Le journal de l'ingénu, une aventure de Spirou et Fantasio par Emile Bravo (Dupuis)
Spirou, découvreur du Marsupilami et inséparable ami de Fantasio, fête cette année ses 70 ans ! C’est en effet en 1938 qu’un certain Robert Velter, dit Rob-Vel, inventa, pour le lancement du journal Spirou voulu par l’éditeur Jean Dupuis, un gamin espiègle, groom de service au Moustic Hôtel. Rob-Vel, mobilisé (triste époque !), passe le flambeau à Jijé, et vend les droits de son personnage à l’éditeur. À Jijé succède le géant Franquin, puis Spirou sera confié à Fournier, Nic et Cauvin, Chaland, Tome et Janry et dernièrement à Morvan et Munuera (trois albums parus, un quatrième album est sur les rails).
Avec le temps, la qualité des aventures de Spirou et Fantasio s'est plutôt bien maintenue, ce qui n’est pas forcément le cas de séries de notoriété comparable, comme Astérix ou Lucky Luke. Mais les ventes, elles, sont nettement inférieures. Le premier tirage des nouveautés Spirou atteint 215000 exemplaires. Un joli score dans l'absolu, mais c'est trois fois moins que Lucky Luke repris par Gerra et Achdé et quinze fois mois qu'Astérix !
Pour dynamiser sa série la plus emblématique avec des nouveautés plus fréquentes (et pour multiplier les apparitions de Spirou dans son propre magazine), l’éditeur a lancé depuis 2006 une série parallèle, qui met en scène des Spirou alternatifs, dessinés par des auteurs invités le temps d’un one-shot. La maquette et le titre («Une aventure de Spirou et Fantasio par…») insistent sur cette dimension expérimentale. Yoann et Vehlmann sont les premiers à livrer leur copie, avec des personnages relookés à la mode Gorillaz. Le Gall, puis Yann et Tarrin, animent à leur tour le tandem héroïque. Les auteurs sont laissés relativement libres de bousculer l’univers Spirou, mais à condition de restituer la série dans l’état dans lequel ils l’avaient trouvée en entrant.
C’est à l’aune de cette contrainte qu’il faut apprécier le travail réalisé par Emile Bravo pour Le journal d’un ingénu. Plutôt que de lancer les héros dans une aventure échevelée, Bravo a choisi d’expliquer la genèse des personnages et leurs motivations. Pour ce faire, il a littéralement réinventé le petit Spirou, qui n’est plus cet écolier farceur et atemporel, mais un jeune Bruxellois, témoin en 1939 d’ultimes négociations entre la Pologne et l’Allemagne nazie, avant la seconde guerre mondiale.
L’attachement de Spirou à son costume de groom, l’amitié avec Fantasio, leur faible intérêt pour la politique, et jusqu’au comportement de l’écureuil Spip, tous ces mystères sont éclaircis par cet album qui refonde la saga de façon convaincante, et se positionne comme une sorte de tome 0, dépassant largement le cadre sage des Spirou alternatifs. Ingénu ? Ingénieux, surtout !
Ultime bonus dans la même veine, Bravo a livré, pour le spécial 70 ans du magazine (n° 3653), un épisode assez gratiné qui se déroule quelques semaines avant l’album. Il y explique comment Spirou a adopté ce pseudonyme, et comment il est devenu groom. Si vous avez loupé l’hebdomadaire, guettez la reliure, cela mérite vraiment un coup d’œil !
