Le briographe

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samedi 9 avril 2005

New Bedford, Moby Dick T1

Moby Dick T1, par Jean-Pierre Pécau et Zeljko Pahek (Delcourt)

 

Moby Dick, grand classique de la littérature d'aventure écrit par Herman Melville en 1851, a souvent été adapté en bande dessinée et pas par les premiers venus : Paul Gillon, Chico de la Fuente, Will Eisner, Dino Battaglia (notamment) ont livré leur version de cette chasse à la baleine blanche. A cause de cet historique, toute nouvelle adaptation nécessite un regard particulièrement atypique ou une exécution artistique très personnelle.

Avec une transposition dans un univers de science-fiction servie par un dessin à la fois précis et dynamique, c'est exactement ce que nous proposent Pécau et Pahek. Pour ne rien gâcher, cette fois les mammifères marins pourront rester en paix ! L'action se passe à New Bedford, gigantesque station spatiale qui gravite à proximité de la ceinture d'astéroïdes entre Mars et Jupiter. Un jeune homme (appelez-le Ismaël !) embarque à bord du Pequod. L'équipage de ce vaisseau part à la chasse aux astéroïdes, recherchés pour leurs métaux précieux. Mais Achab, le capitaine, a autre chose que des rêves de fortune à l'esprit. Depuis sa collision avec une comète blanche qui l'avait laissé à demi mort, il est à la poursuite de l'astéroïde qu'il a nommé Moby Dick. Ce dernier a naufragé des vaisseaux en trop grand nombre pour qu'on ne se pose pas des questions sur sa nature réelle…

Bien que très libre, cette adaptation sonne juste ! Mieux, on jurerait que Moby Dick a de toute éternité été une histoire dans l'espace. De fait, rien n'est plus proche d'un bateau qu'un vaisseau spatial : l'aventure humaine est la même qu'il s'agisse de conquête des océans ou d'exploration stellaire. De nombreux auteurs ont exploité cette similarité, à commencer par Leiji Matsumoto, le mangaka de Captain Harlock (Albator), qui va jusqu'à faire hisser le pavillon noir à ses pirates en plein cosmos.

Dès la première planche, Pahek et Pécau mènent leur histoire avec une exaltation communicative. Impossible de ne pas ressentir l'appel des étoiles (qui vaut bien celui du grand large) lors des scènes de chasse endiablées. Harponner les astéroïdes n'est pas un travail de tout repos : certains semblent résister à leur capture, grâce à des poches de gaz éruptifs qui, en explosant, modifient leur trajectoire. Voilà pour l'explication rationnelle… n'empêche, au cœur de l'action les hommes ne sont pas loin de prêter de la personnalité à leurs opposants, amas minéraux mais pas spécialement inertes.

Dans une scène remarquable, Achab galvanise son équipage, exigeant de ses troupes qu'elles adoptent son obsession de la grande comète. Alors qu'il promet gloire et fortune à ses hommes (aucune femme sur ce vaisseau : certaines superstitions de marins ont visiblement franchi les siècles), on comprend que le capitaine évolue à la frontière de la folie. Mais il est doté d'un tel charisme que les matelots sont littéralement subjugués : "Cap sur le quadrant du Cygne ! La grande comète ou la mort !". Réussir une telle scène tient toujours un peu du miracle : une mauvaise parole, un rictus trop forcé… et tout sombre dans le ridicule et les gros sabots. La justesse de ton et d'ambiance de ce space opéra mérite donc d'être saluée. Dépaysement et frisson garantis !

 

Zeljko Pahek, né en Yougoslavie en 1954, a surtout dessiné des histoires de science-fiction pour la version US de Métal Hurlant. Quelques-uns de ses courts récits sont parus en France à la fin des années 1980, dans Tintin ou Fluide Glacial. Son nom est également crédité, comme coloriste, sur deux Jeremiah juste avant qu'Hermann ne se remette aux couleurs directes. Moby Dick ressemble donc à un premier album… mais la virtuosité graphique de cet  auteur ne cesse de nous rappeler qu'il n'a rien d'un débutant !

