Le briographe

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samedi 2 mars 2013

Julius Corentin Acquefacques, prisonnier des rêves T6 : Le Décalage

Julius Corentin Acquefacques, ça déchire !

Julius Corentin Acquefacques, prisonnier des rêves T6 : Le Décalage, de Marc-Antoine Mathieu
Delcourt, 56 p. N&B, 14,30€

 

Huit ans se sont écoulés depuis son précédent album. Julius Corentin Acquefacques devait être bien pressé de revenir, car il démarre son nouveau récit, Le Décalage, directement à la page 7, sans passer par la couverture !

 

Il y a déjà plus de 20 ans, en 1990, paraissait le premier tome de Julius Corentin Acquefacques, prisonnier des rêves. Jouant avec les codes même de la bande dessinée, le héros-autant-que-spectateur de ce récit, fonctionnaire au Ministère de l’Humour, recevait par courrier les planches de sa propre histoire. Le récit dissimulait également un objet éditorial inédit : une anti-case, aussitôt théorisée par le scientifique de service, le professeur Ouffe. Les fidèles de la série ont ensuite vu le personnage se mettre en quête de la qu…adrichromie, être transféré dans un monde tridimensionnel en passant par une spirale-vortex, goûter aux joies de l’infini dans un récit-miroir. Et basculer dans la 2,333e dimension, après un accident de point de fuite – normal, car « un point de fuite mal réglé, ce sont des ennuis… en perspective ». Mêlant onirisme et grotesque, considérations métaphysiques et calembours lacaniens, Julius Corentin Acquefacques et son auteur Marc-Antoine Mathieu continuent de défricher de nouveaux terrains de bande dessinée…

 

 

INTERVIEW

Qu'est-ce qui vous a fait choisir les éditions Delcourt en 1989-90 pour présenter cette série ? À l'époque, c'était une toute jeune maison d'édition…

Marc-Antoine Mathieu : Oui, à l'époque ils devaient être trois dans la société. Au départ, le livre devait être édité chez Futuropolis. J'ai rencontré Guy Delcourt par hasard, à la sortie d'une convention. Nous avons discuté, et il s'est montré enthousiaste et très désireux d’être l'éditeur de ce projet. Un jeune auteur plus intelligent que moi, aurait fait le tour de toutes les maisons d'édition existantes pour évaluer avec qui le projet avec le plus de chances d'aboutir. Moi j'ai seulement eu de la chance. Avec le temps, mes autres projets ont continué chez le même éditeur, une complicité s'était créée.

 

Chaque tome de Julius Corentin Acquefacques comporte une anomalie…

C'est devenu une marque de fabrique. Je travaille sur l'accident et la catastrophe, pas uniquement dans Julius. Dans Dieu en personne aussi, ou dans Trois secondes où le temps est tellement distendu qu'on a l'impression de vivre un récit à la vitesse de la lumière. Pour chaque histoire, je cherche une contrainte qui va me permettre d’explorer un espace temporel, physique ou psychologique. Je ne cherche pas l'exercice de style, mais un terrain propice à l'exploration. La bande dessinée est un terrain idéal pour l'exploration plastique et narrative.

Mais vous bâtissez vos histoires autour de ces astuces d'ingénierie papier, ou bien vous les trouvez en travaillant sur un récit ?

Ça dépend. En principe, l'accident est au service du récit et jamais l'inverse. Mais si on prend par exemple Le Processus, l’idée était dès le départ de faire un livre autour de la spirale. L’idée s'est imposée que la spirale puisse prendre corps dans le livre. Pour le tome 6 de Julius, j'ai eu très tôt envie que l’histoire commence à la page sept, avec un personnage en retard sur son propre récit et qui ne comprend pas comment il en est arrivé là. J’aurais pu faire une histoire dans laquelle le personnage ne rattraperait jamais son retard. Mais j’ai eu une idée : il suffisait que trois feuilles du livre soient déchirées pour qu’il rattrape son retard de six pages et qu’il réintègre le récit.

 

Ce tome 6, c’était un casse-tête, en termes de fabrication ?

La difficulté, c’est de concevoir tout cela en prenant en compte le pliage des cahiers, et le recouvrement des pages. Il faut que la découpe soit très bien ajustée, et que les pliages successifs soient parfaits. Difficulté supplémentaire, les pages déchirées étaient réparties sur deux cahiers… La marge d’erreur était vraiment très faible.

