Le briographe

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Tag - Delcourt

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vendredi 13 janvier 2006

Petit vampire et le rêve de Tokyo

Petit Vampire T7, de Joann Sfar (Delcourt)

 

Michel, grippé, doit garder la chambre, alors il lit des mangas (Nausicaa de Miyazaki et Galaxy Express 999 de Matsumoto… bonne pioche !). Comme son copain Petit Vampire n'y connaît rien, le garçon lui explique que le Japon est « le pays des bandes dessinées » et ajoute : « Quand je serai grand, je serai dessinateur. Je serai tellement connu qu'on m'invitera au Japon ». Influencé par cette conversation et s'endormant sur les manga de Michel, Puchi Banpi, pardon, Petit Vampire se retrouve en rêve dans un Tokyo plus exotique, bizarre et impénétrable que nature…


Dans la série Petit Vampire, Michel est une sorte d'autoportrait pour Joann Sfar. Mais voilà que l'auteur prête à son personnage, cet alter ego enfant, des aspirations qui sont sa réalité d'adulte : Sfar était effectivement un des auteurs invités à participer au collectif Japon – Le Japon vu par 17 auteurs, coordonné par Frédéric Boilet et édité en France par Casterman (coll. Ecritures). Nombrilisme ou simple expression de la jubilation d'un auteur qui n'en revient pas de mener cette vie si longtemps fantasmée ? Toujours est-il que ce septième tome accomplit un objectif double. Il se définit d'abord comme un hommage au Little Nemo de Winsor McCay, premier grand voyageur du rêve dessiné, à l'occasion du centenaire de sa création. Par ailleurs, le livre semble d'une certaine façon poursuivre le carnet de voyage initié dans le cadre du projet Japon.

Dans les deux livres, Joann Sfar dresse un portrait relativement féroce des Japonais, tout en prenant la précaution de bien affirmer qu'il ne s'agit pas de l'exposé d'une opinion personnelle. Ainsi, sa contribution au collectif Casterman consiste pour l'essentiel à recueillir le témoignage pittoresque et impitoyable de son ami Walter, le coloriste de Petit Vampire et de la série Donjon (entre autres), qui est établi à Tokyo depuis quelques années. Avec Petit Vampire, Sfar nous emmène dans un Japon qui peut se permettre d'être encore plus caricatural, puisqu'il est rêvé. Les scènes de pure fiction (comme l'attaque d'un quartier de Tokyo par un dinosaure, sans doute un cousin de Godzilla ou de Gamera) se mêlent aux anecdotes authentiques recueillies par l'auteur au cours de son voyage (comme ces collégiennes qui portent des croix gammées sur leurs vêtements comme s'il s'agissait de la dernière marque branchée de prêt-à-porter).

Curieusement, c'est peut-être avec le chapitre de Nicolas de Crécy pour Japon, intitulé Les nouveaux dieux, que le récit de Sfar a le plus de relations. Les deux auteurs, partageant un même étonnement face à l'omniprésence des personnages "mignons" dessinés sur les produits nippons, sont partis de cet amour japonais du dessin pour bâtir une histoire. Ainsi, De Crécy décrit le voyage d'une mascotte publicitaire emmenée au Japon par son coach pour lui donner de l'assurance. De son côté, Sfar fait temporairement mener à Petit Vampire la vie de l'un de ces personnages publicitaires.

Douze pages de carnet dans Japon pour rendre compte de son voyage à Tokyo, c'était sans doute un espace trop réduit pour Joann Sfar. A la lecture de ce Petit Vampire, on peut toutefois se demander si 30 planches additionnelles sur le même sujet ne faisaient pas trop : après un début d'album intéressant, le rythme retombe et l'auteur finit par se désintéresser totalement du Japon pour nous proposer une leçon d'éveil où il est question des mœurs des chattes quand elles mettent bas… Bien sûr, il s'agit d'un rêve ; qu'il soit décousu est "permis". C'est presque même dans l'ordre des choses.
Aussi juste cette explication soit-elle, le lecteur se demandera peut-être néanmoins si l'auteur n'a pas composé sa fin d'album un peu trop hâtivement.
 

mardi 11 octobre 2005

Scoops à gogo

par Jacques Azam (Delcourt, coll. Shampooing)

