Le briographe

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

Tag - Dargaud

Fil des billets

mercredi 1 juin 2011

Clopinettes, édition intégrale et enrichie

Clopinettes plus ultra

 

Clopinettes, édité en 1974, rassemble les planches publiées dans Pilote au début des années 1970, scénarisées par Marcel Gotlib et dessinées par Nikita Mandryka. Introuvable depuis quelques années, en voici une nouvelle édition, augmentée de 32 pages inédites.

 

 

Initialement paru en 1974, Clopinettes a connu plusieurs rééditions. La dernière, qui date de 1996, était épuisée depuis quelques années. La question d’un retirage se posait donc… car Dargaud ne pouvait pas éternellement conserver indisponible un titre portant la double signature de Marcel Gotlib et de Nikita Mandryka ! Légendes vivantes de la bande dessinée, créateurs de Fluide Glacial (pour Gotlib) et de L’Écho des Savane (pour Mandryka), ils ont tous deux contribué au passage de la bande dessinée à l’âge adulte dans les années 1970, Mandryka en s’inspirant du surréalisme et de la psychanalyse, Gotlib en révolutionnant l’humour et en faisant exploser tous les tabous.

Composé de « rébus au pied de la lettre », c’est-à-dire de vignettes-énigmes représentant une expression populaire ou un calembour s’en inspirant, de quelques planches de gags absurdes, l’album Clopinettes brille surtout par ses fables-express. Voici comment Gotlib définissait cet exercice dans Ma Vie-en-vrac (1) : « La fable-express est une sorte de jeu pataphysique qui consiste à trouver un calembour, de préférence le plus tordu possible. Puis d’inventer une histoire à l’envers qui permet d’introduire la moralité-calembour. En faisant son possible pour que ce dernier ne soit pas deviné avant la fin ». Et d’ajouter « Je m’amusais beaucoup à écrire les scénarios des Clopinettes pour Mandryka. Il n’y avait vraiment que son graphisme pour rendre ce côté à la limite du vaseux des historiettes ou des fables-express ».

La réédition 2011 n’est pas un simple retirage, c’est une édition augmentée de 32 pages inédites, qui s’ajoutent aux 64 pages de l’édition d’origine. Parmi ces inédits, la moitié sont des pages de Pilote qui avaient été écartées de l’édition originale, par manque de place ou parce qu’elles étaient liées à l’actualité de l’époque, et donc potentiellement difficiles à comprendre hors de ce contexte. Le lecteur du XXIe siècle saura t-il apprécier une rencontre entre Léon Zitrone et Tino Rossi, ou plus surprenant encore, une parodie de « Yao, le nouveau feuilleton qui passe sur la seconde chaine » ? Peut-être pas. En revanche, quel bonheur que des planches connues des seuls collectionneurs de Pilote, comme Le Pauvre Auguste ou La Jument interdite aient été retrouvées !

L’autre moitié des inédits, et là c’est encore plus inattendu, est formé de planches jamais parues et pour cause : des nouveautés ! Gotlib a quitté sa retraite, Mandryka a mis en pause La Vérité ultime de son Concombre masqué, pour quelques fabuleuses fabulettes dont un Ali Baba qui vous laissera de même. Une réédition augmentée de fonds de tiroirs et de nouveautés ? Rhââ l’ovni !

 

(1) Ma Vie-en-vrac, de Gotlib et Gilles Verlant, passionnant livre d’entretiens paru en 2006 aux éditions Flammarion.

mercredi 1 décembre 2010

Les 60 ans de Snoopy et Charlie Brown

Le chien Snoopy, son maître dépressif Charlie Brown et toute la bande des Peanuts, ont eu 60 ans le 2 octobre dernier. Le festival d’Angoulême a prévu une grande exposition en extérieur pour célébrer l’anniversaire de la création de cette série, et son auteur Charles M. Schulz.