 

Cela dit, le véritable tour de force de cet album, c’est peut-être de faire autant de pages sur une histoire qui ne veut pas avancer, avec des personnages en attente, qui n’existent que tant qu’ils continuent de meubler le vide, même de façon dérisoire…

C'est l'essence même du livre. Mon défi, c'était de faire une histoire dont on sent qu'elle aurait pu être très ennuyeuse ou angoissante, mais de garder suffisamment de péripéties pour que le lecteur reste sur le bord, sur la crête de l'intérêt. Je me demande si ce n'est pas le plus métaphysique de mes bouquins. Parce qu'après tout est-ce que la vie ce n'est pas exactement cela ? Ne sommes-nous pas tout le temps en train de boucher des trous et de faire semblant qu’il se passe quelque chose, et que le Rien n'existe pas ? Heureusement, les personnages parviennent à faire illusion… en attendant Julius, comme dirait Beckett.

 

Vous êtes reconnu par l’OuBaPo (1) comme un « plagiaire par anticipation », autrement dit un précurseur. Pourquoi n'avez-vous pas rejoint ce groupe ?

Nous sommes frères. J'aime beaucoup le travail d'Étienne Lécroart entre autres. Si j'avais plus de temps, il est clair que je travaillerais beaucoup plus avec eux. Quand le groupe s’est constitué, les Oubapiens, Thierry Groensteen en tête, étaient à Paris. Je ne pouvais pas en plus de mes autres activités me consacrer à cela. Si j'étais tombé dans l’OuBaPo, j’y aurais consacré énormément de temps. On ne rentre pas à l'OuBaPo pour faire de la figuration. L'esprit oubapien, qui s'amuse et se nourrit des contraintes, est en lui-même une contrainte !

 

 

Jérôme Briot

 

(1)   L’OuBaPo regroupe des auteurs-chercheurs qui explorent de nouvelles formes de bande dessinée, en utilisant différents jeux créatifs appelés « contraintes ».

lundi 7 janvier 2013

Le Guide du mauvais père - tome 1

Papa pas poule

Le Guide du mauvais père - tome 1, de Guy Delisle
Delcourt, 192 p. N&B, 9,95€

 

Consacré à Angoulême l’an dernier avec un Fauve d’Or pour ses Chroniques de Jérusalem, Guy Delisle profite de son état de grâce pour jouer non pas les sales mômes, mais le « mauvais père ».

 

En 2013, oubliez Dolto, traumatisez vos enfants ! Pourquoi faire ? Parce que ça peut être drôle. Parce que ça soulage. Parce qu’ils sont trop petits pour se défendre ! De toute façon, tôt ou tard, ils auraient fini par la connaître, la vérité sur la Petite Souris, le Lapin de Pâques… et la pénétration. Mais n’oubliez pas votre rôle éducatif : si vous ne les aidez pas un minimum, comment sauront-ils se servir d’une tronçonneuse, ou déboucher le siphon de l’évier ?

 

INTERVIEW

Après avoir signé « le meilleur album de l’année », vous aviez envie de changer totalement de registre ?

Guy Delisle : Tout a commencé au retour d’Angoulême 2012. Avant, en rentrant du festival, on faisait des strips qui étaient publiés dans Lapin [la revue des auteurs de L’Association]. Ça permettait de connaître la vision des autres. J’ai prolongé la tradition, en commençant avec un strip que j’ai publié sur mon blog… Comme j’avais de la place, j’ai fait plus long. Et de fil en aiguille, j’ai repensé à ce Guide du mauvais père dont j’avais eu l’idée il y a quelques années. Chaque auteur a en soi des envies très différentes de narration. En fait, il y a déjà un peu de ça dans Chroniques de Jérusalem : si on enlève la partie voyage, la partie explicative, la partie politique… il reste la relation avec les enfants.

 

Comment décririez-vous le Guide du mauvais père ?

C’est un guide de choses à ne pas faire, qui sont un exutoire. Quand ma petite fille se réveille le matin et vient me voir, alors que je viens de lire un article horrible à propos d’un singe à Singapour qui a enlevé un bébé… pendant une fraction de seconde, je me demande ce qui se passerait si je lui racontais l’histoire. C’est drôle d’imaginer ce que ça donnerait, si on racontait ce genre d’histoires terribles à des enfants, comme s’ils étaient des adultes. C’est un décalage que j’aime bien. C’est peut-être la première fois de ma vie que je ris à en pleurer en faisant une histoire.

 

Vos enfants savent que vous avez un double maléfique, en bande dessinée ?

