En octobre 2005, les lumières vont pleuvoir sur Christian Binet :
les feux de la rampe brilleront de tout leur éclat pour accompagner les
premières représentations de la nouvelle pièce de théâtre adaptée des
Bidochon ; on comptera vingt-cinq bougies sur le gâteau d'anniversaire
de la création du plus célèbre couple de Français moyens. L'œuvre cachée de
l'auteur va aussi sortir de l'ombre, avec la publication d'un Carnet
intime. Préparez-vous à être éblouis !
Vingt-cinq ans ! Vingt-cinq ans à dessiner Les Bidochon… ça se
fête !
Christian Binet : Le plus souvent, pour célébrer
l'anniversaire de héros de BD, les auteurs demandent à leurs copains de
dessiner les personnages à leur façon. Je voulais faire autre chose. Un album
pour l'occasion, je n'avais pas vraiment le temps... alors j'ai eu l'idée de
faire un livre-objet, avec des pages cartonnées, pour faire comme un conte pour
enfants. J'ai composé des illustrations un peu naïves, avec des couleurs
pastel. Et un texte écrit en lettres gothiques pour faire comme les
introductions des dessins animés de Walt Disney, quand on voit un livre dont
les pages s'ouvrent magiquement, juste avant que l'histoire ne commence…Le
propos du livre est de montrer Robert et Raymonde quand ils avaient 25 ans,
juste avant leur rencontre. Mais alors que la partie qui concerne Raymonde est
assez poétique, celle de Robert est sabotée. Cela rétablit l'équilibre : dans
les albums, c'est l'inverse. On en savait plus sur Robert que sur Raymonde.
Au fait, la première apparition des Bidochon, c'était dans
Kador ou dans les Histoires Ordinaires ?
CB : La
toute première, c'est dans Histoires ordinaires. Mais avant cela
encore, j'avais écrit une histoire jamais reprise en album, dans laquelle le
personnage s'appelait Ben Bidochon : c'était un Algérien qui gagnait au
loto.
Les Bidochon sont connus jusqu'en Chine, paraît-il ?
CB : Il
n'y a pas d'accord entre la Chine et la France pour la gestion des droits… donc
les dessinateurs français sont souvent pillés. J'ai été invité par le service
culture de l'Ambassade de France à Pékin pour faire une expo. On m'a montré des
Bidochon pirates, traduits dans des fanzines chinois. Le China Daily
s'est un temps intéressé à Kador, mais je crois qu'ils ont finalement
été horrifiés par le langage souvent cru de cette série. Ahaha !
Le 5 octobre, ce sera la première de Princesse Raymonde au
Théâtre des Blancs Manteaux à Paris. Vous avez participé à cette adaptation
théâtrale ?
CB :
L'adaptation m'a été proposée par la comédienne Emmanuelle Fernandez, qui
jouera Madame Bidochon. Son idée était de développer le personnage de Raymonde,
qui s'imagine en princesse rencontrant le prince charmant. J'ai retravaillé le
texte avec elle : nous avons repris dans les albums tout ce qui tourne autour
des produits de beauté, des méthodes de gymnastique, de l'envie de Raymonde de
connaître l'amour ou d'avoir des rapports sexuels alors que Robert freine des
deux pieds et n'a surtout pas envie qu'on l'emmerde avec ça… La pièce s'ouvre
sur une scène où on voit Robert faisant mollement des extenseurs, poussé par sa
femme qui rêve au prince charmant. Ne l'ayant pas eu, elle aimerait que son
mari se rapproche un peu du modèle… donc elle lui fait faire de la gym.
Avant cette pièce, il y avait déjà eu "Les Bidochon se donnent en
spectacle", vers 1989/90…
CB :
Oui, la pièce a tenu quatre ans. Au début, c'était parfait, mais au fur et à
mesure que les comédiens cédaient leur place à d'autres, on s'éloignait de plus
en plus des Bidochon. Le dernier interprète de Robert Bidochon que j'avais vu
m'avait totalement effaré, au point que j'avais demandé à ce que la pièce
s'arrête : l'acteur ressemblait plus à Lucky Luke qu'à Monsieur Bidochon et il
avait fait du personnage une sorte de Beauf à la Cabu, ce que Robert Bidochon
n'est pas.
Cette fois, vous êtes heureux du choix des comédiens ?
CB :
Très : Emmanuelle Fernandez a un mélange de naïveté et d'opiniâtreté qui
correspond bien au personnage de Mme Bidochon. Et pour la première fois, avec
Olivier Couasnon, on a un vrai chauve pour jouer Monsieur Bidochon ! Jusqu'à
présent, les acteurs qui jouaient ce rôle étaient jeunes, d'où l'obligation de
leur garder un béret sur la tête pendant toute la pièce. Et puis, je trouve le
titre Princesse Raymonde très évocateur. Si je fais un long métrage
d'animation, il portera probablement ce titre.
Ce projet de dessin animé Les Bidochon ne date pas d'hier
!
