par Dave Cooper (Le Seuil)

 

Attention, œuvre choc et auteur majeur à découvrir ! Connu jusqu'alors des seuls admirateurs du catalogue de l'éditeur nord-américain Fantagraphics, le canadien (anglophone) Dave Cooper fait partie des invités internationaux du festival BD d'Angoulême 2005, qui lui consacre aussi une exposition. Pour la première fois, un de ses albums est adapté et édité en langue française : Ripple, une prédilection pour Tina. Le titre fait écho à ses deux œuvres précédentes : Crumple et Suckle, mais s'en distingue par le sujet et le graphisme. Caractérisé jusqu'alors par un trait organique déjanté, à rapprocher de celui de Killoffer, Cooper fait dans Ripple le choix d'un style réaliste. Ou plutôt, de ce qui se fait de plus réaliste tout en restant dans le champ de l'underground et de l'expérimental. Le livre est édité sur papier jaune, en encres bleue et rouge minoritaire. Les cases tracées d'une main parfois tremblante et les cadrages particuliers renforcent la perception d'un récit subjectif et fébrile.

C'est l'histoire d'une addiction sentimentale et sexuelle.  Martin, artiste peintre, reçoit une bourse d'Etat pour préparer une exposition d'œuvres érotiques d'avant-garde : "l'érotisme de la laideur". Pour trouver ses modèles, il confie sa carte de visite à quelques passantes. Première à lui répondre, Tina est une jeune femme blonde à la peau ingrate, grassouillette avec de grosses lunettes et deux canines saillantes qui lui donnent un sourire vicieux de vampire ingénue. Cette femme, que Martin a recrutée parce qu'elle était aux antipodes de sa définition du beau ou du désirable, va exercer une attirance sexuelle insoutenable sur lui. Trois ans après les faits, Martin entreprend de dessiner ses souvenirs pour exorciser l'influence que Tina a toujours sur lui.

Le récit à la première personne, la force et le nombre des détails intimes, l'absence totale de censure et le traitement graphique où le désir et les frustrations du narrateur sont palpables donnent au lecteur le sentiment d'une œuvre particulièrement impudique. Quelle importance puisqu'il s'agit d'une fiction ? C'est que, comme David Cronenberg le remarque en préface, les personnages sont représentés de façon si vivante que le lecteur rejette l'éventualité qu'il n'existe pas quelque part une Tina de chair et d'os et que cette œuvre ne soit pas autobiographique. C'est dire combien Dave Cooper est crédible dans sa description des relations entre Martin et Tina, complexe alchimie d'attirance et de répulsion, de désir et de dégoût. De cette fuite en avant sentimentale autodestructrice, fascinante jusque dans son obscénité, le lecteur ressort grisé et comme atteint d'une étrange gueule de bois.