Etre papa, c’est fatigant. J’espérais être le papa un peu cool, avec les pieds sur le bureau. Le problème, c’est que si tu commences à faire ça, tes enfants mettent les pieds sur la table en mangeant. Alors il faut se tenir bien à table, ne pas dire de gros mots, montrer l’exemple tout le temps… En BD, je peux me permettre pas mal de choses. Mais dans la vraie vie, je ne compte pas faire lire cet album à mes enfants. Pas avant quelques années en tout cas !

 

 

Jérôme Briot

mercredi 6 juin 2012

Coq de combat T21, de Akio Tanaka et Izō Hashimoto

Le karaté du chaos

Coq de combat T21, de Akio Tanaka et Izō Hashimoto
Delcourt - Akata, 192 p. N&B, 7,99 €

 

Enragé, sombre et d’une rare cruauté, Coq de combat est à l’image de son personnage principal, un anti-héros prêt au pire pour survivre et imposer sa voie.

  

Après 19 premiers tomes, la publication de Coq de combat s’était interrompue pour cause de procès entre les deux auteurs japonais. L’affaire tranchée, la série a repris son cours au Japon, et les éditions Delcourt ont pu reprendre la parution au tome 20 ; tout en relançant la série avec une réédition des premiers tomes sous de nouvelles couvertures. 

À 16 ans, Ryu Narushima a assassiné ses parents à l’arme blanche. Enfermé pour deux ans en centre de détention pour mineurs, il est martyrisé et violé par ses codétenus, mais reste une forte tête habitué au mitard. Il va trouver son salut dans l’apprentissage du karaté. Pas le noble art martial candidat au statut de sport olympique, mais un karaté de l’ombre, plus crapuleux, qui cherche l’efficacité avant le beau geste, conçu pour terrasser son adversaire par tous les moyens.

L’ombre et la lumière

Dans la plupart des mangas de baston, Dragon Ball en tête, les héros affrontent des adversaires toujours plus forts. Coq de combat n’épouse pas ce modèle et préfère opposer le pur et l’impur, l’ombre et la lumière. La série avait failli se perdre dans un arc narratif où un maître chinois légèrement caricatural veillait sur des techniques interdites autant qu’improbables… Heureusement, les auteurs sont revenus à la raison, et ont repris les fondamentaux. La suite promet d’être excellente, car les auteurs disposent des pièces très intéressantes sur l’échiquier. Notamment le charismatique Toma, ancien danseur classique converti aux arts martiaux dans le seul but d’affronter Narushima… Mais voilà deux volumes que ce dernier, en pleine déchéance après trop de combats faciles, tente de se reconstruire. Dans l’affrontement qui s’annonce entre l’ange de justice et le démon de la survie, pas certain que le lecteur, malgré lui, ne souhaite pas la victoire du démon…

 

 

Jérôme Briot

jeudi 1 mars 2012

De cape et de crocs T10, De la Lune à la Terre

Le rideau choit, mais ne déchoit pas !


De cape et de crocs T10, De la Lune à la Terre, par Alain Ayroles et Jean-Luc Masbou
Delcourt, 48 p. couleurs, 13,50 euros

 

Final en beauté pour De cape et de crocs, avec le dixième et dernier volume des aventures d’Armand le renard et Don Lope le loup, rimeurs et escrimeurs au service d’une valeur : le panache !

 

Un Loup gris hidalgo sans doute un peu trop fier, son compagnon Renard poète et mousquetaire, leurs belles égéries qui ont du caractère, une carte au trésor dans une bouteille en verre, des pirates joyeux rêvant d’être corsaires, un inventeur génial bien que rébarbatif, Cénile l’armateur avare maladif, le fourbe Mendoza habile de sa rapière, d’étranges Sélénites exilés sur la Terre. De retour sur la Lune où tout se paie en vers : des rivières de diamants, des arbres aurifères… Et pour enfin conclure cet étrange inventaire, point de raton laveur en hommage à Prévert, mais un lapin mignon condamné aux galères. Croyez-m’en la série est faite pour vous plaire. Si vous ne l’avez pas, courez chez un libraire !

 

 

Questions à Alain Ayroles

 

Le monument De cape et de crocs devait durer cinq actes…

Alain Ayroles : En réalité, trois ! Dans le projet initial, au tome 2 ils partaient vers la lune, et ils en revenaient au tome 3…

 

… il en fait finalement dix. Dites, Monsieur l’architecte, comment expliquez-vous un tel dépassement de budget ?

