Après la nuit, par
Richard Guérineau et Henri Meunier (Delcourt)
Bartlesville, Oklahoma, est une bourgade paisible, protégée par son
shérif Jude Stanton, devenu légende vivante depuis qu'il a débarrassé la ville
d'un hors-la-loi sanguinaire, Jedediah Cooper. Mais voilà qu'un étranger arrive
en ville, ramenant la dépouille de deux criminels recherchés. Sans même prendre
la peine de réclamer la prime, il file vers l'hôtel, réserve une chambre pour
la nuit, inscrit son nom sur le registre : Jedediah Cooper... Ambiance !
Delcourt mise très fort sur ce western aigu et noir, première collaboration de
Richard Guérineau et Henri Meunier, en publiant simultanément une version
colorisée par Raphaël Hédon, et une version "luxe" en noir et
blanc.
La série Le chant des Stryges, que vous
dessinezdepuis 1997 au rythme d’un album par an, vous laisse le temps de
réaliser d’autres projets ?
Richard
Guérineau : Quand j’ai commencé la série, le rythme de parution
correspondait à peu près à mon rythme de travail. Avec le temps, je suis devenu
plus rapide. A présent je dessine un Stryges en six mois, ce qui me permet de
faire d’autres choses. Un album comme Après la nuit a été réalisé en deux fois,
entre deux albums des Stryges.
J’ai fait cinq premières planches, pour présenter le projet. Ensuite je suis
allé jusqu’à 26 pages. Puis j’ai
fait le Stryges suivant, et après
j’ai achevé le western.
Malgré vos années d’expérience,
vous devez constituer un dossier pour chaque nouveau projet, comme les auteurs
qui débutent ?
RG : Je ne sais pas si un dossier est indispensable. Mais je trouve ça
bien, de montrer qu’on avait bien bossé sur ce projet, qu’il était bien
construit, bien entamé. L’intégralité des dialogues du western étaient écrits,
j’avais réalisé cinq planches… Ça met l’éditeur en confiance, de voir qu’on a
déjà du matos.
Henri
Meunier : Et pour ma part, c’est mon premier album de bande
dessinée !
Comme scénariste, oui… mais vous
étiez crédité comme coloriste de Pourquoi j’ai tué Pierre, d’Olivier Ka et
Alfred. Quel est votre parcours ?
HM : Je
suis auteur-illustrateur jeunesse. Mon premier livre a été publié en 2001.
Depuis, j’ai dû produire environ 25 livres, pour différents éditeurs. Je
partage un atelier avec, entre autres, Alfred et Richard Guérineau. Pour son
album, Alfred ne voulait pas une mise en couleur réaliste, mais des couleurs
expressionnistes. Ca m’est arrivé dans plusieurs de mes livres d’être dans une
couleur qui a une vraie fonction narrative. Alfred m’a demandé d’utiliser des
couleurs pour exprimer mes émotions face à l’histoire qu’il racontait avec
Olivier Ka.
RG : Travailler dans le même atelier nous amène à beaucoup discuter, et à
déjeuner ensemble le midi. Au cours d’un repas, nous avons évoqué le souvenir
des westerns du mardi soir, quand on était gamins. Henri avait une idée de
western qui lui trottait dans la tête depuis un moment. Il m’a raconté le pitch
et l’idée a fait son chemin.
Qu’est-ce qui rend le western
attirant pour des auteurs de bande dessinée, alors qu’Hollywood semble s’être
lassé de ce genre, après l’avoir joué sur tous les tons, jusqu’à la
démythification ?
RG : Hollywood a laissé tomber les westerns, parce que le public ne
suivait plus. Les premiers westerns étaient purement récréatifs, mais certains
films ont commencé à accentuer le réalisme. Dès les années 1950, les premiers
films pro-indiens arrivent, comme La
Flèche brisée, où pour la première fois les indiens ne sont pas présentés
comme horde de sauvages hurlant, mais comme des gens avec qui on peut avoir des
échanges. Dans les années 1970, en pleine période contestataire, des films
comme Little Big Man ou Le Soldat Bleu prennent clairement le parti
des indiens. D’un autre côté, les westerns sans Indiens, qui traitent plutôt
des thèmes de la loi, de l’ordre, de la civilisation, font également l’objet
d’une démythification. La figure
du shérif a été modifiée, ce n’est plus nécessairement un personnage positif.
Dans les années 1980, le genre meurt de lui-même. Depuis, il arrive que des
films ressuscitent le western, mais de façon ponctuelle. C’est vrai que les
auteurs de BD, qui abordent cette thématique, doivent prendre en compte ce
passif dans le cinéma…
HM : En même temps, le western reste une époque fascinante, comme toutes
les périodes qui concernent des pionniers aux prises avec un monde qu’ils
étaient en train de bâtir. Le Far-West conserve l’avantage de fixer un cadre
connu, qui permet de raconter des histoires d’êtres humains. L’idée était de se
saisir d’un genre, mais de s’en servir pour raconter une histoire. Ce qui nous
intéressait avec Après la nuit,
c’était de développer nos personnages, de creuser des aspects que les cinéastes
ne prennent pas le temps d’explorer.
Pourquoi avez-vous choisi ce
titre ?
HM : Tout notre récit se passe pendant la nuit qui précède un duel. Trois
drames se jouent, autour d’un shérif, une prostituée et un jeune étranger
fraîchement débarqué en ville. La nuit est le révélateur des vérités de chaque
personnage. Tous les flashbacks se déroulent pendant cette nuit là ; après
quoi il ne reste qu’à expédier le duel à proprement parler.
RG : Au départ, le titre qu’on avait prévu était «Un duel». On l’a
finalement changé, mais l’envie était celle-là, de présenter les prémisses d’un
duel. Le duel lui-même se résume en un coup de feu dérisoire, pour que le
lecteur comprenne que l’issue ne se joue pas dans les dernières pages, mais
dans la journée qui a précédé l’acte.
Vous allez continuer à réaliser
des albums ensemble ?
HM : Nous avons différents projets. Tous ne verront peut-être pas le jour,
mais un ou deux certainement. Le prochain sera également un faux récit de
genre, centré encore une fois autour de trois personnages. Mais c’est encore
très tôt pour en parler…