 


Le 2 octobre 1950, un comic strip mettant en scène des enfants américains de la middle-class démarrait sa publication dans sept quotidiens, sous le titre Peanuts. L’auteur, Charles M. Schulz, avait fait ses gammes pendant trois ans dans un journal du Minnesota avec la série Li’l Folks (Les p’tiots), mettant en scène un microcosme d’enfants où apparaissait déjà un certain Charlie Brown. Mais les conditions matérielles trop précaires offertes par ce journal le persuadent de partir à New York présenter son travail à l’United Features Syndicate (UFS), une agence de placement spécialisée dans la vente de droit de publications à la presse. Les dirigeants de l’UFS acceptent de le représenter, à condition que Schulz exécute désormais sa série sous forme de strips. Autre impératif, un nouveau nom pour la série. L’auteur propose Good Ol’ Charlie Brown (Ce bon vieux Charlie Brown), mais l’UFS lui impose le titre Peanuts (à prendre dans le sens de Broutilles ou Clopinettes). Ces deux décisions le heurtent, et si Schulz s’y résigne, il en conservera une frustration durable, comme en témoignent ces propos issus d’une interview accordée 37 ans après le fameux entretien avec l’UFS : « Je leur en ai toujours voulu. Il m’a fallu digérer le fait de dessiner un strip dans un espace réduit, qui plus est, sous le titre de Peanuts, le pire titre qu’on ait jamais donné en bande dessinée (…) Donner le nom de “Peanuts” à un travail qui allait être celui d’une vie, c’était vraiment offensant ». 


Un succès planétaire

Malgré ce désaccord, la symbiose est parfaite entre l’auteur et son agence. Série à la fois cérébrale et populaire, Peanuts conquiert le monde entier. Jusqu’à 2600 magazines la publient simultanément dans 71 pays, ce qui représente un public de plus de 350 millions de lecteurs quotidiens. Le succès des Peanuts est également alimenté par un merchandising extraordinaire. Plus de 20 000 produits dérivés de toutes natures (vêtements, jouets, figurines…) sont commercialisés à l’effigie des héros de la série, et surtout du chien Snoopy qui devient une véritable mascotte. Depuis les années 1960, plus d’un milliard et demi de cartes de vœux Peanuts auraient été vendues. De planétaire, la notoriété devient même cosmique, quand en mai 1969, la NASA surnomme « Charlie Brown » le vaisseau du programme Apollo 10, et « Snoopy » son module lunaire. Quatre longs métrages et une quarantaine de courts transportent l’univers Peanuts à la télévision, et plusieurs comédies musicales ou spectacles sur glace tournent avec succès aux USA.


L’univers Peanuts

La particularité première de la série est l’absence de représentation des adultes. Les Peanuts ont des parents, des instituteurs ou des voisins, mais on ne devine leur présence que dans les questions ou les réponses que leur font les enfants. Le personnage principal, Charlie Brown, d’humeur mélancolique, est convaincu de sa propre médiocrité. Il se sait incapable de faire voler un cerf-volant, de remporter un match de baseball ou de déclarer sa flamme à la « petite fille rousse » qu’il aime en secret. Cependant, il est aussi un modèle d’opiniâtreté. Quels que soient ses échecs, il ne renonce jamais. À ses côtés, Schroeder est un pianiste virtuose capable d’interpréter tout Beethoven (qu’il idolâtre) sur un piano jouet. Lucy van Pelt, militante féministe au caractère bien trempé, passe la moitié de son temps à alimenter les névroses de Charlie Brown, et l’autre moitié à prétendre les soigner en lui proposant une assistance psychologique. Son petit frère Linus est un petit génie, malgré son irrépressible addiction à la couverture-doudou (la « security blanket ») et sa foi inébranlable en la « Grande Citrouille ». Il y a aussi le trio de l’autre côté de la ville : Peppermint Patty, qui est un peu garçon manqué, sa copine Marcie qui l’appelle Monsieur, et leur camarade Franklin, petit noir américain parfaitement intégré. Tous se posent des questions existentielles typiquement adultes, à l’exception de Snoopy, chien beagle anthropomorphe qui cultive une indéfectible joie de vivre en s’inventant des existences héroïques : as de l’aviation de la première guerre mondiale à la poursuite de son rival le Baron rouge, champion sportif, avocat à la cour, écrivain, ou vautour guettant sa proie. Snoopy, du haut du toit de sa niche, n’est jamais à court de ressources.