Il y a eu plusieurs appentis, échauguettes et autres poternes qui ont été ajoutées à l’édifice principal, ce qui donne un résultat… assez baroque. Cela fait partie du charme de la série, qui a été conçue all’improviso depuis le début, dans l’esprit de la commedia dell’arte. Tout ce qui relève du gag, de la péripétie, de la situation cocasse ou aventureuse, a été imaginé selon l’humeur ou l’inspiration du moment. L’apparition régulière de nouveaux personnages, que nous n’avions pas le cœur à abandonner, a nécessité aussi de l’espace. Nous leur avons donné à chacun sa petite heure de gloire, à chacun sa tirade. À chaque fois ils ont pris de la place, car ils ont suscité des scènes entières. Comme les scènes de perroquets des pirates, qui se répètent sur au moins trois pages dans la série, sans apporter le moindre soupçon d’avancée à l’intrigue. Mais heureusement qu’il y a ce genre de scènes !

 

Pouvez-vous commenter la composition de la couverture ?

Il y avait une évidence qui s’imposait pour cette couverture : il fallait qu’on y voie un trois-mâts voguant vers la Terre. L’attitude des personnages drapés dans leurs capes, en surimpression, évoque la couverture du premier album de la série. Il fallait qu’on revoie les personnages principaux, surtout le loup et le renard, puisque c’est leur dernière apparition.

 

C’est une série dont le premier tome a été publié en 1995. Que ressentez-vous, à l’heure où paraît l’ultime volume ?

Je suis assez fier qu’on ait su poser un point final à cette histoire. Bien sûr, il y a le diptyque en préparation pour raconter l’histoire du lapin Eusèbe, c’est un à-côté prévu de longue date. Mais l’histoire elle-même se dénoue. Les personnages principaux tirent leur révérence à la fin de cet acte X. Quand nous avons achevé la dernière page, moi pour le découpage et Jean-Luc pour le dessin et les couleurs, nous avons fait nos adieux à Armand et à Lope. Ce n’est pas anodin, il y a beaucoup d’émotion à quitter ses personnages. J’avais déjà eu ce sentiment quand Garulfo s’était achevé après six volumes. Là, il y a quatre tomes de plus, et la densité de l’action est là pour montrer que nous n’avons jamais tiré à la ligne, ni fait durer artificiellement l’intrigue. Tout ce petit théâtre absurde a sa logique interne, que nous avons suivie. Arrive un moment où la logique veut que ce soit la fin. Nous avons essayé à chaque tome de placer la barre un peu plus haut, de nous fixer une gageure supplémentaire. Nous avons gardé jusqu’au bout l’idée de fignoler et de faire de la belle ouvrage. Par respect pour les lecteurs, il faut à un moment que ça s’arrête. Pour pouvoir conserver une vision d’ensemble de l’édifice, tout baroque qu’il soit.

 

« Comment Eusèbe fut condamné aux galères » : au début, ce devait être un one-shot. À présent vous présentez ce projet comme un diptyque… Tout cela va finir en cinq volumes !

L’intrigue est assez dense, mais ça reste dans l’esprit d’un one-shot. Ce n’est pas aussi feuilletonesque et ouvert que la série principale. C’est une histoire qui commence à la fin du tome 10 et qui s’arrête au début du tome 1. On devrait la voir apparaître d’ici environ deux ans. Le scénario est achevé, du moins l’armature de l’intrigue. Nous conservons la possibilité d’ajouter des gags, quand nous finaliserons les dialogues et le découpage.

 

Une scène courte, mais étonnamment poignante : la mort de Cénile, littéralement « aurifié », ce qui est peut-être une forme d’apothéose pour un avare.

C’est un moment dramatique. L’avarice, la cupidité sont des vices tragiques. Le malheureux est dévoré par une passion mortifère, dont on voit les dégâts dans l’économie et la vie actuelle. Mendoza, pour sa part, a une fin théâtrale à la hauteur de son personnage. Son sort n’était pas réglé de longue date. Pour plusieurs personnages et plusieurs situations, j’avais des hésitations et des fins alternatives… Il n’était pas obligatoire que Mendoza meure. Mais au fur et à mesure de l’écriture, les choix se sont affinés, et cette fin s’est imposée.

 

On n’est pas totalement sûr qu’il meure vraiment !

(rires) C’est vrai : est-ce qu’Alien meurt, à la fin du premier film ?

Propos recueillis par Jérôme Briot

jeudi 2 février 2012

Saison brune

Redoux redoutable

Le climat est-il en train de changer ? Et si oui, l’homme en est-il responsable ? Est-ce un processus irréversible ? Quelles en seront les conséquences ? Philippe Squarzoni, au terme d’une enquête minutieuse de cinq ans, aborde ces questions dans Saison brune, un ouvrage choc, d’utilité publique.