CB :
Cela doit faire cinq ou six ans que j'y pense. C'est long parce que j'ai
toujours des projets à côté. Et comme serait un long métrage, il faut trouver
une idée qui puisse être exploitée pendant une heure et demie.
Avez-vous vu le dessin animé d'Isao Takahata Mes voisins les
Yamada, qui sont en quelque sorte des Bidochon japonais ?
CB :
J'en ai vu quelques bribes. C'est intéressant, comme toutes les œuvres qui
concernent la vie quotidienne : les pièces de Feydeau, ou de Molière (Monsieur
Jourdain, c'est un Robert Bidochon !). Après, c'est l'angle et le regard porté
qui font la différence.
Remontons dans le passé : comment êtes-vous arrivé à la BD adulte dans
Mormoil puis Fluide Glacial ?
CB : Ca
n'a pas été simple. Je suis issu d'une famille très religieuse et j'ai commencé
ma carrière dans les journaux catholiques : Record, Bayard, Fleurus… j'y
publiais des dessins d'humour plutôt gentillets. Rampal, un des fondateurs de
Mormoil, collaborait aussi à Fleurus. Il m'a proposé de participer à son
journal. Pour moi, c'était comme de pouvoir braver les interdits… mais ça me
donnait des problèmes de conscience. Il faut dire que jusqu'alors on m'avait
inculqué la peur du péché et un sens démesuré de la culpabilité. Dessiner des
seins et des bites, c'était libérateur mais difficile. En tout cas,
l'expérience Mormoil m'a permis d'être remarqué par Gotlib, qui avait
quitté L'Echo des Savanes pour lancer Fluide Glacial. Moi, je
venais d'être viré de Bayard en raison d'un changement de formule, sans
indemnité malgré cinq ans de collaboration. Bayard représentait 80% de mes
revenus. Morchoisne m'a dit "Mais enfin, appelle Gotlib ! Tiens, voilà son
numéro !". Je suis resté à tourner devant le téléphone, mais… impossible
d'appeler une telle sommité. Et un jour, le téléphone a sonné : "Bonjour, je
suis Marcel Gotlib. Je suis dessinateur de bande dessinée" – comme s'il avait
besoin de préciser ! C'est comme ça que ma carrière a vraiment commencé. Et
voilà, j'ai passé trente ans à m'amuser, sans être obligé d'avoir des horaires,
de partir au boulot ou d'avoir un patron sur le dos, sans manquer d'argent… en
travaillant pour un journal dans lequel on peut s'exprimer en toute liberté.
Oui, je dois beaucoup à Gotlib.
Depuis votre entrée à Fluide Glacial, vous n'avez jamais été tenté de
publier des planches dans un autre support ?
CB :
J'ai fait quelques histoires pour (A Suivre). Par exemple, les premières
planches de Déconfiture au petit déjeuner. Mais ils étaient déçus, ils
voulaient que je leur fasse du Bidochon ! Alors finalement, j'ai continué dans
Fluide, et c'est là qu'est sorti l'album.
C'est un album assez atypique dans votre œuvre !
CB : A
l'époque, il y avait à Angoulême un prix du meilleur album d'humour, avec cinq
nominés chaque année. Je n'ai jamais été sélectionné. Je ne cherchais pas
forcément la reconnaissance ou les honneurs. Le problème, c'est que quand on
voit défiler toute la profession sur les estrades et que d'année en année on
n'obtient jamais rien, on finit par se demander si son boulot n'est pas tout
simplement de la merde. Cela m'empoisonnait. Pour séduire les jurys, j'ai donc
essayé de faire un album concept, plus artistique, avec un dessin costaud…
Peine perdue. J'ai compris que quoi que je dessine, rien n'y
ferait. Je suis donc revenu à mes
Bidochon et aux choses que j'avais envie de faire.
La reconnaissance officielle a finit par vous toucher : le ministre de
la Culture vous a fait Chevalier des Arts et des Lettres en mai
dernier…
CB :
Cela m'a fait plaisir. D'ailleurs, une médaille, c'est mieux qu'un grand prix
d'Angoulême : après la cérémonie, on n'est pas obligé de s'emmerder pendant un
an à faire des affiches, des conférences de presse, des inaugurations
d'exposition etc. De toute façon, je m'étais débarrassé de mes doutes en
faisant savoir que je refuserais le grand prix d'Angoulême. Je ne vois pas
comment je pourrais collaborer une année avec la direction d'un festival qui
m'a snobé pendant toute ma carrière !
A contrario, vous êtes très apprécié des milieux politiques, grâce à
M le Ministre.
CB :
C'est une série que j'ai très souvent dédicacée à des ministres en partance.
Les deux albums dédicacés par l'auteur, cela semble le cadeau idéal ! Ca n'a
pas tellement vieilli, le langage politique n'a pas changé…
Vous envisagez de reprendre cette série pour un troisième tome
?
CB :
J'en ai la tentation régulière… surtout que je n'ai pas encore abordé le thème
de la campagne électorale. Au niveau local, les candidats se bouffent le nez
sans avoir le talent des personnalités politiques nationales ; c'est à la fois
pitoyable et comique, il y a sûrement quelque chose à faire !