 

Jacques Azam est un auteur pour la jeunesse, mais son style graphique est d'une telle puissance comique que nous ne résistons pas à l'envie de vous le faire découvrir. D'une spontanéité totale, ses dessins exécutés comme avec du fil de fer tordu (et tordant), sont d'une fraîcheur absolue. Après les bêtises de Cultiver la fleur qui pue ou Faxer une andouillette et les séries Zinzin des bois ou Chico Mandarine prépubliées dans la revue Capsule Cosmique (l'équivalent de Ferraille Illustré pour les petits), Jacques Azam nous raconte la création d'un journal de collège par deux gamins qui ont le sens du scoop. Les deux côtés du décor nous sont montrés : les scoops, sous forme de strips en trois cases, mais aussi la vie de journal dans des dessins non encadrés. Très sympa !

mercredi 5 octobre 2005

L'ensorcelante parodie, Harry Cover T1

Harry Cover T1, par Pierre Veys et Baka (Delcourt)

 

Dans les parodies, la difficulté c'est qu'il faut bâtir un univers décalé mais suffisamment proche de l'histoire d'origine, avec de nombreux clins d'œil et gags (car c'est exactement ce que le lecteur vient chercher), tout en imaginant une intrigue cohérente et intéressante en elle-même. Pierre Veys a fait de cet exercice sa spécialité : après s'être amusé de Sherlock Holmes dans Baker Street, après avoir tourné Blake et Mortimer en dérision dans Les aventures de Philip et Francis, il s'attaque une fois encore à un citoyen britannique : sous sa plume, le malheureux Harry Potter devient Harry Cover, élève sorcier au collège magique de Poudrozieu. Cover saura t-il contrarier les plans que le maléfique Boldemorve échafaude pour conquérir l'Angleterre ? Et qu'est-ce que le Père Noël vient faire là-dedans ?

 

Des gags et des références, Harry Cover n'en manque pas : les éléments issus de films, de séries TV ou de BD diverses qui font dans cet album une apparition surprise sont innombrables. Malheureusement tout cela est très décousu. Certaines idées sont amusantes (par exemple, la divination dans le kir royal), mais dans l'ensemble, Harry Cover déçoit à cause de son humour au ras des pâquerettes, souvent lourdingue quand il n'est pas ouvertement scato au risque de consterner les lecteurs de plus de treize ans. S'ajoute à cela un dessin pas toujours très maîtrisé et une colorisation ultra-flashy. Vous voilà prévenus !

 

mardi 4 octobre 2005

Mister i

par Lewis Trondheim (Delcourt, coll. Shampooing)

 

En octobre 2005 Lewis Trondheim, devenu directeur de collection pour les éditions Delcourt, lance le label Shampooing : "Shampooing, ça lave la tête et ça fait des bulles", explique t-il. Des bulles, on n'en verra pas beaucoup dans Mister I, le livre inaugural de cette collection : il s'agit d'un album muet. Sur le même principe que Mister O (dont la réédition est annoncée), chaque planche propose en 60 cases une histoire complète, variation comique sur un thème unique. Pour Mister O, il s'agissait de franchir un ravin. Mister I pour sa part est soumis au supplice de Tantale : malgré la proximité d'arbres fruitiers et de fenêtres garnies de tartes laissées à refroidir, tout se ligue pour l'empêcher d'assouvir sa faim.

 

Les cases, minuscules, sont dessinées avec un maximum d'économie graphique. On y trouve des personnages aux corps patatoïdes, avec des membres en fil de fer et deux points pour les yeux... Pourtant cela fonctionne. D'abord, parce que la simplicité graphique n'empêche pas l'expressivité. Du fait aussi d'un séquençage très lisible des mouvements et des actions, qui donne la sensation de suivre une série de dessins animés sans paroles. L'essentiel réside bien sûr dans l'originalité et le farfelu des histoires, très scénarisées (n'oublions pas qu'une planche "standard" contient souvent six cases et non soixante). Etonnant, Mister I offre toutefois une performance narrative moindre que Mister O, dont le thème était autrement plus complexe à décliner.

samedi 9 juillet 2005

Les mauvaises gens

par Etienne Davodeau (Delcourt)

 

Pour Rural !, reportage en bande dessinée paru en 2001, Etienne Davodeau avait suivi pendant un an trois agriculteurs convertis à l'agriculture biologique, militants à la Confédération Paysanne dont l'exploitation, située dans cette partie du Maine-et-Loire qu'on appelle les Mauges, allait être coupée en deux par l'autoroute Angers–Cholet.