 

Philippe Squarzoni, dont l’ensemble de l’œuvre porte la marque d’un engagement militant(1), s’est consacré depuis la fin de son précédent ouvrage Dol à comprendre la réalité du changement climatique, ses causes, ses conséquences et plus généralement, l’impact sur la planète de deux siècles de révolution industrielle.

D’un strict point de vue scientifique, les analyses sont formelles : la concentration des gaz à effet de serre dans l’atmosphère n’a jamais été aussi importante depuis que l’homme existe. Conséquence directe, la planète, dans son ensemble, se réchauffe. Les calottes glaciaires fondent, et sur tous les continents, les grands glaciers reculent ou disparaissent. Toutes les publications scientifiques réalisées sur une période de dix ans convergent vers ce même constat : l’activité humaine actuelle génère du CO2 et des polluants en quantité trop importante par rapport à la capacité d’absorption de notre planète. Cela nous conduit inexorablement vers un changement climatique brutal, pour lequel ni les écosystèmes naturels, ni les sociétés humaines ne sont préparées. Il serait urgent d’agir, de modifier nos comportements, de repenser l’efficacité énergétique des industries, des habitations et des appareils que nous utilisons. Mais en est-il encore temps ? En sommes-nous capables ? Et si, comme disait George Bush en 2005 « notre mode de vie n’est pas négociable » et qu’aucune décision politique n’est prise, que risque t-il de se passer ?

Pour tenter d’y voir plus clair, Squarzoni a consulté une littérature abondante. Il a également interrogé un grand nombre d’experts : climatologues, économistes, journalistes, spécialistes du nucléaire ou des énergies renouvelables. Saison brune reprend leurs propos, et construit une argumentation progressive et méthodique, implacable, la plus grande enquête jamais réalisée en bande dessinée sur le thème des bouleversements écologiques de source humaine. Au-delà des phénomènes planétaires, des analyses géopolitiques, des tensions écologiques et macroéconomiques, l’auteur entrecoupe son récit de scènes plus personnelles. Ce qui lui donne l’occasion de transmettre son ressenti individuel sur le sujet, et d’entraîner notre propre réflexion. Un petit dessin vaut mieux qu’un long discours, dit-on. Squarzoni met ici quelques milliers de petits dessins au service d’une grande cause : la prise de conscience d’un état d’urgence. Saison brune est un livre anxiogène, mais nécessaire.

  

Jérôme Briot

 (1)   Initialement publiés aux Requins marteaux, Garduno, en temps de paix ; Zapata, en temps de guerre ; Torture blancheet Dol vont faire l’objet d’une réédition chez Delcourt. 

samedi 3 décembre 2011

D tome 2 : Lady d’Angerès

Mon royaume pour un Vampire !

 

Sachant la passion que Maïorana voue au mythe du vampire, Ayroles lui a concocté « D », une histoire mêlant vampires de haute lignée et bonne société britannique, à l’époque victorienne.

 

Après six volumes de Garulfo, série dont le héros est une grenouille qui rêve de devenir homme (et puis, oh, finalement, non !), le tandem formé par Alain Ayroles et Bruno Maïorana a repris du service en 2009 avec une nouvelle série au titre le plus court qui soit : « D ».

Aoh, vos crocs sont plantés dans mon cou, Dear.

Le registre de D est diamétralement opposé à celui de Garulfo. Aux exagérations cartoonesques de la parodie de conte médiéval, succède le raffinement so British des salons peuplés de créatures tout en flegme, self-control et understatement. Gentlemen et ladies tirés à quatre épingles, sourires pincés et attitudes rigides, dans ce petit monde guindé un sourcil haussé est souvent le seul geste qui appuie une pique d’une ironie particulièrement mordante… Curieusement, c’est aussi un monde qui s’accommode de certaines excentricités, à condition qu’elles soient menées avec style.

Voici donc l’histoire de Richard Drake, un aventurier revenu à Londres pour tenter d’y trouver quelques mécènes disposés à financer sa prochaine expédition. Au cours d’un bal, il s’éprend de Miss Lacombe… mais se la fait littéralement souffler par Lord Faureston, riche et troublant dandy qui entraîne la demoiselle dans le jardin pour une conversation privée. Amer, Drake s’apprête à se défouler en poursuivant un laquais qu’il suspecte de s’enfuir avec l’argenterie, mais retrouve ce dernier sur le point de planter un pieu dans le cœur de Miss Lacombe évanouie ! Interrogé, l’homme prétend être un chasseur de vampires à la poursuite de Lord Faureston… et nous n’en sommes qu’à la page 12 du premier tome !

