Le briographe

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lundi 7 juin 2004

La ville froide, Les chercheurs de Trésor T2

Les chercheurs de Trésor T2, de David B. (Dargaud, coll. Poisson Pilote)

Schéhérazade a raconté durant mille et une nuits d'innombrables légendes de l'Orient mystérieux. Nombre d'entre elles se déroulaient sous le règne du mythique calife Haroun Al Rachid, dans sa capitale Bagdad la merveilleuse. Mais il est une histoire de cette même époque que seul David B. pouvait nous rapporter : celle des Chercheurs de Trésor.

Sept hommes valeureux se sont assemblés en confrérie. Pourtant leurs métiers et leurs religions les opposent : il y a un bourreau juif, un voleur chiite, un derviche kurde, un chevalier sunnite, un marchand hérétique, un forgeron adorateur de l’esprit du feu et un médecin chrétien. Leur but commun : trouver des trésors. Quand l'Hérétique avoue s'être fait voler son ombre par les Dîvs (des créatures de cauchemar), les compagnons décident de chercher ce trésor. Le bourreau découvre que le maître des Dîvs n'est autre que le Prophète voilé, que chacun croyait mort dix ans plus tôt. Avide de pouvoir et puissant magicien, le Prophète voilé déploie sur Bagdad une nuit artificielle qui avale toute lumière environnante. Devant l'étrangeté du phénomène, les chercheurs de trésor préfèrent se replier… à l'exception du bourreau qui se lance à corps perdu dans l'obscurité pour essayer d'y retrouver la femme qu'il aime : la princesse Diya, favorite du Calife.

Perdu dans "la" ténèbre (la mère de tout ce qui est noir, nuit et obscurité), convaincu que sa bien-aimée n'est plus de ce monde, le bourreau broie du noir ! Il appelle sur lui Azraël l'ange de la mort pour le délivrer de son existence. Le démon apparaît mais rejette sa demande : "ton heure n'est pas encore venue"… Ses révélations rendent au bourreau sa combativité : le Prophète voilé s'est dissimulé dans l'ombre d'Azraël, un lieu où celui qui pénètre "perd la vie, mais échappe à la mort". Azraël propose aussi au bourreau un chemin pour sortir de cette nuit éternelle : marcher sur le fil de son épée, jusqu'à la lumière... A ce même moment, dans un coin de la ville épargné par la ténèbre, les autres chercheurs de trésor commencent à pleurer leur compagnon. Au harem, Diya reçoit la visite du Prophète maudit, qui veut dérober son ombre et celle de son fils Nasir… Dans l'armée du Calife, formée de légions d'origines diverses, une guerre fratricide se déclare…

David B. est un conteur extraordinaire. Son inspiration puise à la fois dans un imaginaire personnel très fort, mais aussi dans tous les réservoirs oniriques disponibles : légendes, mythologie, religion, Histoire, littérature... auxquels il emprunte, qu'il sait magnifier et mettre en interrelation dans des histoires toujours très subtiles. Qu'il nous emmène dans un Japon médiéval (Le Tengû carré), dans des univers western (Hiram Lowatt & Placido), chez des pirates improbables (Le capitaine écarlate) ou pour le présent album, dans un Moyen-Orient légendaire et envoûtant, David B. est toujours passionnant.

Les chercheurs de trésor est avec La lecture des ruines, la seule série dessinée par David B. qui soit imprimée en quadrichromie. Mais loin de banaliser son dessin très personnel, l'utilisation de couleurs pures en grand aplats sans trames ni demi-teintes, la juxtaposition fréquente de couleurs opposées pour accentuer les contrastes (les yeux d'Azraël en vert et rouge par exemple), renforcent la dimension surnaturelle de l'histoire. La construction très particulière de ses planches fait aussi partie des éléments distinctifs de cet auteur. Il n'hésite pas à utiliser tout l'espace de la planche pour représenter des scènes de bataille, avec des ruptures de perspective qui suggèrent des cases virtuelles. Ajoutons à cela un dessin qui semble gagner en lisibilité et en efficacité à chaque album et par-dessus tout, un scénario mystérieux à souhait… Les amateurs de beaux albums, qui à leur manière sont eux-mêmes des chercheurs de trésor, trouveront dans cette saga une cible de choix.

 

samedi 6 mars 2004

Babel

Babel T1, par David B. (Vertige graphic & Coconino Press, coll. Ignatz)

 

Quand David B. décide de coucher en bande dessinée ses souvenirs d'enfance et le combat désespéré de sa famille contre l'épilepsie de son frère aîné, il estime que cette œuvre occupera trois tomes. Exorciser ses démons intérieurs est assurément un combat de longue haleine, et L'ascension du haut mal compte finalement six volumes. Au terme de cette série, l'auteur constate avec une certaine déception que le travail de mémoire ne l'a ni libéré ni émancipé de son passé. Personne ne sera donc réellement surpris de retrouver la famille Beauchard en première planche de Babel. Pour autant, le propos n'est pas de rouvrir ce qui vient d'être achevé, mais plutôt d'apporter un éclairage sur les influences subies par l'auteur.