 

mardi 1 mars 2005

Corruption, Finkel T7

Finkel T7, par Didier Convard et Christian Gine (Delcourt)

 

En apparence, le prince Sa'Bbal a de quoi se réjouir : Finkel l'envoyé de la Feder-compagnie et le moine-sige Bérith sont enfermés dans ses geôles et Esta est devenue sa maîtresse. Il en espère des enfants qui disposeront génétiquement des talents si particuliers de leur mère. Comme toujours les apparences sont trompeuses ! Avec sa révélation à la Star Wars (Esta, fille adoptive de Finkel est en réalité… la fille naturelle de Bérith. Vous suivez ?), ce second cycle Finkel pouvait susciter la méfiance. Or, cet artifice relance tout : Esta a les pouvoirs des happeurs, ce la transforme en objet de convoitise pour les barbares, tout en lui donnant des moyens de lutter contre eux. Dans ce jeu de chats et de souris, qui est qui ?

dimanche 2 janvier 2005

Point Rouge, Les guerriers du silence T1

Les guerriers du silence T1, Philippe Ogaki et Algésiras d'après Pierre Bordage (Delcourt)

 

Les Scaythes d'Hyponéros, race capable de lire dans les esprits, viennent de redécouvrir la puissance de la "science inddique" originaire de la planète Terra Mater. Cette discipline leur accorde la capacité de tuer par la seule force de leur volonté. Effrayant ? Tout dépend si on est de leurs ennemis ou de leurs alliés. Pour l'heure, les Scaythes prêtent allégeance à la puissante et ambitieuse Eglise du Kreuz, qui pourrait grâce à ce soutien réussir à s'imposer comme religion officielle, obligatoire et unique dans toute la galaxie. C'est presque inéluctable, seuls les derniers maîtres de la science inddique sont susceptibles de faire obstacle aux rêves d'hégémonie des Kreuziens : Sri Mitsu, Sri Alexu ou le mystérieux Mahdi Seqoram…

Les guerriers du silence est un roman de Pierre Bordage en trois volumes, dans un registre de space opéra mâtiné de fantasy et de clins d'œil à Star Wars ou à Dune. Ici, pas de vaisseau spatiaux pour les voyages interplanétaires mais le DEREMAT, un procédé de voyage par dé- et re-matérialisation (en un seul mot : de téléportation)… Comme dans Terminator, le sytème est imparfait : seuls les corps sont transportés, les vêtements ne passent pas.

Cette saga compte donc beaucoup d'empreints et d'ingrédients familiers. Qu'on se rassure : leur agencement, les ambiances et de nombreux éléments inédits dissipent la crainte du déjà-vu. Seule une œuvre suffisamment originale pouvait rapporter à son auteur le Grand Prix de l'Imaginaire 1994 !

L'adaptation en BD est signée au scénario par Algésiras (auteur complète de Candélabres, dont on brûle de découvrir le tome 4) et au dessin par Phil Ogaki. C'est d'ailleurs la première BD de ce dernier. Soucieux d'assurer notre dépaysement, Ogaki a sorti le grand jeu graphique avec des décors spectaculaires et variés : cité ultramoderne sur Syracusa, station industrielle dégradée et mal entretenue sur Deux-Saisons et surtout une ville hybride, à la fois futuriste et chargée des traces de son histoire sur Point-Rouge.

Effet d'ambiance parfois pompeux du roman original, les néologismes ne sont pas toujours heureux. Si "chairmarché" remplace avantageusement "marché aux esclaves", "marchandhomme" pour signifier "esclave" n'apporte rien sauf de la confusion (spontanément, on comprend l'inverse). Dans la BD, certains mots exotiques ne sont pas toujours compréhensibles… Un lexique ou des notes en bas de page seraient appréciables !

Quatre tomes sont prévus pour l'adaptation du seul premier roman du cycle. Ouvrant le bal, Point-Rouge ne manque pas de qualités avec ses cadrages audacieux, une composition des planches très esthétique et une belle intensité narrative.