Et Les Bidochon, un 19eme tome en vue ?
CB :
J'ai traversé plusieurs périodes de lassitude par rapport à ces personnages.
J'ai failli les tuer plusieurs fois, pour ne plus y revenir. Je suis heureux de
les avoir conservés, parce que j'ai eu d'autres idées depuis et j'étais content
de les retrouver. Mais j'ai eu besoin de les mettre de côté pendant un temps.
Je les trouvais trop tranquilles, dans une époque qui ne l'est pas. Impondérables, qui est une série
avec des situations beaucoup plus dures, me semblait plus en accord avec la
période.
Impondérables ou Propos irresponsables ? On ne sait
plus quel est le titre de la série !
CB :
Les deux séries partagent une forme en chapitres avec une phrase en exergue au
début, mais dans Impondérables, on retrouve tous les personnages dans
un épilogue. Ce principe n'existait pas avec Propos
irresponsables.
Un autre album "à part" dans votre œuvre, c'est L'institution,
où vous racontez votre enfance en pension. L'autobiographie en BD était fort
rare, à cette époque…
CB :
Gimenez m'avait précédé avec Paracuellos. On m'a mis en pension à
l'âge de six ans et mon père avait le chic pour venir me chercher en retard et
me ramener en avance. Le plus dur n'était pas de se retrouver séparé de ses
parents, mais plutôt le bourrage de crâne incessant, la culpabilisation à
outrance : ce sont des boulets qu'on traîne toute sa vie. J'ai pu m'en libérer
grâce au dessin, en me protégeant derrière les personnages et l'humour, qui
chez moi est une forme de pudeur. J'ai toujours du mal à me mettre en
avant.
Vous dévoilez tout de même une autre facette de votre personnalité,
dans le livre Carnet intime qui sort le 17 octobre : enfin vous
montrez vos peintures. La dernière fois que vous les avez dévoilées, c'était
pour la monographie qu'Yves Frémion vous avait consacrée en 1984 ?
CB : Ah
oui, on y voyait quelques peintures. Dont certaines que j'ai brûlées
depuis.
Vous brûlez vos toiles !?!
CB : Eh
bien… ça m'arrive régulièrement. Les musiciens aussi déchirent leurs partitions
quand ils sont mécontents. Pour Carnet intime, comme il fallait
sélectionner ce qu'on allait publier, j'en ai profité pour faire du vide.
La peinture, pour vous, c'est le besoin de passer à une autre forme
?
CB :
Selon moi, la peinture est une forme d'expression qui va bien au-delà de la
bande dessinée. On peut y matérialiser des choses et des sentiments qui n'ont
pas de nom et qu'on porte en soi. C'est donc une mise à nu. C'est certainement
pourquoi j'ai tant d'hésitation à montrer mes tableaux. Le succès en bande
dessinée comble largement mon besoin de reconnaissance, je ne ressentais pas le
besoin d'exposer mes tableaux. Mais à force d'insister, les amis ont fini par
affaiblir cette résistance. Comme je ne peux pas m'empêcher de me masquer un
peu, au lieu d'un livre sérieux sur mes peintures, je suis parti sur une idée
de parodie de livre d'art…
Vous vous êtes même trouvé une date de décès ! Nous sommes en pleine
interview posthume. Pourquoi avoir choisi de mourir le 8 novembre 2004
?
CB :
Par hasard ou presque. J'ai choisi novembre, parce que dans les biographies,
c'est bien quand l'artiste meurt dans une ambiance de brouillard. Quant à
l'année, je ne voulais pas mettre 2005 : je n'aurais plus vécu dans l'angoisse
du jour fatidique. Il valait mieux que ce soit une date passée. Sur le fond, je
crois que tout le monde rêve un peu de pouvoir organiser lui-même ses
funérailles.
Ah tiens ! Ce n'est donc pas pour augmenter votre cote – tout le monde
sait qu'un peintre est beaucoup plus cher quand il est mort…
CB :
Ah, mais je suis de toute façon hors de prix : j'ai mis en tête de l'album la
liste des musées qui se sont portés acquéreurs de mes œuvres… tous les plus
grands y sont ! Dans une parodie, on se demande toujours jusqu'où on peut en
rajouter… mais j'en ai aussi profité pour glisser quelques petites choses
personnelles, qui passeront inaperçues pour la majorité des lecteurs, et qui
toucheront certains autres.
Propos (responsables) recueillis le 29 août 2005
Bibliographie
Les
Bidochon (18 tomes)
Kador (4 tomes)
Monsieur le Ministre (2
tomes)
Poupon la peste (2
tomes)
Déconfiture au petit
déjeuner
Forum
Histoires
ordinaires
L'Institution
Propos irresponsables
(2 tomes)
Impondérables
Pensées de Chevet
Les
Bidochon ont vingt-cinq ans
Carnet intime : Binet, l'oeuvre peint.
Bédés juvéniles (aux
éditions Bédérama)
Les
Bidochon se donnent en spectacle (Ed. J'ai Lu)