Le briographe

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Tag - Cornélius

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dimanche 2 janvier 2011

L’Art et le sang

Des sculptures de membres humains sanguinolents, une visite du Musée Sans Intérêt, des crimes, des évasions, tout cela, accompagné de considérations assassines sur l’Art, ses lieux et ses acteurs... Voici les aventures de Fantamas, pour qui le crime est un art, et l'Art est un crime !

 

 

Après avoir commis tous les crimes existants, Fantamas, génie du mal patenté, se donne une nouvelle mission : détruire l’Art. De l’intérieur, en devenant Le Plus Grand Artiste de Tous les Temps. Il a des prédispositions : André Breton ne disait-il pas que « l'acte surréaliste le plus simple consiste, revolvers aux poings, à descendre dans la rue et à tirer au hasard, tout ce qu'on peut dans la foule » ? Voilà bien la chose la plus banale qui soit pour Fantamas. Et puisque notre époque voit un artiste en chaque provocateur, ce grand maître du postiche, sous l’identité de Stéphan Thomas (un masque bien transparent…) va pousser la logique de la provocation jusqu’à un paroxysme de violence qui aurait de quoi démotiver les autres artistes – tout le monde n’a pas vocation à explorer les potentialités artistiques de l’éviscération à vif !

L’Art et le sang, sous une trame palpitante et une esthétique rétro parfaitement maîtrisée, est nourri des réflexions sur l’art de son auteur, épigone et exégète du mouvement Dada – on lui doit DADAbuk et L’écume d’écume des jours parus chez Warum, ou L’Oiseau de Francis Picabia aux éditions La cinquième couche).

La méthode n’a pas changé depuis Rabelais : pour faire passer un message, le plus efficace est de l’enrober dans une matière divertissante. La substantifique moelle, en l’occurrence, tient en quelques questions pertinentes sur les pratiques muséales : faut-il réellement tout exposer et tout conserver ? Un Picasso médiocre mérite t-il plus les cimaises qu’une œuvre plus méritante d’un artiste moins connu ? Peut-on encore aimer une œuvre après sa dissection par la critique ? Et pour quelques artistes et amateurs authentiques, combien d’imposteurs adulés par des snobs ?

Pour ce qui est du divertissement, Preteseille s’est emparé du personnage de Fantômas, créé par Pierre Souvestre et Marcel Allain il y a un siècle de cela, et lui fait éclabousser d’hémoglobine musées, visiteurs, artistes et critiques d’Art, dans une outrance pas dénuée de panache. Au cadavre encore chaud d’une femme qu’il vient d’assassiner au musée, car elle avait avoir osé dire d’un tableau « Oh, c’est joli, ça ! », Fantamas déclame : « Dans l’art, comme dans le crime, on se jette tout entier ou pas du tout. Je prends vos yeux, ils ne vous serviront plus. Si tant est qu’ils vous aient jamais servi ». Lecteur, qui possédez encore vos yeux, ne manquez pas d’accorder une lecture à cet ouvrage. Amusant et instructif, ce livre obtient une place méritée dans la sélection du festival d’Angoulême 2011.

mercredi 8 juin 2005

Hanté

par Philippe Dupuy (Cornélius)

 

Pour son premier livre solo, Philippe Dupuy n'a pas fait dans la demie mesure : 192 pages en noir et blanc, réparties en une dizaine de nouvelles. Fil directeur entre les histoires, la pratique quotidienne du jogging par l'auteur, particulièrement propice à la rêverie : ne dit-on pas que cet effort d'endurance libère dans le cerveau des substances, naturelles certes, mais proches des psychotropes ?

L'argument de ce livre n'est pas l'autobiographie, même si Dupuy s'y représente. Cela étant, on ne pourra s'empêcher de penser qu'il y a dans la récurrence de certains thèmes quelque chose d'extrêmement révélateur. Il est frappant de constater qu'un nombre important d'histoires se rapporte à la mutilation ou au handicap, plus précisément à la cécité ou, de façon plus marquée encore, à la perte des mains. Des mutilations apparaissent dans trois chapitres : d'abord l'histoire (muette comme les grandes douleurs) de ce chien qui, emprisonné dans un piège à loup, se ronge la patte pour retrouver la liberté, mais n'y gagne pas un long sursis. Ensuite, dans ce qui est peut-être le seul passage autobiographique du livre, Dupuy se souvient que lorsqu'il avait douze ans, il y avait dans sa classe un garçon né sans mains. Ce dernier se débrouillait plutôt bien, pourtant le jeune Philippe y voyait le pire handicap qu'on puisse avoir. Enfin, une histoire animalière revient également sur ce thème… A bien y penser, on trouve déjà dans Inventaire avant travaux (le sixième volume de Monsieur Jean), une histoire de mutilation : Jean, en proie à une crise existentielle, imagine qu'il rencontre l'ancien locataire de son appartement en passant par une faille dans le mur, et se trouve amputé des deux bras en revenant à son appartement. Le sujet est donc trop présent pour qu'on n'y voit pas la hantise du dessinateur (comme suggère le titre) de perdre les mains grâce auxquelles il exerce son art.

La plupart des histoires de Hanté sont relativement sombres. Une exception avec Vide, quiraconte de façon magistrale comment un étudiant peintre utilisa les moqueries de son professeur pour transcender totalement son art et ne plus avoir besoin d'enseignement.

Le style adopté ici par Philippe Dupuy n'est ni celui de Dupuy-Berberian, ni celui qu'on a pu lui connaître dans les pages de Journal d'un album. Dans Hanté, Dupuy s'exprime avec un trait à la fois plus spontané et moins paisible, un trait réflexe,  non prémédité. Détail particulièrement distinctif, c'est un trait fin et d'épaisseur constante, alors que celui de Dupuy-Berberian et assez gras et en épaisseurs variables. Mais ce recueil surprend avant tout par ses sujets, et nous laisse sur l'étonnante impression d'avoir découvert un nouvel auteur.