 

mercredi 6 octobre 2004

Les pères Noël verts, Petit Vampire T6

Petit Vampire T6, de Joann Sfar (Delcourt)

 

Petit Vampire écrit une lettre au père Noël, ce qui amuse beaucoup Michel. Pour lui, comme explique son pépé, tout ça c'est des histoires : chez les juifs, on célèbre Hannoucah la fête des lumières mais on ne croit pas au père Noël. "– Tu as peut-être tort", lance froidement le Capitaine des morts à Michel. Les révélations du Capitaine excitent la curiosité des enfants. Certes le Père Noël existe mais il n'est pas celui qu'on pense. Personnage ancien et mystérieux, mieux vaut éviter de croiser, surtout les enfants. La nuit de Noël, même les petits vampires doivent restés couchés dans leur cercueil ! Naturellement, Michel et Petit Vampire bravent cette mise en garde et décident d'en savoir plus...

Sfar place ses personnages dans des situations difficiles pour que ses jeunes lecteurs jouent à faire semblant d'avoir peur. Mais tout est dédramatisé par les dialogues comiques, un humour omniprésent et des personnages très attachants, notamment le chien Fantomate, grincheux de service au langage fleuri d'argot méditerranéen ("Toi, je te parle pas, pébrounasse !") et le Capitaine des Morts très jaloux de son épouse (on peut lui donner raison : le grand-père de Michel, fin séducteur, n'est pas insensible aux charmes de Pandora – et qui le serait ?).

Qu'ils s'adressent aux adultes, aux adolescents ou aux enfants, les livres de Joann Sfar trouvent souvent le ton juste. Les albums Petit Vampire ne font pas exception : ils possèdent la fraîcheur, l'inventivité et le merveilleux du malicieux Isabelle créé par Will, Franquin et Delporte, avec de plus un graphisme particulièrement original pour une série jeunesse (une qualité que partage Toto l'ornithorynque de Yoann et Omond). Le tome 5 a reçu le prix 7/8 ans à Angoulême 2004 ; cette nouvelle aventure est tout aussi plaisante que la précédente. Décidément, avec Sfar, c'est Noël presque tous les mois pour les amateurs de BD !

 

Selon les légendes d'Halloween, les morts-vivants retrouvent leurs pouvoirs à la fin du mois d'octobre et tentent d'envahir notre monde. Jusqu'à présent, sans grand succès. Ce sera peut-être différent cette année : Petit Vampire mène le bal. En plus de l'album, les amateurs pourront suivre ses aventures en dessins animés sur France 3 à partir de la Toussaint. Cerise sur la citrouille, Sandrina Jardel et Joann Sfar ont coécrit deux romans jeunesse abondamment illustrés qui sortiront à la même période : Victime de la mode et Docteur Marguerite. Chaque roman contient 3 histoires qui comme Le Petit Nicolas de Goscinny & Sempé, les histoires de Roald Dahl illustrées par Quentin Blake ou l'extraordinaire Lettres d'un Oncle Perdu de Mervyn Peake, passionneront les petits et amuseront les grands.

mardi 5 octobre 2004

Le baiser d'Arakh, Aquablue T10

Aquablue T10, par Thierry Cailleteau et Siro (Delcourt)

 

Nao est furtivement de retour sur Aquablue car Mi-nuee vient de donner le jour à leur fils Ylo, immédiatement célébré par un salut colossal du fascinant léviathan local : l'Uruk-Uru. Mais Nao assume d'autres responsabilités depuis qu'il est devenu le riche héritier du groupe Morgenstern. Qu'on se rassure, loin de jouer les Largo Winch du futur pour valoriser son patrimoine, il investit sa fortune au service d'une grande œuvre humaniste et scientifique : la fondation Aquablue. Accompagné de ses truculents amis Carlo et Rabah, vieux briscards de l'espace et de l'inévitable Cybot, il se rend cette fois sur la planète Tetlaan pour un don de matériel à l'équipe archéologique du professeur Marelian. Ce dernier ambitionne d'entrer dans l'Histoire et dans le tombeau de la légendaire reine Marachna. Le projet provoque l'opposition farouche de certains autochtones qui n'ont pas oublié les vieilles légendes : Marachna, reine prêtresse au service du dieu maudit Arakh, pourrait bien ressusciter d'entre les morts. Malheur à qui profanera son tombeau !