50 ans de strips quotidiens

Si Schulz fut régulièrement cité dans le palmarès des dix artistes les mieux rémunérés de la planète dans les années 1980, aux côtés de Bill Cosby, Michael Jordan et Michael Jackson, le dessinateur ne voulut jamais s’entourer d’assistants. Il resta donc jusqu’au bout l’artisan unique de son œuvre, ne se mettant à la retraite qu’à regret, à la mi-décembre 1999, à l’âge de 77 ans et pour raisons médicales graves. Il décède d’ailleurs peu de temps après, le 12 février 2000, la veille de la publication de la toute dernière planchedes Peanuts, dans laquelle il faisait ses adieux à la série, et qu’il avait préparée quelques semaines plus tôt. Cette fin à la Molière mettait un terme à près de cinquante ans de parution quotidienne ininterrompue. Une rare longévité artistique au service d’une seule œuvre, qui est à la source d’un paradoxe : Peanuts est à la fois une des séries les plus connues du 20ème siècle, mais aussi une des plus méconnues. Car enfin, qui peut se targuer d’avoir lu les 17897 strips quotidiens, incluant 2506 planches du dimanche, dont elle est composée ?

En France, la série est publiée sous deux formes aux éditions Dargaud : la collection « Snoopy », en albums grand format et en couleurs, apporte une sélection thématique de strips, avec une orientation tous publics. Le véritable amateur se tournera plutôt vers l’édition de l’intégrale « Snoopy et les Peanuts », maquettée à l’origine par le dessinateur Seth pour le compte de l’éditeur américain Fantagraphics : chaque volume, dans un luxueux format à l’italienne, reprend deux années de strips et pages du dimanche. Ce qui permet, alors qu’un dixième volume vient de paraître (1969-1970), de suivre l’évolution de la série au jour le jour : l’arrivée de nouveaux personnages, la disparition d’autres, la récurrence des running gags au fil des saisons, tout cela se joue sur une échelle de temps patiente et inlassable. À l’image de Charlie Brown.

lundi 5 juillet 2010

Rubrique à brac

dimanche 7 mars 2010

Top ouf !, Les extraordinaires aventures sans Lapinot, T4

Richard à donf sur le dance floor

Lapinot, vous connaissez ? Créé à L’Association et poursuivi chez Dargaud, le héros aux chaussures taille 88 est un des rares personnages principaux de série à avoir été « tué » par son créateur. Curieusement, Lewis Trondheim avait déjà, du vivant du personnage, développé une série parallèle intitulée Les formidables aventures sans Lapinot. Formée au départ de courtes séquences autobiographiques qui préfiguraient Les petits riens, cette série change d’orientation à partir du second tome, et se met à évoquer la vie cyber-agitée des copains de Lapinot, qui carburent au défi vidéo-ludique. Lapinot hors-course, les « aventures sans » continuent : c’est Top ouf !

L’inénarrable Richard, les ludopathes Patrick et Félix et Vincent alias microbe-man (le genre de type à se désinfecter après une poignée de mains) se retrouvent liés par un pari. Chacun devra revenir à la fin du week-end avec une fille. Ce devrait être facile pour Richard. Non seulement il est déjà maqué, mais en plus il vient d’attraper un superpouvoir : il lui suffit de toucher quelqu’un pour le séduire. Seulement, Richard est tellement égocentrique et sûr de lui au naturel, que le comportement délirant des parfaits inconnus qu’il croise, lui parait tout ce qu’il y a de normal. Retournements de situations en chaine, dialogues ciselés… du pur Lewis !

samedi 14 novembre 2009

Quand est-ce Concombre ?

Il est né le premier avril 1965, mais ce n’est pas un poisson. Ni un oiseau. Ni Superman. C’est le légume anthropomorphe le plus célèbre de toute la bande dessinée : le Concombre masqué, ou le portrait en cucurbitacée de Nikita Mandryka.

 

 

Le Concombre masqué et son ami Chourave habitent un cactus-blockhaus (1), « à l’endroit où ailleurs signifie ici », au bout du monde, dans le désert de la Folie douce. C’est un univers absurde et délirant, où il ne fait pas bon s’exprimer par métaphores, car elles ont tendance à devenir littérales. On peut, par exemple, assister à un coucher de soleil : l’astre solaire a une hygiène irréprochable, il ne manque jamais de se brosser les dents avant d’aller ronfler. On peut aussi y planter des œufs durs pour faire pousser des poulets rôtis, ou semer des cailloux dans un jardin zen pour les regarder pousser. Et surtout, on peut y consulter le livre du Grand-Tout (du moine fou Barbapoux), qui contient cette vérité essentielle : « Dans un univers de cyclistes, seuls les sophistes se graissent la patte et les schyzo freinent ».

