Babel
T1, par David B. (Vertige graphic & Coconino Press, coll.
Ignatz)
Quand David B.
décide de coucher en bande dessinée ses souvenirs d'enfance et le combat
désespéré de sa famille contre l'épilepsie de son frère aîné, il estime que
cette œuvre occupera trois tomes. Exorciser ses démons intérieurs est
assurément un combat de longue haleine, et L'ascension du haut mal
compte finalement six volumes. Au terme de cette série, l'auteur constate avec
une certaine déception que le travail de mémoire ne l'a ni libéré ni émancipé
de son passé. Personne ne sera donc réellement surpris de retrouver la famille
Beauchard en première planche de Babel. Pour autant, le propos n'est
pas de rouvrir ce qui vient d'être achevé, mais plutôt d'apporter un éclairage
sur les influences subies par l'auteur.
Edité en
bichromie rouge et noir, Babel est le premier album de la collection
Ignatz, collaboration entre Coconino Press (un éditeur italien à ne pas
confondre avec son quasi-homonyme angoumoisin Coconino-World) et Vertige
Graphic. Ce livre rassemble des récits de rêves et des souvenirs d'enfance de
David B., ainsi qu'un reportage historique poignant sur la guerre du Biafra,
illustré en planches spectaculaires où les cases disparaissent au profit
d'images géantes foisonnantes de monstres, à la manière des peintures de Jérôme
Bosch. Les phylactères et certains éléments graphiques y découpent des têtes de
mort, qu'on ne voit pas au premier regard mais qui frappent l'inconscient.
C'est incontestable : David B. n'a pas son égal pour représenter l'horreur
surréaliste des champs de bataille.
Babel
peut être lu
comme un album autonome. Il se suffit à lui-même. Mais les références aux
autres travaux de l'auteur y abondent, au point qu'on peut considérer ce livre
comme une pierre de voûte de la bibliographie de David B. ou comme une
ouverture à son œuvre (au sens musical du terme).
Ou peut-être
faut-il y voir une profession de foi, l'exposé de sa vocation précoce de
dessinateur. Les médecins sont incapables de trouver une explication à la
maladie de son frère. Les adultes conservent le silence et refusent de lui
expliquer le sens des crises qui touchent la planète. Tout cela est donc du
domaine de l'ineffable ? Si les mots ne sont d'aucun secours, les images et les
dessins sont la solution : ils incarnent un langage universel. Troisième voie possible :
ne chercher dans cet album que le récit passionnant des mémoires de l'auteur et
de ses rêves fascinants.
Dans sa célèbre série
Little Nemo, Winsor McCay décrivait les rêves d'un petit garçon plongé
chaque nuit dans des aventures incroyables au pays de Slumberland. Tout cela
s'achevait à chaque fois par un réveil brutal. Le rêve était un artifice pour
ce pionnier de la bande dessinée. Il permettait de justifier les situations les
plus absurdes et les plus invraisemblables : en rêve, tout est possible et tout
est permis.
Chez David B.,
le rapport au rêve est radicalement différent. Il ne s'agit pas d'inventer mais
de raconter des rêves véritablement vécus, retranscrits avec soin dans un
cahier. Les plus évocateurs sont adaptés en bande dessinée, dont le récit
parsème les œuvres du dessinateur. Le cheval blême par exemple, est un
bouquet de rêves et cauchemars particulièrement suggestifs. Se souvenir de ses
rêves participe du travail d'autobiographie : les rêves sont une autre mesure
du temps.
L'auteur n'a
commencé à archiver ses rêves qu'au début des années 80, mais il a conservé un
souvenir très précis de quelques songes de sa jeunesse. Par exemple le "rêve
des ancêtres" lui donna ses premiers émois existentiels et mystiques. Mais
concernant la plupart des autres rêves de cette époque, David B. avoue n'en
avoir que des souvenirs diffus. Pour en traduire néanmoins l'atmosphère, il se
met avec humour dans la peau du
Nemo de McCay, le temps de quatre planches en forme d'hommage : "Little Fafou
and the King of the World". Sous-entendu : contrairement aux autres, ce rêve-ci
est inventé.
Mini-interview
Que représente Babel pour vous ?
David B. :
Dans la tradition biblique, Babel c'est la confusion des langues. Pour moi,
c'est une façon de parler d'un ensemble de choses différentes mais reliées
ensemble, comme les briques d'une tour. Il y a donc des chapitres de rêves, de
souvenirs. Je voulais montrer mes influences, mes centres d'intérêt, ce que
j'ai pu voir pendant les années 60, faire référence à la culture de l'époque.
Le but est d'amener une réflexion sur ce que je suis à présent. C'est sûrement
un projet illusoire… comme la tour de Babel.
Vous y replongez dans un univers familier…
David B. :
et familial ! Dans l'Ascension du haut mal, je cherchais à recomposer les
sentiments tels que je les éprouvais à l'époque. Après avoir fini le dernier
tome, j'ai eu envie de parler du regard que j'ai maintenant sur mon enfance et
mon adolescence. Dans Babel, je mets en scène à la fois Pierre-François et
David, mes états enfant et adulte.
Il y a un bel hommage au Little Nemo de Winsor Mc
Cay.
David B. :
à cette époque je ne notais pas mes rêves. J'en ai de vagues souvenirs,
quelques images sont restées… Mais je ne peux pas prétendre raconter un rêve
que j'aurais noté de A à Z. Utiliser Little Nemo traduit le fait que c'est une
reconstitution. J'aime cette idée : c'est une idée de bande dessinée. Ce n'est
pas comme mettre un cartouche "attention, ce rêve là est inventé". Faire de la
bande dessinée, c'est exactement cela : trouver des solutions dessinées pour
raconter l'histoire.
publié dans Bédéka #2