Edité en bichromie rouge et noir, Babel est le premier album de la collection Ignatz, collaboration entre Coconino Press (un éditeur italien à ne pas confondre avec son quasi-homonyme angoumoisin Coconino-World) et Vertige Graphic. Ce livre rassemble des récits de rêves et des souvenirs d'enfance de David B., ainsi qu'un reportage historique poignant sur la guerre du Biafra, illustré en planches spectaculaires où les cases disparaissent au profit d'images géantes foisonnantes de monstres, à la manière des peintures de Jérôme Bosch. Les phylactères et certains éléments graphiques y découpent des têtes de mort, qu'on ne voit pas au premier regard mais qui frappent l'inconscient. C'est incontestable : David B. n'a pas son égal pour représenter l'horreur surréaliste des champs de bataille.

Babel peut être lu comme un album autonome. Il se suffit à lui-même. Mais les références aux autres travaux de l'auteur y abondent, au point qu'on peut considérer ce livre comme une pierre de voûte de la bibliographie de David B. ou comme une ouverture à son œuvre (au sens musical du terme).

Ou peut-être faut-il y voir une profession de foi, l'exposé de sa vocation précoce de dessinateur. Les médecins sont incapables de trouver une explication à la maladie de son frère. Les adultes conservent le silence et refusent de lui expliquer le sens des crises qui touchent la planète. Tout cela est donc du domaine de l'ineffable ? Si les mots ne sont d'aucun secours, les images et les dessins sont la solution : ils incarnent  un langage universel. Troisième voie possible : ne chercher dans cet album que le récit passionnant des mémoires de l'auteur et de ses rêves fascinants.

 

Dans sa célèbre série Little Nemo, Winsor McCay décrivait les rêves d'un petit garçon plongé chaque nuit dans des aventures incroyables au pays de Slumberland. Tout cela s'achevait à chaque fois par un réveil brutal. Le rêve était un artifice pour ce pionnier de la bande dessinée. Il permettait de justifier les situations les plus absurdes et les plus invraisemblables : en rêve, tout est possible et tout est permis.

Chez David B., le rapport au rêve est radicalement différent. Il ne s'agit pas d'inventer mais de raconter des rêves véritablement vécus, retranscrits avec soin dans un cahier. Les plus évocateurs sont adaptés en bande dessinée, dont le récit parsème les œuvres du dessinateur. Le cheval blême par exemple, est un bouquet de rêves et cauchemars particulièrement suggestifs. Se souvenir de ses rêves participe du travail d'autobiographie : les rêves sont une autre mesure du temps.

L'auteur n'a commencé à archiver ses rêves qu'au début des années 80, mais il a conservé un souvenir très précis de quelques songes de sa jeunesse. Par exemple le "rêve des ancêtres" lui donna ses premiers émois existentiels et mystiques. Mais concernant la plupart des autres rêves de cette époque, David B. avoue n'en avoir que des souvenirs diffus. Pour en traduire néanmoins l'atmosphère, il se met avec humour dans la peau  du Nemo de McCay, le temps de quatre planches en forme d'hommage : "Little Fafou and the King of the World". Sous-entendu : contrairement aux autres, ce rêve-ci est inventé.

 

Mini-interview

Que représente Babel pour vous ?

David B. : Dans la tradition biblique, Babel c'est la confusion des langues. Pour moi, c'est une façon de parler d'un ensemble de choses différentes mais reliées ensemble, comme les briques d'une tour. Il y a donc des chapitres de rêves, de souvenirs. Je voulais montrer mes influences, mes centres d'intérêt, ce que j'ai pu voir pendant les années 60, faire référence à la culture de l'époque. Le but est d'amener une réflexion sur ce que je suis à présent. C'est sûrement un projet illusoire… comme la tour de Babel.

Vous y replongez dans un univers familier…

David B. : et familial ! Dans l'Ascension du haut mal, je cherchais à recomposer les sentiments tels que je les éprouvais à l'époque. Après avoir fini le dernier tome, j'ai eu envie de parler du regard que j'ai maintenant sur mon enfance et mon adolescence. Dans Babel, je mets en scène à la fois Pierre-François et David, mes états enfant et adulte. 

Il y a un bel hommage au Little Nemo de Winsor Mc Cay.

David B. : à cette époque je ne notais pas mes rêves. J'en ai de vagues souvenirs, quelques images sont restées… Mais je ne peux pas prétendre raconter un rêve que j'aurais noté de A à Z. Utiliser Little Nemo traduit le fait que c'est une reconstitution. J'aime cette idée : c'est une idée de bande dessinée. Ce n'est pas comme mettre un cartouche "attention, ce rêve là est inventé". Faire de la bande dessinée, c'est exactement cela : trouver des solutions dessinées pour raconter l'histoire.

 
publié dans Bédéka #2