Après Vatine puis Tota, c'est au tour de Siro (dessinateur de la série Polka) de prêter son talent au space opéra culte de Thierry Cailleteau. Alors que Tota s'était approprié les personnages avec un style graphique relativement éloigné de celui de Vatine, Siro au contraire rend à Nao et à ses amis des traits proches de leur apparence d'origine. Ceci, et une scène qui nous ramène sur la planète Aquablue pour quelques pages, permet au lecteur de retrouver avec joie quelques vieux amis perdus de vue : Mi-Nuee (qui accepte avec sérénité les intermittences de son compagnon), Melkeïok et Urukthapel… Une séquence nostalgie qui sonne d'autant plus juste que Siro a travaillé d'après le story-board de Vatine. Les fans pourront d'ailleurs découvrir son travail dans une édition spéciale de l'album.

Le savoir-faire de Thierry Cailleteau en matière de scénario n'est plus à démontrer. Il s'amuse ici à revisiter le thème de la malédiction du pharaon (indémodable depuis le décès accidentel de Lord Carnavon, découvreur avec Howard Carter du tombeau de Toutankhamon, voilà 80 ans…) transposé dans le futur et sur un monde exotique. Avec un rythme endiablé, des personnages bien campés, un Cybot au mieux de sa forme et un suspense final de premier ordre, Aquablue reste une valeur sûre. KZT !

 

mini-interview

Comment définiriez-vous la saga Aquablue ?

Thierry Cailleteau : Aquablue est une sorte de Space opéra qui s'inscrit dans la lignée des Star Wars, avec les mêmes ingrédients. L'originalité que nous avons apportée, c'est l'approche humaniste des personnages. Alors que la tradition SF s'appuie beaucoup sur le matériel sophistiqué, les aspects mécaniques et hardware, dans Aquablue, des technologies sont utilisées mais les motivations des héros vont au-delà de la simple volonté de repousser une invasion de Klingons ! Il y a beaucoup d'action, mais elle est toujours justifiée par d'autres arguments que la volonté de conquête.


Nao laisse femme et enfant pour repartir à l'aventure. Le travail avant tout ?

Les héros mariés, ça ne m'amuse pas à écrire. Nao est un héros épique. Il est tombé amoureux d'une indigène de sa planète adoptive, mais je ne voyais pas Mi-Nuee le suivre dans ses aventures. A vrai dire, dans ma première version du scénario pour le tome 5, Mi-Nuee mourait au cours de la bataille finale. C'est Tota qui l'a sauvée, il ne voulait pas de cette fin.


Des archéologues, une pyramide, une malédiction… C'est une recette assez classique !

Je me suis régalé en regardant La Momie et en lisant Tintin. C'est une parenté que je revendique, comme je revendiquais la parenté avec le roman Le monde perdu d'Arthur Conan Doyle pour le cycle précédent. Cela étant, le thème de l'archéologie a été assez peu utilisé en science-fiction, surtout en bande dessinée.

lundi 6 septembre 2004

Des fleurs et des marmots, Donjon Parade T4

Donjon Parade T4, par Joann Sfar, Lewis Trondheim et Manu Larcenet (Delcourt)

 

Le radeau de la merduse...
On croyait Marvin, le guerrier dragon, presque invincible... Eh bien, tout dépend de la mission qu'on lui confie ! Par exemple, servir de nounou à une demi-douzaine de gamins turbulents quand Madame Poularde est malade, c'est au dessus de ses forces : il appelle Herbert à la rescousse. Lequel a lui aussi une mission de la plus haute importance. Top secrète. Enfin, ne l'ébruitez pas, merci. Le gardien lui a donné l'ordre d'aller déboucher la fosse septique du Donjon, jamais vidangée depuis 40 ans... A tout prendre, Marvin préfère encore ça : il décide d'emmener les enfants (ravis !) en excursion pour aider Herbert. Sur place, ils découvrent qu'un écosystème original s'est développé dans la fosse septique démesurée. De quoi improviser une leçon d'éveil ? Voire ! Il faudrait pour cela que les marmots ne se perdent pas dans la végétation luxuriante. Et surtout, que la faune locale soit un peu moins agressive…