 

Quatre ans plus tard, l'auteur attaché à un réalisme engagé y compris dans ses œuvres de fiction, signe un nouveau reportage toujours ancré dans sa région natale. Au lieu du monde paysan, il s'intéresse cette fois à la condition ouvrière. Partant du témoignage de Marie-Jo et de Maurice, tous deux nés dans les années 1940, c'est toute l'histoire du syndicalisme ouvrier de cette région que l'auteur va nous raconter, de l'après-guerre jusqu'à l'élection de Mitterrand en 1981. A cette époque et sur ces terres traditionnellement conservatrices et religieuses (n'oublions pas que les Mauges avaient participé au soulèvement contre la Révolution française avec les Vendéens), le militantisme n'est certainement pas un réflexe évident (mais peut-être un réflexe de survie ?), tant l'autorité de l'Eglise et celle des patrons d'usine pèsent sur les mentalités : ici, militer est autant une lutte collective pour de meilleures conditions de travail et d'existence, qu'un effort d'émancipation sur soi.

 

Ce livre avance avec une progression chronologique mais pas du tout linéaire grâce notamment au montage des séquences, souvent audacieux. Par exemple, ce n'est qu'après 70 pages (le livre en contient 160) que l'auteur explique ses motivations pour ce sujet particulier, ainsi que les raisons qui l'ont fait choisir Marie-Jo et Maurice comme témoins emblématiques autour de qui le récit est articulé. On y trouve aussi d'étonnantes mises en abîme : à différentes reprises, l'auteur montre ses interlocuteurs en train de lire les planches qu'il vient de réaliser, et nous livre leurs réactions à chaud. Enfin Davodeau intercale entre les souvenirs des repères historiques et de nombreuses explications sur le contexte local ou international. Les mauvaise gens, dans son engagement et dans la démarche, n'est pas sans évoquer les films de Ken Loach ou les documentaires de Michael Moore.

 

Passionnant sans jamais verser dans le pathos, émouvant sans apitoiement, ce livre, à la fois étude sociale, chronique et hommage sincère au milieu ouvrier est une des belles œuvres de la rentrée 2005.

 

jeudi 12 mai 2005

Puzzle, La nef des fous T5

La nef des fous T5, par Turf (Delcourt)

 

C'est proverbial : il ne se passe jamais rien au royaume d'Eauxfolles. Certes, il y a quelques jours le grand coordinateur Ambroise a usurpé le pouvoir de Clément XVII (ixvédeusi). Rien qui soit de nature à émouvoir les Eauxfollois. Après tout, la monarchie de la rayure ou l'empire du motif à pois, hein… Puis le climat s'est détraqué (de la pluie en Brumor !?), le sol s'est mis à trembler, des monstres ont été aperçus en ville, qui a subi une inondation. Mais à part ça, madame la marquise, tout va très bien. Comme l'Observatoire d'Eauxfolles le consigne dans son registre : "R.A.S. Pleine lune. Ciel couvert".

Avec les quatre premiers tomes, les occasions n'ont pas manqué de constater combien les protagonistes de la Nef des fous sont fous. En revanche, les indices permettant de comprendre en quoi la nef est une nef ont été servis au compte-goutte. Quelques plans larges du tome 5 devraient contribuer à dissiper les soupçons des lecteurs quant à la nature de la nef… Peu à peu, les pièces du puzzle s'assemblent ! Pour le reste, on zappe avec bonheur entre les différents personnages déjà rencontrés, sans qu'aucun ne soit tenu à l'écart. En contrepartie, l'histoire globale progresse assez peu, sans qu'on ressente de frustration.

C'est une particularité de cette série : il y a une telle virtuosité dans l'exécution, dans les idées graphiques (ah, le petit déjeuner d'Ambroise entièrement vu en reflet dans son grille-pain, dans le tome 4) ou scénaristiques (ah, l'intervention du Prince putatif à la fin du tome 2 !) que le lecteur, sous le charme, se laisse ballotter d'une scène à l'autre sans vraiment se soucier du fil directeur. Les événements suivent une logique qui n'est pas forcément expliquée, mais à aucun moment on ne doute qu'elle existe.