D comme Dangerous

Pour qu’une histoire soit bonne, on dit souvent que le plus important est de réussir les « méchants ». Les vampires, avec leur vie éternelle, leur force de séduction, et leur inquiétante obsession pour le sang humain, sont des méchants presque parfaits. Et pour qu’une histoire soit vraiment bonne, il peut être intéressant de bien réussir le héros. C’est ici le cas : Drake dénote dans la société très feutrée de ses compatriotes. Volcanique, pour ne pas dire sanguin, il porte une certaine part d’ombre qui ne fait que grandir dans le tome 2. À voir ce personnage gagner encore en intensité, on se souvient que le doute n’est toujours pas levé quant à la signification de l’énigmatique « D » du titre : s’agit-il d’une allusion au Comte D., dont Drake lit les mémoires, ou bien à Drake lui-même, qui est même un double D, puisque son prénom, Richard, correspond au diminutif Dick ? Le mystère reste [D]entier.

 

vendredi 2 décembre 2011

Chroniques de Jérusalem

(on avait discuté de Chroniques de Jérusalem en réunion de rédaction ; et comme on ne se mettait pas d'accord, on a décidé de faire une double chronique, pour rendre compte de cette diversité d'opinion)

Zoo est attaché à la diversité des points de vue de ses contributeurs. Si par manque de place, nous ne pouvons pas offrir une tribune à chaque point de vue, il nous semble intéressant de juxtaposer de temps en temps des avis divergents sur un même album.

  

Après avoir été un globe-trotter de la mondialisation, mandaté par des studios d’animation occidentaux pour superviser le travail d’équipes asiatiques à bas coût à Shenzen (Chine) et à Pyongyang (Corée du Nord), Guy Delisle est devenu un globe-trotter de l’humanitaire.  Ses enfants et lui-même font partie des bagages de sa compagne, qui est envoyée par Médecins sans frontières sur différents théâtres d’opération pour des missions de longue durée. Après une année à Rangoon, relatée dans ses Chroniques birmanes, en août 2008 Guy Delisle pose ses valises à Jérusalem-Est, à proximité de Gaza où est établie la mission de MSF.

Les Chroniques de Jérusalem sont le compte-rendu d’un visiteur aussi désinvolte et neutre qu’on puisse l’être dans la région, quand on n’est impliqué ni religieusement ni politiquement dans les conflits entre Israël et la Palestine. « Merci mon Dieu de m’avoir fait athée », ironise Guy Delisle en songeant aux difficultés qu’éprouvent les différents groupes à vivre ensemble en des lieux considérés comme sacrés par les trois religions du Livre. Et l’auteur de croiser avec une surprise sincère autant qu’ingénue, le regard furieux de passants offensés qu’il mange une pomme en pleine rue pendant le ramadan, ou de juifs ultra-orthodoxes ulcérés qu’il ose conduire une voiture pendant le shabbat. Delisle rapporte les différentes tracasseries quotidiennes que lui cause la situation du pays, sans toutefois porter de jugement de valeur. Il faudra l’attitude des colons d’Hébron, connus pour leur radicalisme, et la connivence de l’armée israélienne à leur égard – attitude d’ailleurs dénoncée par d’anciens militaires eux-mêmes, ce qui au passage rappelle qu’Israël reste une véritable démocratie – et bientôt les bombardements de l’opération plomb durci en janvier 2009, pour pousser le dessinateur hors de sa réserve. 

jeudi 6 octobre 2011

L’Actu en patates T1, Quinquennat nerveux

L’Actu en patates, c’est le blog de Martin Vidberg (alias « Everland »), l’auteur du remarquable Journal d’un remplaçant. Hébergé depuis mars 2008 sur lemonde.fr, Vidberg publie chaque jour une chronique d’actualité, dessinée dans un style minimaliste qui n’exclut pas la précision (ses caricatures sont redoutables de justesse), où tous les personnages sont des patates. L’esthétique quasi enfantine des croquis tranche avec l’humour piquant des séquences, un décalage qui renforce l’effet zygomatique produit.