Aventures nonsensiques, situations absurdes et vocabulaire fantaisiste sont les ingrédients de cette œuvre, où l’auteur développe un discours tour à tour surréaliste, délirant ou psychanalytique (2). Comme Flaubert commentant Madame Bovary, Mandryka a déclaré « Le Concombre masqué, c’est moi ! ». Et d’expliquer : « Pour écrire, il suffit que je me demande ce que le Concombre masqué aurait à dire d’un sujet ou l’autre et ça démarre tout seul. Si j’endosse mon identité de Nikita Mandryka… tout se bloque. Donc, le Concombre, c’est moi. Le moi social que j’ai dans la vie est un moi surajouté.  ». La preuve est donc faite que ce n’est pas Mandryka qui se cache sous le Concombre, mais l’inverse.

 

Créé dans Vaillant (le journal de Pif), le personnage rejoint Pilote en 1969. Trois ans plus tard, suite au refus de Goscinny de publier son Histoire sans titre (le fameux jardin zen évoqué plus haut), Mandryka claque la porte. Il fonde son propre journal, L’Echo des Savanes, et publie Bretécher et Gotlib. Il sera rappelé dans Pilote quelques années plus tard par Guy Vidal (successeur de Goscinny à la rédaction en chef) et racontera sa propre expérience à la tête d’un magazine, de façon transposée : c’est l’album « Comment devenir maître du monde ? », où le Concombre n’est plus masqué mais enturbanné (car il a un peu chopé le melon, un proche cousin végétal). Le magazine Spirou tente de relancer le personnage dans les années 1990. Deux albums sont publiés, mais la jeune génération ne suit pas, et l’ancienne ne sait pas. Faute de succès, Mandryka met la série en sommeil. Le Grand Prix d’Angoulême, qu’il reçoit en 1994 pour l’ensemble de son œuvre, n’y change rien.

 

C’est une exposition rétrospective organisée en 2003 à Genève, qui lui rendra la schniaque. Le Concombre réapparaît alors sous forme d’un site web, www.leconcombre.com, où l’auteur prépublie les planches d’un nouvel album, qui sort en 2006 : Le Bain de minuit du Concombre masqué. Entretemps, Dargaud a la légumineuse idée de sortir une « intégrale des années Pilote », qui obtient le Prix du Patrimoine à Angoulême en 2005 et dont le premier tirage s’écoule en à peine deux mois.

 

Dans le nouvel album paru fin septembre, le justicier « 100% végétal, donc 100% sain » s’attaque au Monde fascinant des problèmes. Entre autres choses, on y découvrira comment défendre les droits des rivets et revenir de tout en prenant la tangente. Mais attention, ne l’appelez plus Concombre, il ne répond plus qu’au nom de Lovelace Cucurbite. Et, bonne nouvelle, Mandryka a déjà commencé un nouvel opus, au titre prometteur : La Vérité Ultime. Puissent ses bretzels toujours rester liquides.

 

 

 

(1)   En réalité, Chourave squatte le cactus-blockhaus, mais il a ses propres appartements dans un tonneau. Ce qui lui fait un point commun avec Diogène.

 

(2)   La véritable passion de Mandryka est moins la bande dessinée que la psychologie. « Le Concombre est une façon de continuer mon analyse. Je travaille sur les mots et les métaphores en essayant de laisser la porte ouverte à l'inconscient qui s'y révèle, comme on fait des associations d'idées sur le divan, et je les mets en images, comme ce qui se passe dans un rêve. J'essaie parfois de déchiffrer ce que ça veut dire pour en continuer le déroulement. Et parfois non. Tout en essayant d'en faire une histoire qui soit drôle »

 

vendredi 13 novembre 2009

Murena T7

Murena T7, Vie des feux de Jean Dufaux et Philippe Delaby
DARGAUD, 64 P. COULEUR, 11,50€

Précis jusqu’à la moindre fibule, Murena a relancé le péplum en BD, mais il propose plus que cela. Prenant prétexte d’une intrigue mettant en scène un patricien dont l’existence entière semble vouée à Némésis, déesse de la vengeance, les auteurs réalisent une biographie éclairante de l’empereur Néron, où le souci historique l’emporte pour une fois sur une tradition littéraire qui faisait de ce personnage une sorte d’artiste dément et mégalomane, en occultant son talent politique. Instructif et divertissant, Murena se révèle donc plus nutritif que panem et circenses.

lundi 1 septembre 2008

Génie des alpages : Le comique troupeau

Prenez un ovin. Ajoutez un zeste de décalage. Vous obtenez un ovni. L’animal mérite donc qu’on s’en méfie. Notre rubrique zoologique ne saurait par conséquent attendre plus longtemps avant de saluer l’impeccable travail de F’Murrr, qui depuis 35 ans étudie le comportement d’une population ovine en altitude.