Auteur plus que complet puisqu'il réalise scénario, dessin et colorisation (seul le lettrage n'est pas de sa main), Turf imagina La nef des fous en 1991 pour les jeunes éditions Delcourt. A l'époque il devait s'agir d'une histoire en deux volumes. La série n'a cessé de prendre de l'ampleur au fur et à mesure que l'auteur enrichissait l'univers, la galerie de personnages et les situations. Selon la dernière estimation, le dénouement pourrait arriver au tome 7, "sauf si j'ajoute quelques ingrédients supplémentaires à mon histoire", déclare l'auteur. Chiche !

 

mini-interview

Pouvez-vous raconter la genèse de Puzzle ?

Turf : J'ai dessiné douze pages de ce tome 5 en 2001, mais j'ai tout arrêté pour faire Gribouillis, par besoin de dessiner une histoire vraiment différente, au fusain en noir et blanc. Le même besoin de variété m'avait déjà poussé à faire Le petit Roy, album rempli de collages, ou à participer à La fontaine aux fables. En reprenant Puzzle, j'ai ajouté six pages qui font finalement le nouveau début de l'album, puis j'ai dessiné les dernières planches parce que je les sentais bien… J'ai travaillé dans le désordre ! Mais j'ai une vision globale et assez précise de la série, de la façon d'agencer les plans.

 

Chacun de vos albums est plein de ruptures graphiques !

Pas trop, j'espère ? J'ai besoin que ça change souvent, ou du moins qu'il y ait une idée graphique forte dans la planche. Par exemple la frise de biberons quand la reine retrouve le roi. C'est ce qui me motive à passer les 40 heures de travail nécessaires à la réalisation de la planche.

 

Dans le monde extérieur à la Nef, on trouvait déjà des Schloumpfs, en hommage à Peyo… Les éphémères sont un clin d'œil à Miyazaki ?

En fait, non. J'ai retrouvé de vieux croquis réalisés en 1989, à l'époque où je faisais du dessin animé. J'avais ébauché les têtes de ces personnages transparents, sans les corps. Ce n'est qu'à la mise en couleurs que je me suis rendu compte que ça faisait penser aux sylvains de Miyazaki. Mais c'est vrai qu'il y a de nombreux clins d'œil dans la série.

 

mardi 3 mai 2005

Pour toi, public, Idoles T1

Idoles T1, par Mathieu Gabella et Emem (Delcourt)

 

Plutôt flippant, le futur dans lequel Emem et Gabella nous transportent ! La France est désormais aux mains d'un régime d'aboyeurs extrémistes et paranoïaques. L'émission TV la plus populaire est le security show Le vétéran, dans lequel un flic hors d'âge rend une justice expéditive en direct des quartiers chauds, à la manière du Judge Dredd. Il a perdu foi en sa mission mais, dépressif, il continue dans l'espoir d'en finir avec la vie.

Ailleurs, des scientifiques mènent des expériences pour transformer des gens ordinaires en super-héros et en faire des machines de guerre. Comme le Docteur Jekyll, ils ont inventé un sérum qui leur permet d'activer à volonté un corps de mutant dans celui d'hôtes tout à fait normaux. Enfin, pas tout à fait "à volonté". Tout cela en est encore au stade expérimental. Tant pis, on peaufinera en grandeur nature dans un nouveau programme TV : Idoles. Le plus important, c'est que les militaires qui financent toutes ces expériences et qui assistent à la démonstration soient emballés !

Les deux récits évoluent de façon parallèle ; sans doute se croiseront-ils prochainement. Pour l'heure ce n'est pas le cas, mais nous découvrons toute une galerie de mutants plus étonnants les uns que les autres : un enfant à demi invisible, un singe télépathe, une femme requin… Le thème est assez proche de celui des X-Men, avec un traitement plus réaliste et surtout avec un discours moins émerveillé. Ce n'est plus Dame Nature qui dispense des dons fabuleux et rigolos, mais des scientifiques qui tâtonnent au petit bonheur la chance… leurs créatures sont des super-héros à la française : à petit budget (leurs pouvoirs sont bien peu convaincants) mais avec de très gros problèmes psychologiques. Chacun y va de ses doutes, ses aspirations, ses états d'âme et ses conflits intérieurs… En un mot, les futures "idoles" inspirent la pitié plutôt que l'admiration. Difficile d'anticiper la direction où les auteurs veulent emmener leur récit. C'est en tout cas suffisamment intrigant pour nous donner envie de le découvrir !