Après deux Donjon Monsters plutôt dramatiques cette année, voilà le retour de l'humour dans le Donjon ! Imaginer toute une histoire à tendance écolo dans une fosse septique, voilà qui a de quoi surprendre, mais les scénaristes de Donjon nous ont habitués à toutes les audaces. Aussi bien, entre scatologie et écologie, la rime est riche !

Dans cet opus, outre Marvin et Herbert, nous retrouvons avec plaisir un des personnages les plus attachants du Donjon : Grogro, une sorte d'oiseau monstrueux à la force colossale et doté d'un intellect plutôt limité. C'est un vrai innocent, plus gamin encore que les enfants sous la responsabilité de Marvin. Ses paroles et ses réactions sont un enchantement !

Cet épisode est très sympathique, mais moins consistant que les précédents. Il y manque un peu de ces réparties spirituelles qui rendent l'univers Donjon si attachant. En particulier, le sage du ghetto débordait d'intelligence et offrait à méditer en riant, avec un vieux sage facétieux semblable à Diogène et son peuple réduit en esclavage mais amoureux de ses chaînes. Des fleurs et des marmots est une aventure plus classique, un pur divertissement qui se lit assez vite. Sans doute parce que cette aventure privilégie l'action et la bagarre un peu au détriment des dialogues : il y a plutôt moins de texte qu'à l'accoutumée.

Mais coupons court à ces réserves de lecteur fidèle et exigeant. En dépit du lieu choisi, cette histoire ne manque pas de fraîcheur. Et comment résister à une série qui rassemble l'imaginaire débridé de Joann Sfar, l'humour décalé et caustique de Lewis Trondheim et le graphisme expressif de Manu Larcenet ? Le plaisir est au rendez-vous, et les exégètes de la série seront surpris de voir Marvin mis knock-out à deux reprises.

 

Aventuriers lecteurs qui hésitez à rejoindre le Donjon de peur de vous perdre dans son scénario labyrinthique, Donjon Parade est fait pour vous ! Cette série est constituée de one-shots comiques tous dessinés par Larcenet et dont l'action s'inscrit entre les tomes 1 et 2 de la série principale (Donjon Zénith).  Nous y retrouvons les deux plus célèbres employés du Donjon peu après leur rencontre  : Marvin, dragon de son état et bras droit du gardien du donjon et Herbert le canard, jeune duc de Vaucanson volontiers gaffeur, porteur de l'épée du Destin (une arme magique qui refuse de sortir de son fourreau, mais qui métamorphose son détenteur en guerrier surpuissant dès que quelqu'un tente de s'en emparer). Même si l'univers et les personnages sont communs avec les autres séries du Donjon, il n'est pas indispensable d'avoir suivi la saga dans son intégralité pour apprécier les albums Donjon Parade.

 

 

Bibliographie Donjon Parade :

Un Donjon de Trop (2000)

Le sage du Ghetto (2001)

Le jour des crapauds (2002)

Des fleurs et des marmots (2004)

Pour bien faire, lisez aussi Cœur de Canard (Donjon Zénith T1) pour découvrir comment Herbert est entré en possession de son épée maudite, et comment Marvin et lui sont devenus amis.

 

dimanche 5 septembre 2004

La troupe du Signor Vitalis, Sans Famille T2

Sans Famille T2, par Yann Dégruel d'après Hector Malot (Delcourt)

 

Arraché à l'affection de Mère Barberin, le petit Rémi est entré dans la troupe du Signor Vitalis, saltimbanque et montreur d'animaux. Son nouveau maître s'avère être un mentor affectueux et vénérable. Sous son enseignement, Rémi apprend à jouer la comédie. Il découvre aussi la lecture et le solfège. De ville en ville, la petite compagnie connaît des joies simples et quelques succès. Les premières mésaventures surviennent à Toulouse sous la forme d'un gendarme tatillon qui exige que les chiens de la troupe portent des muselières. Alors que le singe Joli-coeur, en bon comédien, se moque du fonctionnaire pour amuser la foule, le policier frappe Rémi par dépit. Indigné qu'on s'en prenne à un enfant, Vitalis réagit vivement et réplique, ce qui le conduit au tribunal...