 

Présenté à René Goscinny par Mandryka, F’murrr entre au magazine Pilote en 1971, où il publie ses Contes à rebours, repris en albums sous le titre Au loup ! Deux ans plus tard, Goscinny le pousse à trouver autre chose. Ce sera la naissance d’une nouvelle série, Le génie des alpages, dont on recense aujourd’hui quatorze albums, plus un volumineux Bêêêêstes of (ou comment faire entrer l’alpage dans le pavé plutôt que dessous). Pour simplifier, il s’agit des aventures d’un troupeau de moutons, ou plutôt d’un collectif de brebis, tour à tour grégaires ou individualistes, dans tous les cas grandes gueules. Les accessoires : bergers, chiens de berger, bélier dominant – du moins c’est ce qu’il croit ; sont fournis avec. Et même un peu plus, les alpages en question formant un écosystème fluctuant, avec une faune particulièrement diversifiée où des dinosaures peuvent réapparaître, le temps d’une partie de rugby. On y voit passer les anges (ils apportent le courrier), et un bus qui avait raté un virage est depuis resté suspendu dans les airs, au-dessus d’un précipice. Les touristes abondent dans ces montagnes, mais, derniers maillons de la chaine de prédation, ils sont pourchassés par tous les autochtones, quand ils ne sont pas simplement victimes du téléphérique fou. Quant aux montagnes, il leur arrive de n’être que de simples décors de théâtre en carton-pâte. Pire, on a vu un plissement alpin du tertiaire manipulé par une sorte de divinité, comme s’il s’agissait d’un vulgaire accordéon. On l’aura compris, ces alpages ont quelque chose de psychédélique.

Mais revenons à nos brebis. Contrairement au chien qui les garde (encore que cette affirmation soit discutable) et qui malgré une forte personnalité reste anonyme dans la série, chacune d’elles porte un nom, souvent loufoque mais lié à son caractère (Gamelle, par exemple, ne cesse de tomber), à ses capacités (Rossignolette, Crochette et Pincette savent forcer les portails récalcitrants…) ou à une autre caractéristique : Bernadette a des hallucinations mystiques, Goudronette fume trop, Blériotte veut devenir aviatrice… Et puis il y a quelques stars, comme Einstein, le savant de référence, Tombed-Kamionnette, brebis Suffolk (à tête noire, donc) dotée d’un éternel accent anglais, égarée de son troupeau par accident et toujours encline à s’émerveiller de tout, sans oublier Romuald, chef putatif du troupeau. En tout, plus de deux cent vingt noms de brebis ont été recensés par les F’Murrrologues à ce jour. L’auteur lui-même joue parfois à ce petit jeu : «C’est idiot, ça ne sert absolument à rien ; on établit des listes, juste pour se rassurer…»

L’auteur assure que dans sa démarche créatrice, la forme précède le propos. Ce goût du comique formel est palpable dans de nombreuses planches. Citons notamment un gag récent intitulé «naissance de la danse», où une brebis patine de façon un peu ridicule en essayant de traverser un lac gelé. Au même moment, un violoniste joue un air avec passion. Il n’y a pas de causalité entre ces deux événements, c’est leur simultanéité qui est irrésistible. Le comique chez F’murrr est ainsi composé, d’éléments indicibles qui tiennent à son expression graphique, de non-sens qui lorgne du côté des Monty Python ou des Marx Brothers, et d’un subtil talent de dialoguiste. Les répliques truculentes sont innombrables.  Un exemple au hasard ? Pastichant Mallarmé, Romuald déclare «En vous sacrifiant par le feu, j’exorcise mes problèmes. C’est une vieille recette et j’ai beaucoup lu.» Ou le berger à son chien : «Inutile de faire des phrases. Ça ne m’impressionne pas.»