 

samedi 9 avril 2005

New Bedford, Moby Dick T1

Moby Dick T1, par Jean-Pierre Pécau et Zeljko Pahek (Delcourt)

 

Moby Dick, grand classique de la littérature d'aventure écrit par Herman Melville en 1851, a souvent été adapté en bande dessinée et pas par les premiers venus : Paul Gillon, Chico de la Fuente, Will Eisner, Dino Battaglia (notamment) ont livré leur version de cette chasse à la baleine blanche. A cause de cet historique, toute nouvelle adaptation nécessite un regard particulièrement atypique ou une exécution artistique très personnelle.

Avec une transposition dans un univers de science-fiction servie par un dessin à la fois précis et dynamique, c'est exactement ce que nous proposent Pécau et Pahek. Pour ne rien gâcher, cette fois les mammifères marins pourront rester en paix ! L'action se passe à New Bedford, gigantesque station spatiale qui gravite à proximité de la ceinture d'astéroïdes entre Mars et Jupiter. Un jeune homme (appelez-le Ismaël !) embarque à bord du Pequod. L'équipage de ce vaisseau part à la chasse aux astéroïdes, recherchés pour leurs métaux précieux. Mais Achab, le capitaine, a autre chose que des rêves de fortune à l'esprit. Depuis sa collision avec une comète blanche qui l'avait laissé à demi mort, il est à la poursuite de l'astéroïde qu'il a nommé Moby Dick. Ce dernier a naufragé des vaisseaux en trop grand nombre pour qu'on ne se pose pas des questions sur sa nature réelle…

Bien que très libre, cette adaptation sonne juste ! Mieux, on jurerait que Moby Dick a de toute éternité été une histoire dans l'espace. De fait, rien n'est plus proche d'un bateau qu'un vaisseau spatial : l'aventure humaine est la même qu'il s'agisse de conquête des océans ou d'exploration stellaire. De nombreux auteurs ont exploité cette similarité, à commencer par Leiji Matsumoto, le mangaka de Captain Harlock (Albator), qui va jusqu'à faire hisser le pavillon noir à ses pirates en plein cosmos.

Dès la première planche, Pahek et Pécau mènent leur histoire avec une exaltation communicative. Impossible de ne pas ressentir l'appel des étoiles (qui vaut bien celui du grand large) lors des scènes de chasse endiablées. Harponner les astéroïdes n'est pas un travail de tout repos : certains semblent résister à leur capture, grâce à des poches de gaz éruptifs qui, en explosant, modifient leur trajectoire. Voilà pour l'explication rationnelle… n'empêche, au cœur de l'action les hommes ne sont pas loin de prêter de la personnalité à leurs opposants, amas minéraux mais pas spécialement inertes.

Dans une scène remarquable, Achab galvanise son équipage, exigeant de ses troupes qu'elles adoptent son obsession de la grande comète. Alors qu'il promet gloire et fortune à ses hommes (aucune femme sur ce vaisseau : certaines superstitions de marins ont visiblement franchi les siècles), on comprend que le capitaine évolue à la frontière de la folie. Mais il est doté d'un tel charisme que les matelots sont littéralement subjugués : "Cap sur le quadrant du Cygne ! La grande comète ou la mort !". Réussir une telle scène tient toujours un peu du miracle : une mauvaise parole, un rictus trop forcé… et tout sombre dans le ridicule et les gros sabots. La justesse de ton et d'ambiance de ce space opéra mérite donc d'être saluée. Dépaysement et frisson garantis !

 

Zeljko Pahek, né en Yougoslavie en 1954, a surtout dessiné des histoires de science-fiction pour la version US de Métal Hurlant. Quelques-uns de ses courts récits sont parus en France à la fin des années 1980, dans Tintin ou Fluide Glacial. Son nom est également crédité, comme coloriste, sur deux Jeremiah juste avant qu'Hermann ne se remette aux couleurs directes. Moby Dick ressemble donc à un premier album… mais la virtuosité graphique de cet  auteur ne cesse de nous rappeler qu'il n'a rien d'un débutant !