Lorsqu'un dessinateur adapte en bande dessinée un roman célèbre, le public se demande souvent quel est l'intérêt de cette démarche, si ce choix n'est pas dû à un manque d'inspiration. Etrangement, cette question assez dépréciative ne touche que les auteurs de bande dessinée : quand un cinéaste adapte un roman, une pièce de théâtre ou même une BD, personne n'y voit à redire. Le film en lui-même est jugé selon ses mérites une fois achevé, mais le principe de l'adaptation ne choque personne.

Il suffit de parcourir le Sans famille de Yann Dégruel pour mesurer l'apport de cet auteur au roman d'Hector Malot : le résultat est une œuvre originale, la vision intime d'un artiste talentueux inspiré par le texte d'un auteur qu'il admire. Et qu'il prend soin de respecter : les mots d'Hector Malot sont fidèlement repris dans les dialogues ou les récitatifs. En mars dernier, nous vous faisions part de notre enthousiasme pour les dessins touchants, débordants de tendresse et de poésie de Dégruel. Cet album a d'ailleurs reçu le prix BD jeunesse de Troyes. Le nouvel opus est à la hauteur de nos espérances : émouvant et tout simplement magnifique.

jeudi 2 septembre 2004

Le docteur Héraclius Gloss

par Jean-Sébastien Bordas, d'après Maupassant (Delcourt)

Le docteur Héraclius Gloss passe pour un savant homme dans sa cité de Balançon. Il est touché par une sorte de révélation le jour où, furetant chez un bouquiniste, il trouve un curieux manuscrit rédigé en sept langues : "Mes dix-huit métempsychoses. Histoire de mes existences depuis l'an 184 de l'ère appelée chrétienne". Son auteur, adepte de Pythagore, prétend avoir été un philosophe romain, puis le singe domestique d'un sénateur, un architecte et ainsi de suite. On peut aussi y lire une théorie : "la forme animale est une pénitence imposée à l'âme pour les crimes commis sous la forme humaine". Subjugué par ce manuscrit, Héraclius entreprend d'héberger chez lui des animaux pour étudier l'humanité en eux et transforme sa maison en ménagerie invraisemblable. La quête du docteur tourne à l'obsession et bientôt à la folie, lorsque pour sauver un chat il manque de noyer un enfant. Cette action d'éclat l'envoie droit à l'asile des aliénés...

Jean-Sébastien Bordas possède un style graphique chaleureux et spontané qu'on peut situer quelque part entre Christophe Blain et le Yoann de La voleuse du Père-fauteuil. Il adapte très fidèlement la nouvelle de Maupassant, en respectant les ambiances et jusqu'au découpage en chapitres. Il faut dire que le texte original de l'auteur normand se prête particulièrement bien à une adaptation en bande dessinée : cette nouvelle a une forme assez proche d'un synopsis détaillé. Pour l'anecdote, Maupassant a 25 ans lorsqu'il compose ce portrait caricatural plein d'humour. Il publie Héraclius Gloss sous le pseudonyme Joseph Prunier, pour ne pas sembler trahir la promesse faite à son guide et maître Flaubert de s'exercer à l'écriture dix ans avant de soumettre le moindre texte à un éditeur… Voici donc une œuvre de jeunesse d'un grand maître de la littérature, adaptée par un jeune dessinateur très prometteur.

 

vendredi 9 juillet 2004

Les profondeurs, Donjon Monsters T9

Donjon Monsters T9, par Joann Sfar, Lewis Trondheim et Killoffer (Delcourt)

Personnages candidats à un bonheur sans mélange, ne confiez pas votre destin à Sfar et Trondheim !

