Châteaux Bordeaux, saga viticole d’origine contrôlée


Qu’on parvienne une fois à changer l’eau en vin, disait Terry Pratchett, c’est un miracle. Mais transformer en vin le jus de raisin, cela fonctionne à chaque fois, et c’est un véritable prodige. Pour tout savoir sur le sujet, avec un récit où se mêlent intrigues amoureuses, querelles familiales, complots financiers et mystères criminels, suivez Châteaux Bordeaux !

 

Le vin, en France, est une fierté nationale. Ce sont pourtant des auteurs japonais, Araki Joh et Shinobu Kaitani avec Sommelier, puis Tadashi Agi et Shu Okimoto avec Les gouttes de Dieu, qui ont les premiers exploité des intrigues de bande dessinée fondées sur le monde du vin. Bien que Jacques Glénat, éditeur français de ces deux mangas, ait toutes les raisons de se réjouir du succès de ces deux séries, cet amateur éclairé de grands crus a émis l’idée pas forcément saugrenue qu’il était envisageable et même souhaitable que des auteurs de BD français se réapproprient ce territoire narratif. Il a donc confié au scénariste bordelais Eric Corbeyran le soin d’imaginer un récit situé dans cet univers.

Après trois années de travaux préparatoires, de réflexions en rencontres d’expert, Corbeyran s’est déterminé pour une saga familiale, dont il a confié la réalisation graphique à son complice Espé (avec qui il a déjà imaginé Le Territoire, et adapté le best-seller de Marc Levy Sept jours pour une éternité). Châteaux Bordeaux nous présente la famille Baudricourt qui exploite l’appellation Le Chêne courbé, un vin autrefois renommé, mais donc le prestige s’est quelque peu terni aux yeux du public. Tout commence par une triste réunion de famille, où les trois enfants Baudricourt enterrent leur père mort accidentellement. Charles et François, les deux frères, ont préparé la succession : le domaine, qui n’est plus rentable, sera vendu à des repreneurs japonais. C’est sans compter sur leur jeune sœur Alexandra, de retour des Etats-Unis, qui décide malgré son inexpérience de s’investir dans l’affaire familiale et de rendre à l’appellation ses lettres de noblesse. Néophyte mais travailleuse, elle prend le temps de tout se faire expliquer par des experts…

 

 

– Le monde du vin est quelque chose que vous connaissiez avant d’entamer la saga Châteaux Bordeaux ?

Espé : Pas du tout. Je suis amateur de vin, mais c’est tout. De son côté, Corbeyran qui est bordelais, a rencontré des négociants, des producteurs, des œnologues. Ce n’est qu’après avoir déterminé la trame de l’histoire, après avoir établi tous les contacts, qu’il m’a emmené dans le Médoc pour visiter des domaines et faire les repérages. Nous sommes allés chez Smith-Haut-Lafitte, dans les vignobles et toutes sortes d’endroits très agréables. Cela m’a permis de découvrir les gens qui font le vin, mais aussi la région. Je connaissais bien la ville de Bordeaux, j’ai souvent eu l’occasion d’y venir depuis que je travaille avec Éric. Mais les vignobles bordelais, l’estuaire de la Gironde, la pointe du Médoc, je les ai découverts dans le contexte du travail sur Châteaux Bordeaux.

 

– Pour les besoins de l’intrigue, Corbeyran vous fait carrément dessiner une chaîne d’embouteillage…

On a visité des chais, on a pu observer comment se fait la mise en bouteilles. On aura l’occasion, un peu plus tard dans la série, de montrer la mise en bouteilles « ambulante », pas moins impressionnante, avec des camions spécialisés qui passent dans les propriétés. Au total, nous avons réuni une documentation très complète, et pris des milliers de photos. Et c’est tout l’intérêt du projet : montrer au public comment fonctionne un domaine, comment se fait le vin, quelles sont les relations entre les propriétaires et les négociants… La précision, dans cette série, est très importante.

 

– Jusqu’au choix des teintes pour représenter le vin ?

C’est Dimitri Fogolin, un coloriste italien, qui réalise les couleurs de la série. J’ai lui envoyé des centaines de photos, et il a accompli un travail magnifique, en restituant très fidèlement l’ambiance de la région bordelaise, tout en extrapolant et en apportant sa touche personnelle. Nous avons effectivement prêté une attention particulière à la couleur du vin. Dans la vraie vie, un Saint-Emilion ne ressemble pas à un Pessac Léognan. Il fallait retrouver cette richesse, cette variété de robes dans la série.  Et éviter de se retrouver avec un médoc qui ressemblerait à un vin des provinces italiennes. Là aussi, Dimitri a fait un très bon travail. Nos dernières craintes étaient au moment de l’impression. C’est une phase toujours un peu aléatoire, avec le risque que les couleurs soient faussées… mais la sortie papier est très bonne, nous sommes satisfaits du résultat.

 

– Une personnalité réelle intervient dans le tome 2, parmi les personnages de la saga : Michel Rolland, œnologue et conseiller en vinification. Cela a-t-il engendré des contraintes particulières ?

 Je me suis basé sur les nombreuses photos de lui qu’on trouve sur internet, car c’est quelqu’un de très médiatique. J’ai travaillé mon personnage à partir de ces photos. Une fois que je l’avais à peu près en mains, je lui ai envoyé les croquis. Il les a validés et à partir de là, j’ai animé « mon » Michel Rolland, un personnage légèrement transformé par mon trait, mais pas caricatural car ce n’était pas le propos de la série. Même s’il n’est pas très simple de se baser sur des personnes réelles, il y en aura d’autres, dans les tomes à venir : des personnalités caractéristiques du Médoc et de la région.

 

– Avez-vous lu d’autres bandes dessinées qui parlent de vin, comme le manga Les gouttes de Dieu ou Les Ignorants d’Etienne Davodeau ?

Surtout pas ! Je veux développer ma propre vision du monde du vin. Je me tiens donc soigneusement à l’écart de tout ce qui pourrait m’influencer trop directement ou changer mon regard. Les Ignorants est sorti après le tome 1 de Châteaux Bordeaux ; je lirai peut-être tous ces livres plus tard, mais pour le moment je n’ai pas envie.