par Gabriel Ippoliti et Diego Agrimbau (Albin Michel)

 

Butanie est une cité minière qui vit de l'exploitation d'un gisement de gaz, la bulle. Ce monde futuriste est organisé de façon très hiérarchisée, dirigé de main de fer par un gouvernement implacable. Ici la simple déclaration que la bulle pourrait ne pas être inépuisable constitue déjà un crime. Bertold Boro, qui travaillait à l'intendance, a commis ce parjure puis a déclenché un incendie qui a coûté la vie à quatorze de ses collègues. Il plaide coupable et ne croit pas si bien dire : à Butanie, les peines de justice sont des mutilations proportionnelles à la gravité des crimes. Bertold est condamné à la peine capitale : l'amputation des quatre membres. Les Hommes et femmes tronc ainsi démembrés sont livrés à eux-mêmes dans un quartier de la ville, où ils doivent se débrouiller pour survivre.

Bertold va rapidement trouver un employeur en Froilan, directeur d'un théâtre de marionnettes vivantes. Tous ses comédiens sont tous d'anciens criminels ayant subi une amputation totale. Enclavés dans des corps artificiels pilotés par un ordinateur, reliés à toute une machinerie de poulies et de cordages, les acteurs-marionnettes jouent une pièce de théâtre écrite par Froilan, allégorie à la gloire de la bulle. Bien qu'il ne puisse modifier les mouvements de son personnage, Bertold va se livrer à des improvisations de plus en plus téméraires pour infléchir son destin.

L'Argentine n'a décidément pas fini de nous surprendre et de nous faire découvrir des auteurs de bande dessinée exceptionnels : après Alberto Breccia, Munoz & Sampayo, Carlos Nine et tant d'autres… voici Agrimbau et Ippoliti, nouveau duo au talent inouï.

Il suffira de feuilleter quelques pages de cet album pour être aussitôt conquis par son ambiance graphique : les dessins de Gabriel Ippoliti sont saisissants, d'une étonnante beauté glaciale. La mise en couleurs même est d'une absolue justesse. Chaque geste, chaque expression de visage est réfléchie et maîtrisée (ce qui n'est pas inutile vu le thème qui touche au théâtre).

L'histoire est tout aussi fascinante. On y entre sans difficulté, la narration coule avec le plus grand naturel… et pourtant les thèmes abordés n'ont rien d'évident : passée la découverte hypnotique de cet univers déshumanisé, La bulle de Bertold peut être lue comme une fable sur la condition humaine et la distribution du pouvoir dans la société, accompagnée de considérations sur la nature même du pouvoir et sur la capacité de l'individu à résister à toute cette mécanique d'aliénation, par la révolution.