Prenons Noyeuse, qui vit au fond de l'océan parmi les Aquabonistes ses proches. Ses préoccupations devraient être celles des nymphettes de son âge : les garçons, la fête de la grande marée qui s'approche… Dès la page 2, les scénaristes font débarquer chez elle une escouade qui massacre ses parents !  Elle ne doit son salut qu'à son poisson domestique qui saute à la gorge de son agresseur. Et pour sauver ses écailles, elle est obligée d'endosser l'armure et l'identité du défunt soldat. Par chance, tous les Aquabonistes se ressemblent. Notre héroïne réussit donc à se faire passer pour Clouillure, soldat du grand Khân aux ordres du commandant Shiwømihz qui est chargé d'exterminer les Aquabonistes de confession bathyste (du grec bathus : profond). Bien malgré elle, Noyeuse est entraînée dans le conflit…

Chaque Donjon Monsters offre le premier rôle à un personnage secondaire de la saga, déjà rencontré dans un autre album. Comme Sfar et Trondheim détestent la routine, ils ont inventé un univers complet et presque parallèle. Seule une furtive apparition du grand Khân et de son fils Papsukal ancre Les profondeurs dans l'univers de Terra Amata. Nous retrouvons aussi le tentaculaire Shiwømihz aperçu dans Donjon Crépuscule 101. Mais cet opus aquatique reste une diversion dans le feuilleton… à moins que les auteurs n'aient de futurs grands projets pour Noyeuse?

Killoffer, neuvième dessinateur invité à ajouter sa pierre à l'édifice Donjon, a réalisé un travail des plus impressionnants. Particulièrement brillant pour dessiner des formes organiques, rarement anguleux, Killoffer est ici dans son élément. Ses planches débordent de vie et grouillent de créatures aquatiques incroyables. Nageoires, tentacules, yeux globuleux, corps gélatineux, pseudopodes et monstres de cauchemar foisonnent dans des vignettes aux décors extrêmement détaillés. Devant l'ampleur du travail à accomplir, il y avait de quoi faire pâlir le coloriste (un comble !). L'album sera disponible fin août en librairies. Après un premier semestre 2004 plutôt calme au Donjon, cet album et le Donjon Parade 4 (Des fleurs et des marmots par Larcenet) nous promettent une belle rentrée.

 

mini-interview

A t-il été difficile pour Sfar et Trondheim de vous convaincre de participer à Donjon ?
Killoffer : Pas le moins du monde : je les connais depuis le début de leurs carrières et j'aime à très peu de choses près tout ce qu'ils font.

Quelle a été votre première réaction en lisant le scénario ?
Killoffer : J'ai ri et j'étais très excité. Ensuite, recevant le scénario au fur et à mesure des planches que je faisais, j'étais un peu dans la position inédite pour moi d'un lecteur qui doit dessiner l'histoire, s'il veut la connaître. Mais en bande dessinée, dessiner c'est aussi un peu écrire... Alors tout cela est un peu compliqué... ou riche... et j'ai en quelque sorte perdu le fil de l'histoire, je ne savais plus quoi en penser. Ce n'est qu'une fois les planches terminées que j'ai pu réellement me rendre compte combien leur histoire est originale, drôle, intelligente et savamment  construite.

Vous avez beaucoup travaillé comme illustrateur, dessinateur de presse… mais votre bibliographie BD est assez réduite. Pourquoi ?
Killoffer  : C'est sans doute que je n'ai pas tant de choses à raconter, je suis avant tout un dessinateur.