Invité à sélectionner un florilège d’extraits de son blog pour en faire un livre physique, Vidberg s’est interrogé sur la capacité d’un gag à rester efficace, même quand l’événement d’actualité auquel il correspond est oublié du lecteur. En bon pédagogue (c’est son autre métier), il a trouvé une astuce : il s’est projeté dans le futur. C’est donc un portrait en patate du vieux dessinateur, qui dans ce livre, tente d’expliquer la période 2007-2012 à ses petits enfants, plus que surpris de découvrir que le grand-père de Jimmy Sarkozy avait lui aussi été président. Et là, on n’est plus dans le dessin d’actualité, on navigue en pleine futurologie ! De quoi satisfaire tous ceux qui se demandent où va l’homme-patate. Car c’est bien la question fondamentale : tu avances où, tubercule ? Comment veux-tu ? 

samedi 1 octobre 2011

Hautière et Reno, les nouveaux maîtres d’Aquablue

Le douzième volume d’Aquablue s’intitule Retour aux sources. C’est bien trouvé : Nao retourne sur Aquablue, pour un cycle long, et c’est un nouveau tandem, Régis Hautière et Reno, qui vient ressourcer ce space opera de référence…

 

Aquablue, série créée en 1987 par Thierry Cailleteau et Olivier Vatine, raconte l’histoire de Nao, naufragé de l’espace alors qu’il n’était qu’un nourrisson, élevé par le robot-nurse Cybot et finalement adopté par les pacifiques habitants à peau bleue d’une planète aquatique. Tout se passerait pour le mieux dans ce meilleur des mondes, si un consortium terrestre ne venait piller l’énergie de cette planète, la condamnant à une ère glaciaire sans se soucier des autochtones. La résistance locale s’organise, mais que peuvent des harpons contre la technologie des humains ? Action ébouriffée, allégorie anticolonialiste, malgré les années Aquablue n’a pas pris une ride. Les similitudes relevées par les spectateurs entre cette saga et le film Avatar de James Cameron, en prouvent l’universalité.


Aquabluettes

Après le premier cycle, dont le cinquième volume est dessiné par Tota, Cailleteau compose trois diptyques dans lesquels Nao joue les redresseurs de tort à l’échelle de la galaxie : Etoile blanche en 1994-1996, lui permet de retrouver l’assassin de ses parents. Fondation Aquablue, en 2001, est un hommage réussi au Monde perdu de Conan Doyle. Dessinés par Siro, Le Baiser d’Arakh (2004) et La Forteresse de sable (2006) livrent une intrigue très hollywoodienne sur fond d’archéologie exotique et de mysticisme arachnophile. Ce dernier cycle déçoit les fans qui regrettent que le fantastique prenne le pas sur la science-fiction.


Du bleu dans les aïeux

Invités à reprendre la série, Régis Hautière et Reno referment l’Odyssée volontaire de Nao. Fini, les diptyques, direction Aquablue pour un retour à Ithaque (enfin, Ouvéa). Environ dix ans se sont écoulés depuis le cycle précédent, c’est donc un Nao plus mature qui revient poser ses valises sur la planète hyperbleue et y retrouver femme et fils. Son équipe vient de découvrir, caché depuis 200 000 ans sous les glaces de l’Antarctique, le vaisseau en provenance d’Aquablue qui avait atterri sur Terre. Le fidèle professeur Dupré voudrait installer une mission sur Aquablue pour vérifier une hypothèse : il suspecte que de nombreuses espèces terrestres, animales comme végétales, se sont hybridées avec les espèces importées par ce vaisseau de colons. Encore faut-il que les chefs de tribu acceptent cette présence, car le précédent contact avec les Terriens leur a laissé un souvenir plutôt douloureux…

 


INTERVIEW :

Comment la série Aquablue est-elle arrivée entre vos mains ?

Régis Hautière : Guy Delcourt m’a téléphoné en juin 2010 pour me proposer de reprendre la série. Il avait déjà récupéré une partie de l’univers, car Olivier Vatine lui avait cédé ses droits depuis quelques années. Thierry Cailleteau a voulu à son tour céder ses droits. Je n’ai pas hésité plus de deux secondes : Aquablue est une des séries qui m’avaient fait revenir à la bande dessinée, après avoir arrêté d’en lire entre 16 et 20 ans. J’ai rédigé une note d’intention que j’ai envoyée deux semaines plus tard, pour expliquer ce vers quoi je voulais amener la série. À partir de là, ils ont cherché un dessinateur.