Aux côtés du Krazy Kat de George Herriman ou du Concombre masqué de Nikita Mandryka, le Génie des alpages est une de ces rares séries à cultiver l’humour absurde, dans un univers pourtant cohérent. Certains auteurs prennent de la hauteur. F’murrr, lui, prend de l’altitude. Sa série est mieux que grande. Elle est haute !

dimanche 4 mai 2008

Pico Bogue T1, La vie et moi

Pico Bogue, T.1, La vie et moi, de Dominique Roques et Alexis Dormal (Dargaud)

Pour son premier album, Pico Bogue se hisse immédiatement dans la cour des grands : ce gamin moqueur a l’insolence de Calvin et l’indépendance de Mafalda (il en a aussi la tignasse). Pour ne rien gâcher, il est dessiné dans un trait qui évoque celui de Sempé, rehaussé d’aquarelles tendres et joyeuses. Bref, c’est irrésistible. Si vous n’êtes pas secoué d’une bonne dizaine de fous rires en lisant cet album, consultez un médecin. Un point tout de même à améliorer : pour le moment, Pico et sa jeune sœur Ana Ana ont des caractères très proches et sont assez interchangeables, ils gagneraient à être plus distincts.

 

mardi 3 octobre 2006

Le bain de minuit (du concombre masqué)

de Mandryka (Dargaud)

 

C’est heureux, Mandryka a de la suite dans les idées. 

 

Depuis la première apparition de son Concombre masqué en 1965 dans Vaillant, le journal de Pif, il a transporté son fabuleux légume à Pilote, à L’Echo des Savanes, chez Spirou... Cultivant un univers absurde et poétique, qui emprunte autant aux surréalistes qu’à la psychanalyse, le tout lié par une épaisse couche de grotesque et de dérision, cette série reste un ovni inclassable. L’insuccès des albums parus chez Dupuis au début des années 1990 avait découragé l’auteur, qui décida de laisser le Cucurbitacé en sommeil. Le Grand prix d’Angoulême, en 1994, n’y changea rien. Il fallut une exposition rétrospective à Genève en 2003 pour convaincre l’auteur de l’intérêt du public pour ce héros végétal. Dès lors, un projet de nouvel album se mit en route.

 

Après quinze ans d’interruption, l’auteur s’est permis de peaufiner le retour de son personnage fétiche : le récit (chiadé) est agrémenté d’une préface où on retrouve le Concombre dans sa panoplie enturbannée de Maître du Monde, d’un épilogue rendant hommage aux vertes années (sic !) et d’un cahier additionnel proposant des extraits inédits du Livre du Grand Tout. Le Concombre revient, plus masqué que jamais et, pour la première fois, amoureux. Au risque de perdre le "s" de son patronyme. Mais avant de séduire la belle Zaza, il va falloir résoudre les problèmes, faire avancer les choses et livrer au monde reconnaissant la vérité ultime. Si ce n’est pas pour cet album, ce sera pour le prochain. 

 

C’est heureux, Mandryka a des idées de suite.

lundi 2 octobre 2006

Les cinq conteurs de Bagdad

de Fabien Vehlmann et Frantz Duchazeau, Dargaud

 

Le Calife de Bagdad organise un concours : mille et un conteurs ont trois ans pour mettre au point leur meilleure histoire. Fortune et gloire récompenseront le vainqueur ; pour le plus mauvais candidat, ce sera le pal ! Les cinq conteurs les plus talentueux décident d’entreprendre ensemble un voyage, en quête de récits d’exception.

 

Vehlmann démontre avec effronterie et panache sa maîtrise scénaristique : dès les premières pages, par l’intermédiaire d’une devineresse, il se permet de révéler tous les ressorts de l’intrigue, y compris la chute de l’histoire. Au lieu de briser le suspense, cela plonge les personnages dans des considérations existentielles et une perplexité savoureuses. Et comme décidément il est joueur, Vehlmann propose aussi un résumé de l’histoire, page 55, à un moment où les personnages sont invités à raconter leur périple. Gonflé ! Mais par-delà les morceaux de bravoure, il s’agit d’un conte philosophique et moral assez subtil. Pour servir cette ode à l’imagination, il fallait un dessin qui l’enflamme au lieu de la canaliser. Le trait de Duchazeau possède ces qualités : à la fois rigoureux pour immerger le lecteur dans son univers, et suffisamment évasif pour lui offrir de la liberté pendant la lecture.

- page 1 de 3