujourd'hui, 30 ans d'une existence de bandes dessinées !

paru dans Bédéka #2