 

mardi 1 mars 2005

Corruption, Finkel T7

Finkel T7, par Didier Convard et Christian Gine (Delcourt)

 

En apparence, le prince Sa'Bbal a de quoi se réjouir : Finkel l'envoyé de la Feder-compagnie et le moine-sige Bérith sont enfermés dans ses geôles et Esta est devenue sa maîtresse. Il en espère des enfants qui disposeront génétiquement des talents si particuliers de leur mère. Comme toujours les apparences sont trompeuses ! Avec sa révélation à la Star Wars (Esta, fille adoptive de Finkel est en réalité… la fille naturelle de Bérith. Vous suivez ?), ce second cycle Finkel pouvait susciter la méfiance. Or, cet artifice relance tout : Esta a les pouvoirs des happeurs, ce la transforme en objet de convoitise pour les barbares, tout en lui donnant des moyens de lutter contre eux. Dans ce jeu de chats et de souris, qui est qui ?

dimanche 2 janvier 2005

Point Rouge, Les guerriers du silence T1

Les guerriers du silence T1, Philippe Ogaki et Algésiras d'après Pierre Bordage (Delcourt)

 

Les Scaythes d'Hyponéros, race capable de lire dans les esprits, viennent de redécouvrir la puissance de la "science inddique" originaire de la planète Terra Mater. Cette discipline leur accorde la capacité de tuer par la seule force de leur volonté. Effrayant ? Tout dépend si on est de leurs ennemis ou de leurs alliés. Pour l'heure, les Scaythes prêtent allégeance à la puissante et ambitieuse Eglise du Kreuz, qui pourrait grâce à ce soutien réussir à s'imposer comme religion officielle, obligatoire et unique dans toute la galaxie. C'est presque inéluctable, seuls les derniers maîtres de la science inddique sont susceptibles de faire obstacle aux rêves d'hégémonie des Kreuziens : Sri Mitsu, Sri Alexu ou le mystérieux Mahdi Seqoram…

Les guerriers du silence est un roman de Pierre Bordage en trois volumes, dans un registre de space opéra mâtiné de fantasy et de clins d'œil à Star Wars ou à Dune. Ici, pas de vaisseau spatiaux pour les voyages interplanétaires mais le DEREMAT, un procédé de voyage par dé- et re-matérialisation (en un seul mot : de téléportation)… Comme dans Terminator, le sytème est imparfait : seuls les corps sont transportés, les vêtements ne passent pas.

Cette saga compte donc beaucoup d'empreints et d'ingrédients familiers. Qu'on se rassure : leur agencement, les ambiances et de nombreux éléments inédits dissipent la crainte du déjà-vu. Seule une œuvre suffisamment originale pouvait rapporter à son auteur le Grand Prix de l'Imaginaire 1994 !

L'adaptation en BD est signée au scénario par Algésiras (auteur complète de Candélabres, dont on brûle de découvrir le tome 4) et au dessin par Phil Ogaki. C'est d'ailleurs la première BD de ce dernier. Soucieux d'assurer notre dépaysement, Ogaki a sorti le grand jeu graphique avec des décors spectaculaires et variés : cité ultramoderne sur Syracusa, station industrielle dégradée et mal entretenue sur Deux-Saisons et surtout une ville hybride, à la fois futuriste et chargée des traces de son histoire sur Point-Rouge.

Effet d'ambiance parfois pompeux du roman original, les néologismes ne sont pas toujours heureux. Si "chairmarché" remplace avantageusement "marché aux esclaves", "marchandhomme" pour signifier "esclave" n'apporte rien sauf de la confusion (spontanément, on comprend l'inverse). Dans la BD, certains mots exotiques ne sont pas toujours compréhensibles… Un lexique ou des notes en bas de page seraient appréciables !

Quatre tomes sont prévus pour l'adaptation du seul premier roman du cycle. Ouvrant le bal, Point-Rouge ne manque pas de qualités avec ses cadrages audacieux, une composition des planches très esthétique et une belle intensité narrative.

 

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