Hormis Donjon, quelle est votre actualité ?
Killoffer : En même temps que l'album avec Lewis et Joann, je faisais un autre livre d'illustrations avec l'écrivain Pierre Senges : Géométrie dans la poussière aux éditions Verticales, 18 euros. Je n'avais plus du tout le temps de me consacrer à l'illustration de presse. Actuellement je suis de retour dans les kiosques.

samedi 3 juillet 2004

La communauté des magiciens, Grand Vampire T5

Grand Vampire T5, par Joann Sfar (Delcourt)

Liou la mandragore est volage mais jalouse. Elle passe son temps à espionner Fernand le Vampire. Justement, ce soir le Vampire a de la visite : Ada, une ravissante artiste à qui il propose une chambre en collocation. Très vite, il s'avère qu'Ada est la reine des emmerderesses. Plus assoiffé d'amour que de sang, Fernand comprend vite qu'il n'étanchera sa soif avec aucune de ces deux créatures. Alors il s'envole vers Vilnius, la grande ville proche. Là, il rencontre Nope, sorcière et étudiante. Comme toutes les sorcières, elle porte au cou le signe distinctif de sa profession : un pentagramme. Très attirée par les vampires, Nope invite Fernand à la fête de fin d'études de son université. Puis lui propose ouvertement d'être son premier amant. Comme rien n'est jamais simple avec Fernand, il hésite. Puis ils sont pourchassés par un groupe d'humains plutôt sectaires, qui vouent une haine sans limite à la confrérie des sorciers. Ils signalent les domiciles de leurs proies en traçant sur la façade le pentagramme des sorciers : une étoile à cinq branches sous-titrée du mot "SORCIERE"…

Grand Vampire est un feuilleton dont chaque épisode découpe en one-shots les mésaventures sentimentales de Fernand. Or, le tome 5 s'achève sur un avertissement de l'auteur : "désolé de vous faire ce coup là, cette histoire est à suivre". Bigre ! Mais il faut dire que l'auteur ne s'est privé d'aucune digression nous éloignant de la trame principale de l'histoire : une longue discussion musicale dans la désormais célèbre boutique "Aux chanteurs morts – vieux disques", des nouvelles inattendues du vieux sage Eliaou et de son Golem, un furetage bibliophile dans une bibliothèque d'exception (remplie de livres magiques qui donnent des leçons de séduction). Alors qu'au cinéma, le hasard n'existe pas et que tout élément inutile doit être supprimé… Sfar nous démontre qu'en BD il n'en est rien. Que le superflu est bienvenu, du moment qu'il apporte du plaisir. Et tant qu'il n'étouffe pas l'essentiel. Sfar raconte avec poésie et humour les sentiments de Fernand. Le ton devient plus grave pour évoquer l'incompréhension et la lutte qui divisent les humains et les sorciers, chacun des groupes adoptant des positions extrêmement radicales. N'appartenant à aucun des deux groupes, Fernand ferait bien de s'en tenir à bonne distance : plus loin qu'un jet d'ail.

 

La technique du gaufrier

Le gaufrier, selon un terme inventé par Franquin, consiste à découper la page en cases régulières – d'où un aspect général des planches qui rappelle celui des gaufres. Outre Franquin, Hugo Pratt a régulièrement utilisé cette technique pour Corto Maltese ; Lapinot et les carottes de Patagonie de Lewis Trondheim en est peut-être l'exemple le plus frappant : 500 planches de seize cases carrées, toutes de mêmes dimensions. L'une des spécificités de la bande dessinée sur le cinéma ou la vidéo tient dans la capacité du dessinateur à faire varier la taille du cadre ; le gaufrier refuse cette liberté. L'attention du lecteur n'étant pas sollicité par la "mise en scène", la narration s'écoule de case en case dans un rythme immuable. L'utilisation de cette technique produit des albums plus faciles à lire pour les personnes non habituées à la BD, puisqu'il y est moins nécessaire de décrypter l'image. D'un autre côté, le gaufrier prive les dessinateurs de tout ce qu'un format variable des images peut signifier : une case longue suggère une durée, les ruptures graphiques de rythme participent à l'expression de la densité de l'action.

Sfar se soucie avant tout que ses histoires soient lisibles. Il a fait du gaufrier à six cases sa marque de fabrique. Mais il tend à se libérer de cette habitude, conscient qu'il est difficile de beaucoup raconter en six cases. Pour la première fois dans la série Grand Vampire, les planches en six cases sont minoritaires, fréquemment remplacées par un "nouveau" gaufrier à huit voire douze cases !

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