Cyril Pedrosa au bord de l’autofiction

 

En France, terre d’immigration, on est Français de souche dès la deuxième génération. Ce qui n’empêche pas d’entretenir des liens affectifs avec le pays de ses aïeux.

 

Portugal est un livre difficile. Pas difficile à lire, au contraire. De ce point de vue, fluidité du récit, composition élégante et maîtrisée, Cyril Pedrosa a du métier et du talent, qu’il met en œuvre – au sens littéral, d’ailleurs – dans cet opus comme dans ses précédents livres. Mais Portugal est un livre qui a dû être difficile à composer. Parce qu’il traite de sentiments ténus, complexes, difficiles à aborder de front, à retranscrire. Tout a commencé en 2006, alors que l’auteur était invité pour trois jours au festival BD de Sobreda, une ville situé sur la côte portugaise à proximité de Lisbonne. Le Portugal, c’est le pays que le grand-père de l’auteur avait quitté pour s’établir en France, n’y retournant qu’une seule fois à l’occasion d’un court voyage. Et bien que Cyril Pedrosa lui-même n’y ait pas remis les pieds depuis ses dix ans, ce festival lui permit de ressentir quelque chose de particulier, comme une sorte de lien avec ce pays. L’auteur, confronté à ce sentiment, se dit alors qu’il y avait là matière à faire un livre. Pas un livre autobiographique sur son rapport personnel au Portugal, mais un livre plus universel, pour évoquer les départs sans retour, pour parler des familles que de telles émigrations séparent. Pour décrire aussi ce lien plus subtil encore que les enfants des migrants, nés en France, peuvent entretenir avec le pays de leurs ancêtres, fantasmé au travers des récits et anecdotes de famille, mais sans le connaître intimement.

 

Revenir, c’est renaître un peu

Portugal nous entraîne dans les pas de Simon Muchat. Cet auteur de BD en panne d’inspiration n’a plus goût à rien, ni professionnellement, ni sentimentalement. Pour combler le vide qu’il ressent, Simon part plus ou moins activement à la recherche de ses origines, auprès de sa famille proche puis au Portugal, terre de ses ancêtres, où il retrouve sa famille éloignée et finalement se retrouve lui-même. Légère et grave à la fois, cette histoire inventée puise sa sincérité et sa justesse dans le vécu de l’auteur, et s’en affranchit pour tout le reste, ce qui permet de multiplier les moments de rire ou d’émotion. Au total, pas moins de deux ans de travail ont été nécessaires à l’auteur pour réaliser ce récit dense et sensible, très musical dans ses altérations de style et de couleurs. Saluons pour finir la hardiesse de l’éditeur, qui s’est laissé convaincre de proposer un long récit couleurs de ce calibre sans le saucissonner en plusieurs albums.