Reno : Pour moi, tout à commencé il y a six ans. À l’époque Thierry Cailleteau avait envisagé un spin-off avec le fils de Nao sur Aquablue, tandis que Nao vivrait des aventures spatiales dans le contexte de sa Fondation.  Moi je commençais la série Valmont. Mais en voyant mon style, sachant que j'étais fan de la série et que j'avais des affinités avec la science-fiction, Thierry Joor [NDLR : responsable éditorial chez Delcourt] m'a proposé de faire des essais. J'ai réalisé une quinzaine d’esquisses de bestioles et de personnages… Ça lui avait plu, ainsi qu’à Olivier Vatine mais finalement ça ne s'est pas fait à l'époque. Et puis, surprise !, il y a un an, Thierry Joor me recontacte pour me proposer de dessiner le tome 12. J'étais emballé, j'ai fait des essais très vite. Au départ, Guy Delcourt a émis quelques réticences parce que mon style lui paraissait trop différent de ce qu’avaient proposé Vatine, Tota et Siro, tous les trois plus dans une tendance comics, alors que mon dessin a des influences plus métissées : un peu d’animation, un peu de franco-belge, un peu de manga et une technique plus peinte… Mais nous avons trouvé un terrain d’entente.

 

Une série déjà existante, cela signifie plus de contraintes que sur un projet que vous auriez initié vous-mêmes ?

RH : il y a des contraintes avec tous les projets. Sur un projet avec une dominante historique, il faut respecter les dates et les costumes…

Reno : Je l'ai pris exactement comme ça : au lieu d'avoir une documentation historique, pour cette reprise la documentation était constituée des albums précédents. Tout l'univers est là, il faut piocher dedans. Mais on ne peut pas parler de cahier des charges, on a vraiment eu carte blanche.

 

Thierry Cailleteau ayant cédé ses droits, est-il intervenu dans la conception ou la supervision de l’album ?

RH : Non, pas du tout. Il est curieux de découvrir les nouveaux albums, mais il ne voulait pas y participer. Il lu les planches achevées, et nous a tout de même conseillé de conserver à Cybot sa façon particulière de s’exprimer, avec les onomatopées un peu déglinguées.

Reno : Cybot est un personnage qui a beaucoup changé de taille et de forme, entre les différents dessinateurs. On l’a vu en robot très cartoon avec des bras presque souples. Je lui ai rendu une apparence plus technique. Je l’ai modélisé en 3D, pour que son apparence ne varie pas pendant les cinq tomes de l’histoire.

 

Après trois diptyques de voyages, vous faites revenir Nao sur Aquablue …

RH : Quand j’ai écrit l’histoire, je suis parti de mes frustrations de lecteur. Ce que j’adorais dans Aquablue, c’était la planète en elle-même et ses habitants, qu’on ne voyait plus ensuite. J’avais envie aussi de retrouver le Nao des origines, le gamin qui a été élevé sur une planète sauvage. Thierry Cailleteau n’avait plus envie d’explorer ce monde là, il voulait développer d’autres idées qu’il avait en tête, nous c’est l’inverse. Même l’île d’Ouvéa, qui est l’île principale de la planète n’est pas explorée dans le premier cycle… C’est ce qu’on va s’amuser à faire.

 

À dix ans, Ylo, le fils de Nao, est bleu comme sa mère, alors qu’à sa naissance, c’était un bébé tout blanc et blond…

RH : Ah, sans doute un effet de la puberté ! Pour moi, le fils de Mi-Nuee doit avoir la peau bleue, même si à sa naissance c’était un petit blond à la peau blanche. Reno avait commencé à dessiner Ylo avec une pigmentation mixte, pour montrer que sa couleur bleue lui venait de façon progressive, mais ça ne rendait pas très bien et du coup, on a préféré laisser tomber.

 

Aquablue était remarquable pour ses personnages de femmes très violentes et sanguinaires : la tante de Nao, l’organisatrice de safari, Marachna… C’est une piste que vous allez explorer ?

RH : Euh, ce n’était pas prévu, mais maintenant que vous le dites…

lundi 9 novembre 2009

Le Pape terrible T1

Le Pape terrible T1, Della Rovere, de Jodorowsky et Theo
DELCOURT, 56 P. COULEURS, 13,95€

Après avoir confié les Borgia à Manara, Jodorowsky a recruté un autre dessinateur italien, Theo, pour évoquer l’accession au pouvoir de Giuliano della Rovere, qui deviendra le pape Jules II pendant la Renaissance italienne. On sait le goût de Jodo pour les mutilations, mais quand il s’agit de faire dessiner ses histoires, il ne s’entoure pas de bras cassés ! Qu’on en juge par cette couverture en double hommage à Michel-Ange, qui représente un hybride entre David et la Pietà, et qu’on voudrait intituler : « Pacs Romana ».

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